CHAPITRE 1
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J’expire et observe mes cartons. Je vérifie que tout est en place, que je n’ai rien oublié, du moins pour l’essentiel. Mes yeux se posent sur un carton ouvert, avec un cadre photo qui dépasse. Je m’approche doucement, le regarde, puis me baisse. C’est une photo de lui, de moi et de Pipsi, mon Labrador blanc, prise il y a à peine deux mois. C’était la première fois que je posais pour une photo avec quelqu’un que je venais de rencontrer à peine. C’était comme si nous étions ensemble depuis toujours. Ce jour-là, ma vie a changé d’une certaine façon, du moins, c’est ce que je croyais. Aujourd’hui, à quoi bon ? C’est fini. Je ne devrais même plus y penser. Finalement, ça ne devait pas représenter quoi que ce soit pour lui. Si c’était le cas, il m’aurait choisie. Maintenant, c’est une histoire que je veux oublier, que je dois oublier. Mettre tout ça derrière moi pour de bon.
Mon cœur se serre à chaque bruit de valise qui heurte les marches. Alors que je m’apprête à partir, j’ai toujours l’impression qu’il va venir frapper à la porte à tout moment, comme si un miracle pouvait encore tout changer. Cette maison, emplie de l’amour et de la chaleur de ma grand-mère, me semble désormais étriquée, un lieu devenu trop petit pour contenir mes regrets et mes espoirs déçus. Chaque pièce, chaque objet me renvoie à des souvenirs d’il y a à peine quelques mois, des instants que j’ai peine à oublier. La vieille photo sur le mur du salon, les chaises en bois du jardin – chaque détail évoque un passé que je peine à lâcher.
En quittant cet endroit, je laisse derrière moi le seul foyer où je me suis sentie véritablement chez moi. En partant, je perds une partie de moi-même, une partie de lui, une partie de nous. Mon départ est un acte de nécessité et de douleur, comme si, en quittant cette maison, je laissais derrière moi non seulement un lieu, mais aussi une part essentielle de mon histoire.
Ma grand-mère s’approche doucement de la rampe, me regardant tristement. Je sais que je la laisse derrière moi. Pendant toutes mes années de fac, je suis restée avec elle, et ça m’attriste de devoir la quitter. Mais j’ai besoin de changer d’air. Elle dit qu’elle peut se débrouiller sans moi, alors je préfère partir.
— Tu en fais du bruit, ma chérie, dit-elle d’un ton désapprobateur.
Je me tourne vers elle, essayant de contenir mon bégaiement habituel dans des moments de stress.
— Je..je suis dé..désolée, m..mamie. Je… je n’avais p…pas prévu que ça f..fasse au..autant de b..bruit.
Elle me regarde avec une compréhension douce.
— Calme-toi, ne sois pas nerveuse. Tu sais à quel point ça peut accentuer ton bégaiement. Je sais que c’est difficile pour toi, mais si tu penses avoir pris la bonne décision, tout ira bien. Et pour moi aussi, je t’assure, tu verras… Tu peux partir sereinement.
Mon bégaiement n’est jamais constant, mais il est toujours là, prêt à surgir quand je suis nerveuse ou stressée.
Parfois, c’est juste un mot qui coince, un son qui refuse de sortir, et tout s’effondre en moi. Ça a été comme ça depuis que je suis petite, mais je pensais que ça irait mieux en grandissant. Spoiler : ça ne s’est pas arrangé.
À cause de ça, j’ai perdu quelques amis. Certains se sont éloignés, fatigués de devoir attendre que je termine une phrase. On m’a même refusé des postes. Et puis, il y a aussi les hommes. Ce n’est pas toujours facile d’aimer quelqu’un qui ne peut pas s’exprimer correctement. Il y a toujours cette crainte, au fond de moi, de ne pas être assez, de ne pas dire les bonnes choses.
Je crois que ma plus grande peur, c’est l’abandon. J’ai déjà vécu ça, plusieurs fois. Comme lui sûrement, alors que j’imaginais qu’il était, à part. Un jour, il était là, et le lendemain, il n’y avait plus personne. Il est parti sans un mot, sans même me dire un véritable au revoir. Ça m’a détruite.
Après un souffle, ma grand-mère ajoute en me scrutant :
— Es tu vraiment sûre de vouloir partir ?
Je hoche la tête, reconnaissante pour tout ce qu’elle a fait pour moi, pour sa patience, sa gentillesse, et l’amour qu’elle m’a donné, contrairement à ma mère qui essayait faire de moi la femme parfaite.
— O..Oui, m..mamie, t..tu le sais. I.. il faut q..que je parte. Je n..ne peux pas r..rester ici. Je p… préfère p..partir. J’en ai b..besoin.
Elle me regarde avec lassitude.
— C’est encore à cause de lui, ma chérie ? Tu ne devrais pas t’en faire, il va sûrement te recontacter bientôt. J’ai vu qu’il t’aimait, il n’a pas pu me tromper, pas moi.
Je lève les yeux au ciel.
— Il c’est mo..moqué de moi !
— Ne dis pas de bêtise. Ce garçon a sûrement eu un soucis.
Je secoue la tête.
— M.. Mamie, ça fait déjà c… cinq mois. Il ne reviendra p… pas. I.. Il a pris une décision. C’est f… fini maintenant, je d.. dois l’accepter, dis-je en descendant la dernière marche. E..et puis p..personne n..ne va m’embaucher i..ici. J’ai u.. un entretien d’ici d..deux jours.
— Si tu le dis. J’espère juste que ça ira pour toi. Je te souhaite bonne chance ma chéri.
Je pousse ma valise sur le sol et reprends ma respiration, profitant de ce moment pour me calmer alors que mon chien court autour de mes jambes. Je regarde ma grand-mère et me dirige vers elle pour la serrer dans mes bras. Je m’éloigne d’elle et passe la main machinalement sur mon cou, cherchant à toucher le collier qu’il m’avait offert, ce petit talisman qui avait le pouvoir de me rassurer dans les moments de doute, échangé contre un bracelet que je lui ai donné. Mais je réalise avec une douleur sourde que j’ai retiré ce collier, comprenant qu’il ne reviendrait pas. Mes doigts effleurent un espace vide, une trace de réconfort que j’ai choisie d’abandonner.
— Tu es vraiment sûre que ça va aller, Nora ? Je m’inquiète pour toi.
Je hoche la tête.
— O..oui, ne..ne t’inquiète pas. Je vais p..prendre un nouveau départ. C’est le mieux que je puisse faire, dis-je avec un faible sourire. J’..j’espère juste a..avoir un p..peu de chance.
— D’accord. N’oublie pas de prévenir ta mère quand tu es installée. Elle voudrait te voir et t’aider si besoin.
Je baisse la tête en pensant à la femme qui m’a mise au monde mais qui a visiblement honte de moi. Rare les moments où j’arrive à lui parler. Je mets de nouveau ma main dans mon cou mais le retire rapidement, agacée.
— J.. je ne sais p..pas m..mamie, t..tu sais bien qu’elle me rend nerveuse.
— Je sais qu’elle est difficile, mais c’est ta mère. Tu n’es pas obligée d’accepter, mais tu peux lui donner des nouvelles par message. Sinon elle viendra elle même.
Je grimace pas sûr que ce soit mieux, mais je fini par lui sourire pour seule réponse et tape les mains sur mes cuisses.
— Je v..vais prendre le d..dernier carton et je pars. J’ai d..de la r..route. Je ne voudrais pas avoir à conduire de nuit.
Je prends une dernière grande inspiration avant de sortir de la maison avec le dernier carton dans les bras. Ma grand-mère, debout sous le porche, m’observe en silence, partagée entre tristesse et fierté. Un sourire rapide s’esquisse sur mon visage pour la rassurer, même si, à l’intérieur, tout est chaotique.
Le jardin qui s’étend devant moi est baigné par la lumière douce du soleil. Les chemins de pierre serpentent entre les parterres de fleurs, et je traverse ce décor familier d’un pas lent. Le carton me pèse dans les bras, mais moins que ce sentiment de au revoir .
— Fais attention sur la route, ma chérie, me préviens doucement ma grand-mère, sa voix flottant dans l’air calme alors qu’elle marche derrière moi.
Je me retourne légèrement, lui répondant d’un ton tremblant :
— Ne t’inquiète p…pas, je te dirai q… quand je suis arrivée.
En approchant de la voiture, garée plus loin près du portail, je trébuche sur une dalle cassée.
Un souvenir refait surface entre nous. Je le vois dans ses yeux.
— Ah, cette dalle… murmure-t-elle avec un soupir nostalgique. Il n’y a pas si longtemps, il me l’avait réparé…
Je me fige un instant en entendant ses mots. Lui. Ce souvenir récent de quelqu’un qui a laissé une telle empreinte dans nos vies. Ça ne fait que quelques mois qu’il est parti après un moment avec nous, et pourtant, tout semble déjà si différent sans lui. Une vague de tristesse m’envahit, alors que je pense à lui et à ce qu’on a perdu.
— Je vais devoir trouver quelqu’un pour la réparer maintenant, poursuit-elle doucement, son regard toujours perdu dans la fissure.
Je hoche la tête, incapable de répondre. Un silence lourd s’installe, rempli des souvenirs de lui qui ne semblent jamais vraiment s’éloigner.
— A..au revoir ma..mie !
— Au revoir, Nora !
Cette fois je fais Pipsi rentrer dans sa cage, monte en voiture, mets le contact, et regarde une dernière fois la maison. Mon cœur se serre, mais je force mes mains à tourner le volant, à avancer. Lentement, je m’éloigne, la maison disparaissant peu à peu dans la distance.
Le silence dans la voiture est pesant, presque assourdissant. Mon cœur est lourd. Je n’ai pas envie d’écouter la radio, pas envie de musique qui pourrait raviver des souvenirs que j’essaie désespérément de chasser. Mais bien sûr, mes pensées sont indisciplinées. Elles retournent sans cesse vers lui.
Je roule sur cette route familière, une route que j’ai empruntée tant de fois, parfois avec lui. Mais cette fois, je ne reviendrai pas de sitôt. Cette fois, c’est pour de bon.
Machinalement, ma main se pose à nouveau sur mon cou, là où le collier aurait dû se trouver. Je souffle, agacée. C’était un geste réconfortant, surtout quand j’étais nerveuse. Ce petit collier qu’il m’avait offert avait le pouvoir de me rassurer, mais j’ai dû l’enlever. Il y a deux semaines, en comprenant enfin qu’il ne reviendrait pas. J’aurais dû le comprendre dès la première semaine, quand son téléphone tombait directement sur la messagerie, comme un message subtil qu’il m’avait rayée de sa vie.
Mes doigts effleurent maintenant un espace vide, un rappel cruel du vide que je ressens au fond de moi. Les pensées se bousculent dans ma tête, incontrôlables. Pourquoi suis-je encore accrochée à ces souvenirs, à lui ? Cela n’a duré que deux mois. Pourquoi est-ce que je continue à espérer, même si je sais que c’est inutile ? Je l’ai pourtant vu partir, je l’ai entendu me dire qu’il reviendrait. Mais cinq mois se sont écoulés, et il n’y a eu aucun signe de lui.
Je ne devrais plus espérer. Ce n’est plus possible.
Ma mâchoire se serre, tout comme mes mains sur le volant, alors que la colère et la douleur montent en moi à mesure que j’avance. Je devrais être en train de tourner la page, de commencer un nouveau chapitre de ma vie avec espoir et détermination. Mais au lieu de cela, je me débats encore avec des fantômes du passé.
Non, la véritable question, c’est : qui voudrait de moi, de toute façon ? Avec ce bégaiement, je crois que c’est le seul à qui je pensais plaire vraiment. Et j’y ai cru. Mais je me suis trompée.
J’accélère un peu, comme si la vitesse pouvait m’aider à fuir ces pensées oppressantes. Chaque kilomètre me rapproche de ma destination, mais en même temps, il semble que je m’éloigne de ce que j’étais, de ce que nous étions.
Je soupire et secoue la tête, essayant de chasser ces pensées. J’essaie de me concentrer, de penser à ce nouveau départ, à cette nouvelle vie qui m’attend. Mais au fond de moi, je sais que ce ne sera pas aussi simple que de tourner la page.
Je ralentis en entrant dans PORT-LOUISIANE qui rappelle la Nouvelle-Orléan, cherchant les repères que j’avais notés. Les rues sont calmes, bordées de petites maisons aux jardins soignés. Une sensation d’étrangeté m’envahit ; c’est loin de tout ce que j’ai connu, mais peut-être est-ce justement ce dont j’ai besoin. Cette ville semble avoir une atmosphère particulière, presque envoûtante, comme si elle cachait un secret.
On dit que dans cette ville, si l’on y met les pieds, on doit s’attendre à être charmé, car il y règne une sorte de magie dans l’air, une promesse que nos souhaits seront réalisés. Sauf que moi, je n’y crois pas du tout. Ça fait cinq mois qu’il est parti et je ne pense pas le revoir un jour. Et maintenant que j’ai déménagé, c’est encore plus improbable.
En quelques minutes, je trouve la maison que j’ai louée. Un petit cottage avec des volets blancs, entouré d’un jardin que le temps a un peu négligé. Je m’arrête devant, coupant le moteur, et pendant un instant, je reste assise là, les mains toujours agrippées au volant, hésitant à franchir le pas avec mon chien.
Finalement, je prends une grande inspiration et descends de la voiture. Le craquement des graviers sous mes pieds est le seul bruit que j’entends.
En poussant la porte, je suis accueillie par un courant d’air stagnant et poussiéreux. L’intérieur est simple, presque austère. Les murs ne sont pas d’une couleur beige démodée, mais les meubles sont anciens et usés. Un drap est posé sur le petit canapé, et les fenêtres, encore équipées de rideaux à motifs décolorés, laissent entrer une lumière tamisée.
Je fais des allers-retours entre la maison et la voiture, déchargeant mes cartons dans l’entrée avant de faire le tour de la maison. Le sol en bois grinçant donne un caractère austère à chaque pièce. Le mobilier est rudimentaire : une vieille table en bois, des chaises dépareillées. La cuisine est minuscule, avec des placards usés et un évier qui fuit légèrement. Le chauffage se compose d’une vieille cheminée, ajoutant une touche d’authenticité mais aussi de vétusté.
Pipsi trottine à mes côtés, ses pattes faisant du bruit sur le sol en bois. Il explore chaque recoin avec curiosité, sa queue frétillant d’excitation. Je souris en le voyant renifler un vieux coussin, et je me penche pour lui donner une caresse réconfortante.
— B..Bienvenue c..chez nous, Pipsi, dis-je doucement en me baissant pour le prendre dans mes bras un moment.
Une partie de moi se sent un peu déçue par cette petite maison qui semble si éloignée de ce que j’avais imaginé. Mais une autre partie est soulagée de pouvoir enfin poser mes valises, même dans un endroit modeste.
Je prends une profonde inspiration, essayant de me convaincre que ce sera un bon endroit pour un nouveau départ. La simplicité de ce lieu peut être réconfortante. D’une certaine manière, ici, je pourrais peut-être trouver la paix que je cherche, malgré la modestie des lieux. Mais il est douloureux de me dire que ce qu’on avait prévu tous les deux ne se réalisera jamais. Nous étions censés faire notre vie ensemble. En même temps je me demande où javais la tête. Il me l’avait promis, mais qu’est-ce qu’une promesse, après tout ? N’empêche qu’il me manque. Il faut être complètement stupide. Tu es stupide Nora.
Pipsi, avec son regard triste et sa posture abattue soudainement, semble sentir ma peine. Je me penche vers lui et le caresse doucement.
— Je s..sais q..qu’il te manque au..aussi, dis-je doucement en le prenant dans mes bras. M..Mais c’est notre n..nouveau dé..départ. Tu verras. T..Tout ira bien.









je fais rentrer Pipsie dans sa cage...