1. Plans A-B-C
J'étais née pour être une reine. Je le savais depuis que j'étais toute petite. Je le répétais d'ailleurs souvent à tout-va dans notre palais de glace. Ça avait le don d'énerver mon père le roi Kiezick, car notre régime se voulait patriarcal. Autrement dit, c'était Lód, mon frère de 30 ans, qui était l'héritier légitime du trône. Cependant, du haut de mes 23 ans cela ne m'empêchait pas de désirer ardemment sa place. D'autant plus qu'il n'avait jamais montré beaucoup d'intérêt pour le pouvoir. Si ça n'avait tenu qu'à lui, il aurait continué d'explorer les grands glaciers avec son ex-compagne Gulz. Hélas, cette dernière était tombée enceinte peu après leur mariage et était décédée en donnant naissance à leur fille Snieg. Treize ans plus tard, il portait encore son deuil et s'était résigné à son rôle de suzerain tandis que moi, je continuais d'espérer qu'il se désisterait.
Toutefois, attendre patiemment l'abnégation de mon grand frère n'était pas ma seule option. Je n'étais d'ailleurs pas prête à me battre jusqu'au sang pour la couronne. Mon plan B était de prouver ma valeur. Ainsi, mon père et son conseil restreint reconnaîtraient que je ferais une bien meilleure reine. Pour cela, je n'hésitais pas à me servir de mon ingéniosité. Grâce à mes idées innovantes, j'avais grandement amélioré la qualité de vie de mon peuple. J'avais inventé une batterie à l'aide des pierres de nos grottes afin d'autonomiser nos véhicules et autres engins. J'avais trouvé un moyen de convertir les pierres de lumières, dont on se servait comme torche, en liquide fluorescent et fait installer un circuit d'approvisionnement afin de sortir notre pays de son infinie obscurité. De même, j'avais amélioré le système hydrique de telle sorte que chaque foyer eut de l'eau à domicile et développé un alliage de pierres plus tranchant donc plus efficace pour la chasse. J'étais également une bonne professeure de science pour les plus jeunes et une conseillère pleine de sagesse selon les anciens. Autrement dit, mon peuple m'aimait et m'admirait...
Lorsque je n'étais pas dans mon laboratoire ou dans une salle de classe, j'accompagnais mon père à toutes ses réunions de direction. Il me laissait y assister dans l'espoir de mettre plus de pression à son fils unique. Il voulait qu'il craignit que je pris sa place, mais ça n'avait jamais inquiété mon frère. Il voyait clair dans le jeu de notre père et me laissait volontier les tâches les plus ingrates. S'il avait pu, il en aurait fait de même pour ses entraînements de combat. Malheureusement, c'était la seule activité pour laquelle, mon père me ménage au maximum. Après tout, j'étais son unique fille. Notre continent avait beau être isolée du reste du monde, il y avait quelques bons partis que je pourrais épouser. Mais aucun ne m'intéressait, car aucun n'est roi.
Et oui, si ni mon père ni mon frère ne me cédait le trône, je devrais en trouver un autre. Ainsi épouser un roi ou un prince héritier avant mes 25 ans était mon plan C. Après tout, j'étais à la fois intelligente et ravissante. Certes, je n'affirmais pas que ma taille fine et élancée, mes longs cheveux lisses d'un blond polaire et mes grands yeux en amande aux iris opale, étaient des critères de beauté universelle. Toutefois, j'avais une certaine assurance en mes charmes pour séduire la plus haute instance d'une nation étrangère. Une ambition qui semblait vaine pour tous ceux qui m'entourent, car ils pensaient tous que nous étions les derniers humains. J'y aurais cru également si je n'avais pas toujours été une enfant curieuse.
En effet, nos légendes racontaient qu'autrefois, nous vivions sur un continent où une boule de feu, appelée soleil, ne se couchait jamais. Elle brillait constamment sauf à un moment où une lune blanche venait la recouvrir. Cette éclipse avait lieu toutes les 24 h marquant le début d'une nouvelle journée. Un jour, nos ancêtres avaient décidé de suivre cette lune. Ils étaient curieux de savoir quelle merveilles notre planète renfermait. Et ils ne furent pas déçus.
Nos aïeux arrivèrent sur une terre propice. Il y avait de la nourriture en abondance, des espèces animales et végétales variées. Les rayons du soleil y étaient moins virulents et la rotation de deux lunes supplémentaires venait les étouffer, rallongeant ainsi l'obscurité de la nuit. Hélas, ce bonheur ne dura que quelques siècles avant que leurs astronautes ne constatèrent que la petite lune bleue se rapprochait dangereusement de la lune rouge, plus grande. Nos ancêtres fabriquèrent des navires en bois pour migrer plus au sud avec du bétail et des vivres. Ils réussirent à s'enfuir avant la collision des deux lunes et la chute de la lune bleue. Malheureusement, plus au sud, il n'y avait que le froid et les ténèbres.
Sans endroit où partir, notre peuple fut contraint de s'installer à Lunéa. Là-bas, le soleil n'existant pas, seule la lune blanche y brillait naturellement avant de faire le tour de la planète. La terre était stérile et glaciale. Et au bout d'un millénaire, notre population avait tant surplombé celle des animaux vivant sur place que pendant le règne de mon père, la viande comme la fourrure étaient devenues très rare. Grâce à mon génie, mon peuple avait pu avoir une solution pour supporter le froid pendant encore des milliers d'années. Cependant, sans sol arable ni gibier, nous étions condamnés à mourir de faim d'ici une décennie.
Ce sombre dessein était également l'une des raisons de la désinvolture de mon frère. Quelques fois, de son air abattu, il me disait qu'il espérait que la lune qui nous avait conduit jusque-là, s'effondrerait à son tour pour nous accorder à tous une mort rapide. Au moins, ainsi, soupirait-il, il n'aurait pas à devenir le roi des squelettes de glace. Cette crainte, beaucoup la partageait à Lunéa, mais moi, je refusais d'admettre cette fatalité. D'autant plus que je n'avais jamais cru que nous étions les derniers humains à cause d'une quelconque malédiction.
En tant que scientifique cela faisait des années que j'essayais de prouver qu'une civilisation existait encore au-delà de la mer de glace. Cela faisait des années que, telle une naufragée, j'envoyais des bouteilles à la mer et des oiseaux voyageurs sans jamais avoir de retour. Cela faisait des années que mes serviteurs scrutaient les berges de notre petit continent givré, à la recherche du moindre objet échoué.
Comme tous les samedis soirs, j'examinais les reliques que m'avaient accumulés mes serviteurs en semaine lorsqu'un objet attira mon attention. Il s'agissait d'une broche à cheveux en bois qui me semble neuve. Sa ponce était délicate, ses pointes étaient aiguisées et les diamants qui y étaient minutieusement incrustés, étaient rayonnants. Réalisant que j'avais déjà trouvé un objet similaire, mais en moins bon état le mois dernier, je m'étais précipitée vers ma collection. En comparant les deux objets, je constatai qu'ils portaient les mêmes inscriptions sur le côté. Submergée par le bonheur, j'avais poussé un cri de joie avant de me ressaisir. Je venais d'obtenir la preuve dont j'avais besoin pour appuyer mon argument : par-delà la mer de glace, une civilisation subsistait encore...