Goodwills

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Summary

Roman feuilleton. "Ils ne veulent plus savoir et ne savent plus vouloir. Leurs belles idées les ont menés exactement là où ils fuyaient et maintenant, ils se complaisent dans leur ignorance, incapables de discerner le désastre qu'ils ont eux-mêmes créé. Je suis celle qui évite et qui évince, engagée à lutter pour chaque foi que je défie…" © Tous droits réservés

Status
Ongoing
Chapters
14
Rating
n/a
Age Rating
18+

Void's resurgence: I

Si seulement ce silence pouvait être silencieux… Comme une enfant, je m’enveloppais à l’intérieur d’une forteresse de fortune constituée de draps diaphanes et vaporeux qui ne me cachaient guère des inexorables dangers intangibles mais voilaient insolemment des yeux nébuleux de ce vide mes inquiétudes naïves.

Je chuchotais intérieurement: « Bonjour obscurité, puis-je étendre d’une couche la tienne ? Avide de mystère, ta vision s’aiguise à chaque énigme. Cependant, je sais tu ne te contente jamais d’observer mais que tu observe sans te contenter, questionnant nos questions sans avoir la politesse d’y répondre. En essayant d’embrumer ta vue je n’ai qu’assombri davantage la mienne. » Au delà des futiles cloisons soyeuses se tissent des trames étranges, je tente de discerner le peu d’objets évanescents que compte pièce mais ne distingue que leurs ombres. N’en déplaise à l’hospitalité objective de ce lieu, je me sens à l’étroit, écrasée par l’immensité, l’opulence et la froideur de cet environnement.

Plus que la perdition, Mā raconte que c’est la perte qui m’oriente. Cela doit certainement être le cas par souci d’une uniforme singularité ou par souhait de sérendipité puisque mes valeurs se révèlent en réveillant celles m’avoisinant. Du silence pour les normes, du silence pour l’étrangeté et de la quiétude pour le silence… Moins que la perdition, c’est l’inquiétude qui me ronge. Je soupire « Pourquoi faut-il que ma tête se concentre sur des sujets qu’elle ne peut pas développer lors des moments d’épuisements ? »

Piégée par l’inconsistant confort de cette pièce mon corps s’abandonne à la gravité et s’y laisse modeler. Mon lit est un narrateur muet. Il feuillette mes pensées et je deviens une histoire dépliée sur les draps froissés, un souvenir se glissant sous les plis. À mesure que je m’y enfonce et que je m’y confond, il se transforme en microcosme. Aussi, dans ce nouveau monde, j’ai l’opportunité de représenter conjointement l’écrivaine et l’écrit, néanmoins ses voiles contraignent et censurent chacune de mes respirations. Inspire pour ne pas expirer, expire et inspire des réponses contingentes à cet environnement.

Aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours entendu le silence, non pas uniquement l’absence de bruit comme certains le réduisent, mais dans sa plénitude, comme une présence distincte presque palpable sans jamais le saisir entièrement. Il est de nature volubile, pourtant ce n’est pas lui qui émet des mots mais nous qui lui prêtons nos voix, sa bavardise réside dans ce murmure de l’inexprimé. Il se plaît à révéler sans révéler car il ne relève que de nos propres échos et quelquefois égare nos voix en quête de justifications.

Suppléant un nouveau tapage au silence sans parvenir à briser ce dernier, s’élèvent les voix de Lewis, de son assistante, Rhodes, ainsi que des deux employés de maison dont les noms m’échappent. Leur âge contraste sensiblement avec celui de leur hôte trentenaire. Tous se tiennent sur le seuil de la porte de la pièce et m’avertissent de l’arrivée de mes effets. Ils me demandent si je suis disposée à les laisser entrer afin qu’ils puissent aménager la pièce.

Suis-je prête à recevoir ces objets? Ils sont la dernière trace d’une autre vie, d’un monde qui, déjà, semble s’effacer. « Entrez », dis-je, en étouffant mes doutes.Ils pénètrent un peu mollement dans la pièce en me saluant de manière affable et commencent à déplacer les bagages. Aussitôt, l’espace vide, neutre s’est chargé d’une valeur personnelle, c’était à présent ma nouvelle chambre. Les murs jusqu’alors amorpheset suspectsm’ont émue, me paraissaient familiers. Mon modeste bazar a ordonné le précédent désordre, ou plutôt je crois que le potentiel chaotique de la pièce a produit une harmonie subjective, absurde, mais significative à mes yeux.

Satisfait de mon enthousiasme, Les yeux pervenches de Lewis d’habitude cachés par d’opaques verres noirs s’illuminent, son excitation faisait poindre sur ses joues une teinte encore plus délicate, comme si le rougissement qui venait naturellement aux personnes rousses trouvait chez lui, une expression encore plus tendre. Il balbutie: « Tu… Je… Je suis ravi de ta présence, même si… je ne devrais pas l’être. » Puis avoue: « Vous vous ressemblez toutes les deux... » Non c’est faux pense-je instantanément «... Vous êtes fortes... » Nous ne voulons pas l’être ruminai-je intérieurement « ...J’ai du mal à te cacher mon soulagement en remarquant ton accommodation. Je… Je sais que tu envisageais de prendre ton indépendance cette année, mais cette organisation s’avère pratique à bien des égards... » Sa gentillesse me torture. Je le coupe d’un ton conciliant et impatient: « Je suis consciente des avantages et vous suis reconnaissante pour votre générosité à tous à laquelle je répondrai en excellant et m’épanouissant à Dawn. D’ailleurs, je dois vous quitter maintenant pour commencer à me préparer. » Ravi de ce qu’il désirait entendre, il déclare: « Bien, tu as déjà eu l’occasion de visiter l’appartement auparavant. Utilise les plans accrochés aux murs pour t’orienter et n’hésite pas à m’appeler en cas de nécessité. Dépêche toi pour ne rien manquer de l’exquis petit-déjeuner prévu pour huit heures que Suresh et Shanta auront le plaisir de préparer! » Je l’ai remercié en récupérant quelques vêtements et me suis dirigée vers une des « salles de bain ».

Shanta observa « Voici une jeune femme bien pragmatique pour son âge », « et courageuse » renchérit Suresh, « Voilà des qualités qui résonnent dans vos bouches comme des défauts » souleva Rhodes.

A chaque pièce son utilité, cette maison est plus fonctionnelle que je ne le suis. Avant, mon foyer n’était qu’un, un de ses traits, sa surexposition, mais il était avant tout mon sanctuaire. En entrant, je remarque m’être mal orientée, il s’agit d’une de ces salles de bain qui utilise de l’« eau éternelle » par un système autonome. Quelle étrange sensation.

Une fois sortie de la baignoire à pieds de lion que j’avais convertie en douche, j’ai redéfini mes boucles en entortillant des mèches de cheveux autour de mes doigts. Je me suis souvenue du rire malicieux de Mā lorsque j’ai coupé mes cheveux pour arborer une wolfcut, elle m’a taquinée «Durant ces années, j’ai bichonné ces longueurs comme si c’étaient les miennes, non… J’en ai pris soin comme mes propres marmots! Si j’avais su que tu les sacrifierai ainsi! Au moins tu ne les as pas teint, leur noirceur ténébreuse (elle aime à mon sujet employer ce mot en surjouant le mystère) fait ressortir ta peau brune ainsi que les reflets bleutés de tes yeux gris perle. »

En matière de goûts, je ne me préoccupe guère des jugements extérieurs. Il devenait impératif de changer mon apparence, une lassitude profonde s’était installée avec la précédente. J’aspire à ce que mon intériorité se reflète à travers mon extériorité. Cependant, il persiste un étrange décalage entre les deux, comme si leur harmonie était rompue. L’un ne devrait pas être asservi à l’autre et je crains que ma tête n’exerce un contrôle excessif sur ce pauvre corps qui est le mien. Mes yeux, semblables à des écrans, dirigent une entité inconnue que d’autres identifient et m’assimilent malgré moi. La seule réalité dont j’ai la certitude émane uniquement de ces écrans, alors pourquoi cherchent-ils à la critiquer?

A cette réflexion, le silence m’observe, j’essaye de me soustraire de son regard, mais ne parviens pas à le détecter. Mon esprit comme cette pièce sont embrumés, il faut que je me dégage de cette insupportable moiteur. Je dois faire gaffe aux apparences, mes pensées ne prévalent pas nécessairement sur celles des autres et inversement.

Portée par des réminiscences fragiles et guidée par le hasard manifesté par les aboiements impatients d’Éros et d’Hébé, les deux dogues allemands espiègles de la maison, au flair infaillible et à l’appétit délicat et insatiable, je découvrais enfin la seconde salle à manger destinée aux repas informels du quotidien. Lorsque j’ouvre la porte, les deux fripons ignorent leur écuelle et accourent vers les mains de Skye qui leur tend des friandises, partageant également avec Iola afin qu’elle puisse l’imiter.

À les observer ainsi, on les penserait jumelles, tant elles partagent d’affinités. Cependant, les traits de Skye trahissent son héritage génétique paternel et ne reflètent pas la blondeur éclatante et les yeux ronds noisette de ma petite sœur. Il est évident que Skye, à l’image de son père, entretient une proximité avec les people, mais contrairement à ce dernier, cette attirance se révèle avec aisance. À cet égard, elle partage la spontanéité et la sociabilité de ma sœur. Ensemble, elles forment un duo de chipies aguerries, se targuant de leur intelligence pour mettre en œuvre diverses techniques de stalking destinées à nourrir leurs potins.

Contrairement à moi, Iola semble se fondre parfaitement au sein de ce design minimaliste, moderne et épuré. Elle trône au centre de la table, dont les pieds indissociables du sol, tout comme les autres éléments sur mesure de la salle, fusionnent aux parois de la pièce. Tout est d’une blancheur immaculée, les murs creux façonnent une courbure insondable à la pièce. Sommes-nous là simplement pour nous sustenter, ou pour devenir la substance même de cet atome domestique, qui nous englobe, nous dévorant de sa profondeur indéfinissable. Seules les suaves épices de la nourriture s’échappent de la salle et parfument les abords en appâtant les prochaines particules captives.

Ces dernières proviennent des plats qui détonnent avec la neutralité du lieu. Se délectant avec retenue un morceau de pudding noir accompagné de tomates bigarrées grillées, Isaac, le cadet du même âge que moi, replace abruptement l’une de ses longues mèches rousses derrière sa nuque, lançant des regards furtifs autour de la table. Définir ce qu’il mijote ambitionnerait à se nourrir de la rondeur de la pièce et de ses épices sans s’y fondre. Son umami se prononce par l’extravagance au service de la fonctionnalité et c’est en partie pour cela que je désire qu’il devienne mon ami.

Aussitôt, la voix rauque et policée de Jacob résonne à ma droite. Je ne connais que trop bien les responsabilités incombant à l’aîné d’une fratrie et Jacob ne semble pas s’y dérober. En dépit de quelques tendances capricieuses et fanfaronnes, il s’efforce de faire preuve de rigueur et d’empathie. Goûter à sa loyauté et à son honnêteté équilibre l’ensemble de ses traits. Avec un zeste d’ironie, il me demande si les plats disposés ne me conviennent pas car ils ne semblent pas retenir mon attention. Je saisis alors qu’il me suggère de détourner mon regard de son frère. Je réplique avec le même ton: « Désolée, je suis déstabilisée par l’audace des mets attablés, il est difficile de contenir mon enthousiasme. Après tout qui pourrait nier la splendeur de ces plats? Ceux qui les soustraient à la portée d’autrui égoïstement seraient mal avisés. » Il esquisse un sourire narquois, mettant en valeur deux fossettes enjôleuses.

Cette réception inattendue, comme moi, motive sa cordialité et son désarçonnement. Il m’est pénible de lui céder mon autorité d’aînée, nous bataillons prudemment notre légitimité. Sa compétitivité se reflète à travers le régime strict qu’il suit. Outre l’organisation structurée de son assiette, on observe une omelette aux blancs d’œufs garnie de fruits frais, un smoothie protéiné et du pain complet agrémenté d’une tranche de truite. Sa distinction réside dans l’art du déglaçage, il excelle à raviver ce qui est familier voire éteint. Personne ne connaît d’yeux olives dorés, de musculature athlétique, de cheveux cobalt avant de percevoir les siens.

Interrompant notre échange, Iola nous lança : « Eh, vous allez continuer de vous dévorer longtemps du regard, les fossettes? » À ce surnom, Skye pouffa de rire. « C’est pas au goût de mon frère, alors je ne m’en fais pas mais ta sœur s’apprête à pousser son extrême l’alimentation de synthèse et manger direct des émotions », dit-elle en mimant des guillemets autour de nos visages, là où nos fossettes se dessinaient et elles échangèrent un gloussement complice. Iola renchérit : « Nous ne voulons pas manquer notre première rentrée de lycée !», « surtout lorsqu’il s’agit de l’académie Dawn !» compléta Skye.

Dawn est une école prestigieuse accueillant du niveau lycée jusqu’au niveau universitaire des étudiants pourvus d’excellentes notes comme moi, des virtuoses comme Jacob qui est un nageur hors-pair, ou des élèves compensant par leur richesse ou leur influence comme Isaac, Skye et nouvellement Iola. Je suis la seule boursière de cette famille à accéder à cet établissement mondialement reconnu pour sa rigueur et son savoir-faire mais également pour l’épanouissement académique et personnel de ses élèves qui bénéficient de grandes libertés et d’opportunités. En m’inscrivant j’étais enthousiasmée par la pluralité des enseignements qui forment profondément les étudiants. Je désirais embrasser ce nouveau départ prometteur et brillant et devenir une de ses « étoiles », le surnom donné aux élèves évoquant l’idée qu’ils brillent d’une lumière unique comme le souligne la maxime de l’école « Les étoiles irradient, d’un éclat qui jamais ne s’éteint », illustrant comment les actions et les influences d’une personne perdurent même après leur départ, laissant une un impact significatif sur le monde qui nous entoure.

Isaac nous rappela la nature de la véritable autorité de la maison en déclarant : « C’est vrai, nous ne devons pas être en retard sinon nous devrons rendre des comptes à papa et Lán », Iola ajouta en parlant de notre petit frère : « En plus mā paraissait stressée ce matin en amenant Héng à sa nouvelle école primaire.» Même si Jacob et moi sommes majeurs, nous dépendons, bien que pour des raisons différentes de nos parents et devons nous soumettre à leurs doléances. Nous ignorons où se situent leurs nouvelles limites et le rythme de vie à adopter. Ainsi, Jacob et moi déclarâmes nous hâter de terminer de manger et je saisissais les trois premiers végétaux comestibles qui tombaient sous mes yeux en réfléchissant aux diverses inquiétudes de mā.

Quelques instants plus tard, nous nous sommes dirigés vers le garage, où se trouvaient des équipements mécaniques, du matériel nautique, ainsi que la collection impressionnante de voitures de Jacob. Celui-ci hésitait sur le choix du modèle en constatant que le nombre de passagers s’était agrandi depuis sa dernière sortie scolaire familiale.

« Bon, avec un peu d’efforts, on pourrait réussir à rentrer dans la Bugatti », affirma Jacob en désignant une Bugatti Type 57S Atlantic. Je ne m’attendais pas à ce qu’il apprécie ce genre d’antiquité. « Tu es sérieux ? On a moins de chance d’y rentrer que ton égo te convainquant de cette absurdité », rétorqua Isaac. « Ok, ok, je vais en choisir une autre… », gémit Jacob en grommelant près de sa voiture.

Skye proposa : « Aujourd’hui, papa ne travaille pas au studio à domicile mais au siège et il n’est pas encore parti. On pourrait l’accompagner dans la limousine ! », « Oh oui, la limousine, trop classe ! » s’écria Iola. Mais Isaac répondit : « Désolée Skye, ce n’est pas possible, la route du studio est à l’opposée de celle de l’école ».

Intriguée par un SUV qui contrastait avec la collection de Jacob, je suggérais : « Pourquoi pas ce véhicule ? » et vis apparaître une pointe de malice sur le visage d’Isaac. À ces mots, le désaccord total de Jacob se manifesta : « Moi vivant, jamais ! ». C’est ainsi que nous avons pris la route, suivis des intarissables bougonnements de Jacob que nous charrions inlassablement. Il fronça les sourcils, mais dans le rétroviseur, je surpris l’ombre d’un sourire malgré lui.