L’échappée de l’ombre

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Summary

Cassian Voss est un avocat redouté et renommé, connu pour son sang-froid et sa détermination glaciale à gagner chaque affaire. Sa réputation est bâtie sur une carrière où il ne laisse jamais ses émotions interférer avec ses obligations. Mais derrière cette façade de marbre se cache un homme marqué par des cicatrices invisibles : la perte tragique de sa mère, victime de violence domestique, qu'il n'a jamais pu protéger. Ce traumatisme a figé ses émotions dans la glace, l'isolant des autres et le rendant incapable de nouer des liens profonds. L'affaire d'Elysia Keane, une femme accusée du meurtre de son mari, brise cette routine froide. Elysia n'est pas la criminelle que la presse décrit, mais une survivante, piégée dans un mariage où l'amour avait laissé place à la peur et à la brutalité. Cassian est chargé de la défendre et, alors qu'il plonge dans son histoire, chaque détail fait écho à son propre passé, réveillant les démons qu'il croyait enterrés à jamais. Elysia, malgré ses traumatismes, ne se laisse pas abattre. Elle se bat pour sa liberté, pour retrouver le contrôle de sa vie, et peu à peu, une étrange connexion se forme entre elle et Cassian. Deux âmes brisées, chacune marquée par la violence, se reconnaissent dans les silences et les regards. Leur relation va-t-elle les libérer ou les plonger encore plus profondément dans leurs ombres ?

Status
Ongoing
Chapters
6
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapter 1

Le bureau de Cassian Voss était un temple de l'ordre et de la discipline, à l'image de l'homme lui-même. Les murs, d'un gris anthracite élégant, étaient tapissés de rayonnages remplis de livres reliés en cuir, chacun soigneusement ordonné selon l'abécédaire. L'air était frais, comme si l'on voulait créer une distance entre l'espace et l'agitation du monde extérieur. Aucun bruit ne perturbait le silence, à part le léger cliquetis du stylo métallique que Cassian faisait tourner entre ses doigts.


Assis derrière son bureau imposant, il plongeait dans un dossier, une pile de feuilles noircies de texte dense. Ses yeux noirs étaient fixés sur les mots, les parcourant avec une concentration quasi obsessionnelle, comme s'il cherchait à extraire un détail, une faille, quelque chose qui pourrait faire pencher la balance en faveur de son client.


Cassian avait 29 ans, mais à cet instant, il semblait plus vieux. Sa silhouette, droite et rigide, affichait l'aura d'un homme habitué à se tenir sous pression. Ses traits étaient taillés à la serpe, un menton marqué et des mâchoires dures qui semblaient toujours tendues. Ses cheveux noirs, légèrement éparpillés par l'ondulation naturelle de ses mèches, étaient toujours parfaitement coiffés. Il portait un costume trois pièces noir, d'une coupe impeccable, les manches retroussées juste assez pour laisser entrevoir une montre en acier argenté, bien trop chère pour qu'il puisse y attacher une quelconque importance. Mais c'était son apparence, plus que tout, qui racontait l'histoire de l'homme – froid, précis et, par-dessus tout, distant.


L'atmosphère était d'autant plus tendue que l'heure avançait. Les lumières de la ville commençaient à se refléter sur les fenêtres vitrées de son bureau, dessinant des ombres irrégulières dans la pièce silencieuse. Il n'y avait pas de place pour la chaleur ou la distraction ici. Cassian n'avait pas besoin d'entendre quoi que ce soit d'autre que le son du papier que ses doigts effleuraient, scrutant chaque ligne. L'interruption, aussi subtile soit-elle, était un luxe qu'il ne se permettait pas.


Il tourna une page du dossier, ses yeux se plissant légèrement lorsqu'un détail attira son attention. C'était un simple nom : Elysia Keane. Pas un nom qui aurait sauté immédiatement aux yeux, mais quelque chose, dans la description de l'accusée, lui fit ressentir un frisson d'inconfort. Elle était accusée du meurtre de son mari, un crime qui semblait aussi brutal qu'injustifiable. Mais Cassian avait appris à ne pas juger trop vite. D'un coup de stylo, il traça une ligne sous le nom de la victime, Sebastian Morrow. Il nota aussi, en marge du dossier, un rappel personnel : Vérifier les antécédents de la victime. Trouver des témoins.


Cassian se redressa dans son fauteuil en cuir, baissant enfin les yeux du dossier. Il fixa le mur en face de lui, l'esprit toujours tourné vers les détails qu'il avait analysés. Ces quelques pages pouvaient changer le cours de sa journée, de sa semaine, voire de sa carrière. Mais plus que cela, elles semblaient lui offrir une échappatoire. Une distraction. Parce que derrière chaque affaire, derrière chaque cliente et chaque accusé, il y avait cette part de lui qu'il avait toujours tenté de cacher : la part de celui qui ressentait trop. La part de l'homme qui avait trop souffert pour laisser ses émotions dominer ses choix. La part de celui qui avait appris à fuir tout ce qui pouvait l'atteindre.


Ses pensées furent interrompues par un coup léger à la porte. Un seul.


— Entrez.


La voix de Cassian, calme et mesurée, résonna dans le silence. Il ne détourna cependant pas les yeux du dossier. Il savait que le seul bruit qui avait traversé la pièce était celui du pas précipité de son collègue. C'était un jeune avocat, qui faisait partie du cabinet depuis quelques mois seulement, et qui avait l'habitude de se précipiter dans son bureau chaque fois qu'il avait quelque chose à dire. Mais Cassian n'avait que faire de l'agitation autour de lui. Les gens venaient et repartaient, mais l'affaire, le dossier, l'enquête restaient.


Le collègue entra d'un pas maladroit, fermant la porte derrière lui avec une lenteur exagérée. Cassian pouvait sentir la tension dans l'air, presque palpable. Il savait ce qui se préparait.


— Cassian, tu as cinq minutes ? lança le jeune homme avec une tentative d'aisance dans la voix, bien que son visage trahissait une certaine nervosité.


Cassian leva enfin les yeux du dossier, ses iris sombres rencontrant ceux du jeune avocat.


— Qu'est-ce qu'il y a ? répondit-il d'un ton neutre, sans aucune inflexion particulière.


— C'est à propos du dossier Keane, celui de la femme accusée du meurtre... Le jeune avocat marqua une pause. Cassian l'observa sans mot dire, attendant qu'il poursuive.


— Tu as vu qu'il y a une confession enregistrée ? Elle a avoué, mais... Le collègue se mordillait les lèvres, visiblement mal à l'aise. Elle semble dire qu'elle n'avait pas le choix. Il l'a agressée, il l'a... Il jeta un regard furtif à Cassian, comme si son propre malaise était contagieux.


Cassian posa ses lunettes sur son bureau, les ajustant d'un geste mécanique. Ses yeux perçants fixaient le jeune avocat avec un calme glacial.


— Elle a avoué. Oui. Mais ce n'est pas la confession qui importe. C'est la vérité qui se cache derrière cette confession. Trouve-moi les détails. Je veux savoir ce qui l'a poussée à agir ainsi. Et surtout, pourquoi cette agression est-elle survenue maintenant, et pas avant ?


Le jeune avocat hocha la tête, semblant apprécier la clarté de la réponse.


— D'accord, je vais m'en occuper. Il se tourna pour partir, mais s'arrêta une seconde. Cassian... Tu sais, tu pourrais... Il hésita avant de poursuivre. Tu pourrais parler à quelqu'un de tout ça, non ? Je veux dire, tu es un peu tendu ces derniers temps. Tu pourrais peut-être... décompresser un peu.


Cassian le regarda droit dans les yeux, son regard aussi perçant qu'un glaive.


— Je travaille, et c'est tout ce qui compte. Maintenant, vas chercher ce que j'ai demandé.


Le jeune avocat se précipita vers la porte, murmurant un timide D'accord, avant de disparaître dans le couloir, refermant la porte derrière lui avec une lenteur qui témoignait de l'inconfort de la situation.


Cassian retourna à son dossier, son esprit de nouveau plongé dans la masse de papier devant lui. Mais cette fois, quelque chose avait changé. Le nom d'Elysia Keane semblait tourner dans sa tête, en boucle. Un écho. Un appel qu'il ne pouvait pas ignorer. Il se demanda, alors qu'il feuilletait les pages, ce qui avait poussé cette femme à se retrouver dans une situation aussi désastreuse. Il sentait qu'il y avait plus à découvrir, que sous les accusations, sous l'avis médical et les témoins, quelque chose de beaucoup plus profond se cachait. Quelque chose qui ne demandait qu'à être vu.


Cassian fixa le dossier, les yeux un peu plus intenses. Mais pour l'instant, il fallait qu'il s'en tienne à l'objectif. À ce qu'il savait faire de mieux.


Lorsque la porte du bureau se referma, le silence revint comme un vieil ami indésirable. Cassian s'appuya dans son fauteuil, laissant ses yeux se poser sur le plafond gris et lisse, ses pensées glissant insidieusement vers des recoins qu'il préférait ignorer. La lumière froide des néons se reflétait sur ses pupilles sombres, donnant l'impression que ses yeux captaient l'éclat métallique de la pièce. Le bruit feutré de sa respiration était le seul son qui rompait le silence.


Ne pense pas à elle, se dit-il, mais les souvenirs affluaient malgré lui, empoisonnant ses pensées méthodiques. L'image de sa mère surgit, douce et tendre, le visage encadré de mèches brunes, les yeux fatigués mais illuminés d'un amour sans faille. La voir ainsi, avec ce regard plein d'espoir qu'elle posait sur lui, même dans les pires moments, était un poids qu'il portait chaque jour. Il savait qu'elle avait essayé de le protéger, de maintenir une apparence de normalité dans leur foyer, même quand l'ombre de son père planait au-dessus d'eux comme un prédateur.


Un muscle de sa mâchoire se contracta, et sa main gauche, reposant sur le bois sombre de son bureau, trembla légèrement. Cassian inspira profondément, fermant brièvement les yeux. Les souvenirs déferlaient en vagues incontrôlées, chaque image plus déchirante que la précédente. Le bruit sourd des éclats de voix, les cris étouffés de sa mère essayant de masquer sa douleur pour qu'il ne les entende pas. Et lui, jeune garçon à l'époque, recroquevillé derrière la porte de sa chambre, se répétant que ce serait bientôt fini, que le matin viendrait et que tout irait mieux.


Il rouvrit brusquement les yeux, les fixant sur le dossier devant lui comme s'il était un ancrage, une bouée dans une mer de souvenirs tumultueux. Son travail était la seule chose qui pouvait maintenir à distance ces fantômes. Il l'avait compris dès le jour où il avait quitté la maison familiale, refusant de regarder en arrière. Refoulant tout ce qui aurait pu l'affaiblir.


Cassian prit une longue inspiration, l'air froid emplissant ses poumons comme une gifle. C'est du passé, se dit-il, ses doigts retrouvant leur immobilité sur le bureau. Elle est partie, et avec elle, tout ce qui aurait pu te détruire. C'était un mensonge, bien sûr. Une de ces illusions bien pratiques qu'il se répétait assez pour qu'elles semblent vraies.


Pourtant, la mention d'Elysia Keane, la femme dans le dossier qu'il tenait encore entre ses mains, réveillait quelque chose en lui qu'il aurait voulu ignorer. Un frisson ténu, presque imperceptible, parcourait sa colonne vertébrale. Pourquoi ce cas en particulier le touchait-il ? Qu'y avait-il dans ce dossier, dans cette histoire, qui le poussait à se rappeler sa mère, à se souvenir des larmes cachées derrière ses sourires forcés ? Il n'aurait su le dire, mais il sentait déjà la fissure naissante dans sa forteresse intérieure.


Ce n'est qu'un dossier, se répéta-t-il, comme un mantra. Ce n'est qu'un cas de plus à traiter, à gagner. Pourtant, malgré ses efforts pour ignorer ce sentiment, il savait que cette affaire ne serait pas comme les autres. Elle remuait les cendres d'un feu qu'il croyait éteint, ravivant des braises qui brûlaient encore.


Ses traits impassibles se durcirent davantage, son regard se faisant plus froid et distant, comme s'il tentait de masquer la tempête intérieure qui menaçait de le submerger. Un avocat ne devait jamais se laisser gagner par l'émotion. C'était la première règle qu'il s'était imposée. Mais cette règle, il le sentait, allait être mise à rude épreuve. Parce qu'en dépit de tout, Cassian n'était pas aussi insensible qu'il le prétendait.


Il reposa le dossier avec une lenteur calculée, chaque mouvement mesuré pour effacer toute trace du tremblement de sa main. Il replaça ses lunettes sur son nez, couvrant ses yeux de cette barrière qui le protégeait du monde extérieur. Puis, avec la même froideur mécanique, il reprit sa lecture, balayant de son esprit toute pensée parasite.


Le silence dans le bureau de Cassian fut interrompu par une sonnerie vibrante, brisant le sanctuaire austère qu'il s'était construit. Son téléphone, posé à côté du dossier d'Elysia Keane, émettait une lumière vive qui se reflétait sur les surfaces sombres et luisantes de la pièce. Le nom qui s'affichait fit naître une expression indéfinissable sur le visage de Cassian : Sam Varela. Un de ses rares amis, peut-être le seul qui osait encore franchir les murs invisibles que Cassian avait érigés autour de lui.


Il hésita un instant, le regard fixé sur l'écran, comme si répondre à cet appel impliquait une concession à laquelle il n'était pas prêt. Mais l'instant suivant, il appuya sur le bouton vert et porta le téléphone à son oreille.


— Cassian, tu es encore là, n'est-ce pas ? lança la voix familière de Sam, empreinte d'une inquiétude mal dissimulée.


Le silence de Cassian en disait long, bien qu'il s'efforçât de paraître imperturbable.


— Qu'est-ce que tu veux, Sam ?


— Ce que je veux, c'est que tu sortes de ce maudit bureau et que tu te souviennes que la vie ne se résume pas à des piles de dossiers et des affaires judiciaires, répondit Sam, son ton oscillant entre irritation et sollicitude.


Cassian ferma brièvement les yeux, inspirant profondément pour contenir l'agacement qui montait en lui. Il connaissait Sam depuis des années, depuis l'université, et s'il y avait bien une chose que cet homme refusait de faire, c'était de le laisser sombrer sans rien dire.


— Je fais ce qui est nécessaire, Sam. Tu sais pourquoi.


Un silence suivit, lourd de sens, comme si Sam pesait chaque mot avant de répondre.


— Oui, je sais pourquoi. Mais je me demande combien de temps tu comptes encore vivre comme ça, Cassian. À quoi bon rester enfermé dans ce passé qui te ronge si tu ne laisses personne t'aider ?


Cassian serra la mâchoire, ses doigts crispés sur le bord de son bureau. L'écho des paroles d'Alex résonnait dans sa tête, ravivant cette douleur sourde qu'il s'efforçait de repousser.


— Il n'y a rien à dire, Sam. C'est mon choix, ma façon de gérer les choses.


— Ta façon ? Cassian, ta mère aurait voulu que tu sois heureux, pas que tu t'enterres dans un boulot qui te détruit un peu plus chaque jour. Regarde-toi ! Quand as-tu pris le temps de respirer, de vivre vraiment ?


Le nom de sa mère fit l'effet d'une lame froide plantée dans son cœur. Son regard se perdit sur le dossier de sa dernière cliente, les mots se mélangeant en un amas indistinct. Il n'avait pas besoin d'entendre ça, pas maintenant.


— Sam, c'est assez, dit-il, sa voix plus rauque, presque tranchante. J'ai des choses à finir. Je te rappelle plus tard.


— Non, ne fais pas ça, Cassian. Ne coupe pas la conversation comme tu le fais chaque fois que ça devient trop personnel. Un jour, tu devras affronter tout ça, et je ne veux pas que ce jour-là, tu sois seul...


— Au revoir, Sam.


Il appuya sur l'écran, mettant fin à l'appel avant de laisser son ami continuer. Le bureau plongea de nouveau dans le silence, mais cette fois-ci, il n'avait rien de réconfortant. C'était un vide assourdissant qui l'enveloppait, le poids de ses choix venant écraser sa poitrine.


Il posa le téléphone sur la table avec un peu trop de force, puis passa une main sur son visage, les yeux fermés, les sourcils froncés. Cassian n'avait jamais aimé se confronter à ce genre de conversation. Alex avait raison, il le savait. Mais reconnaître cela, c'était aussi accepter que ses mécanismes de défense n'étaient plus suffisants.


Un rire amer s'échappa de ses lèvres. Vivre ? Cette idée lui semblait presque absurde. Depuis combien de temps n'avait-il pas ressenti autre chose que la froide satisfaction du devoir accompli ? Il ouvrit les yeux et son regard s'arrêta sur un cadre discret posé sur le coin de son bureau, à moitié caché sous une pile de documents. La photo, légèrement jaunie par le temps, montrait une femme aux cheveux bruns, un sourire tendre étirant ses lèvres malgré la fatigue qui creusait ses traits. Sa mère.


Cassian détourna le regard, le cœur lourd. L'appel de Sam avait fait remonter des souvenirs qu'il préférait garder enfouis, mais la douleur qui se déchaînait en lui prouvait qu'ils n'avaient jamais vraiment disparu.



Le bruit de la ville filtrait à peine à travers les épais murs du bureau de Cassian. La faible lueur du crépuscule qui s'infiltrait par la grande baie vitrée teignait l'atmosphère d'un éclat sombre et doré, ajoutant à la gravité qui régnait dans la pièce. Cassian avait l'impression que le silence pesait plus lourd que d'habitude. Il inspira profondément, chassant l'écho des paroles de Sam de son esprit. Ce dernier était doué pour réveiller des blessures qu'il préférait ignorer, mais maintenant, il avait besoin de se concentrer sur quelque chose de tangible, de rationnel.


Il se pencha à nouveau vers le dossier qui trônait au centre de son bureau, l'objet de toutes les attentions depuis qu'il avait accepté de le défendre. Elysia Keane, le nom inscrit sur la couverture, paraissait presque innocent, anodin. Pourtant, ce qu'il contenait allait bien au-delà des apparences. Cassian laissa ses doigts glisser sur la couverture en papier kraft, sentant la texture rugueuse sous sa peau, avant de l'ouvrir d'un geste déterminé.


La première page dévoila la photo d'identité judiciaire d'Elysia. Un visage pâle, encadré de mèches blondes, des yeux qui semblaient porter le poids du monde. Ses prunelles étaient d'un vert si profond qu'elles captivaient quiconque osait les regarder. Elles n'exprimaient pas seulement de la peur ; il y avait là une lueur de défi, un éclat indompté qui contrastait avec le reste de sa posture rigide. Cassian sentit une vague de curiosité percer sa façade impassible, ce qui le déstabilisa un instant.


— Qui es-tu vraiment, Elysia Keane ? murmura-t-il, comme si la photo pouvait lui répondre.


Il avait l'habitude de traiter des affaires complexes, des affaires qui remuaient les bas-fonds de l'âme humaine, mais quelque chose dans ce dossier l'interpellait d'une manière qu'il n'avait pas ressentie depuis longtemps. L'avocat repoussa cette pensée, agacé par sa propre réaction. Sa mère aurait sans doute dit que certaines rencontres étaient marquées par le destin, mais Cassian refusait de croire à de telles fables.


Il tourna la page et plongea dans le résumé des faits : la mort Sébastien Morrow, homme d'affaires influent, retrouvé sans vie dans leur résidence luxueuse. La cause du décès : une blessure par arme blanche. L'épouse, Elysia, avait été découverte sur les lieux, les mains encore tachées de sang. Les accusations pesaient lourd, et les preuves, à première vue, semblaient accablantes.


Cassian fronça les sourcils, le regard glissant sur les détails de l'enquête préliminaire. Des témoins avaient parlé de disputes fréquentes, de cris étouffés par les murs de la villa. Les voisins avaient mentionné des rumeurs, mais personne n'avait jamais vu de véritables marques de violence. Pourtant, les photos jointes au dossier montraient un autre récit : des ecchymoses anciennes sur les bras d'Elysia, des traces à peine visibles sur sa mâchoire. Des signes que, pour Cassian, ne pouvaient être ignorés.


— Tu n'as pas l'air d'être le monstre qu'ils décrivent, dit-il, ses doigts effleurant machinalement l'image en noir et blanc d'Elysia.


Il sentit une étrange résonance en lui, comme si une partie de son passé venait de frapper à sa conscience. Les souvenirs de sa mère, assise à la table de la cuisine avec un sourire qui cachait trop bien ses bleus, le transpercèrent de nouveau. La violence domestique n'était pas une idée abstraite pour lui ; c'était une réalité vécue, enfouie profondément, et pourtant toujours prête à refaire surface.


Son téléphone sonna de nouveau, le tirant de ses pensées. Il hésita avant de répondre, jetant un dernier regard au dossier comme s'il craignait qu'il ne disparaisse.


— Voss, répondit-il, sa voix plus tendue qu'il ne l'aurait voulu.


— Cassian, ici Diana, du service de la cour. Je t'appelle pour te rappeler que l'audience préliminaire de ta cliente a été avancée. Elle aura lieu dans une semaine.


Un pli se forma sur le front de Cassian. L'audience avancée ? Cela signifiait que le temps qu'il avait pour préparer la défense venait de se réduire comme peau de chagrin.


— Merci pour l'information, Diana, dit-il, essayant de maîtriser son agacement.


— De rien. Bonne chance, Cassian. Tu en auras besoin avec ce dossier.


Le ton de Diana était empli de sous-entendus, mais Cassian ignora la remarque. Il raccrocha, puis se laissa tomber dans le fauteuil en cuir noir, ses yeux fixant le plafond comme s'il y cherchait une réponse aux questions qui l'assaillaient.


Il devait comprendre qui était Elysia Keane, et ce qui l'avait conduite à cette nuit fatidique. Mais une chose était déjà certaine : cette affaire n'était pas ordinaire, et elle pourrait bien réveiller des fantômes qu'il n'avait jamais voulu affronter.


Cassian referma le dossier d'un geste sec, sa décision prise. Il allait s'immerger dans cette affaire corps et âme, pas seulement parce qu'il était l'un des meilleurs dans ce qu'il faisait, mais parce que, au fond de lui, il savait que s'il n'essayait pas de comprendre Elysia, il risquait de ne plus jamais pouvoir se comprendre lui-même.


Dans la pénombre de son bureau, Cassian laissa son regard se perdre à travers la grande baie vitrée. Les lumières de la ville s'étiraient sous ses yeux, un tapis de néons et de phares étincelants, dessinant une mosaïque mouvante qui pulsait au rythme du chaos nocturne. Au loin, les nuages s'amoncelaient, chargés d'électricité, et un éclair déchira brièvement le ciel, éclairant la scène d'un éclat blanchâtre avant de retomber dans le silence étouffé de l'orage à venir.


L'avocat inspira profondément, ses épaules tendues comme des câbles prêts à rompre. Il ne savait pas encore pourquoi cette affaire le hantait déjà, mais une certitude grandissait en lui, oppressante et inéluctable. Elysia Keane, avec ses yeux marqués par la peur et ce défi secret, représentait plus qu'un simple cas de défense. Elle était la clé d'un passé qu'il n'avait jamais réussi à enterrer complètement.


Il déglutit, ses doigts tapotant distraitement le rebord de son bureau. Les réminiscences de sa mère, ses souvenirs enfouis sous des années de travail acharné, menaçaient de refaire surface à chaque page qu'il tournait. Cet orage qui grondait au loin, il le sentait déjà dans sa chair. C'était la promesse d'une bataille, une tempête qui emporterait tout sur son passage, brisant son armure méticuleusement construite au fil des ans.


Cassian se redressa, refusant de céder aux doutes. Il n'était pas homme à se laisser submerger par ses émotions, ni à permettre à quiconque de percer cette façade qu'il s'était efforcé de bâtir. Mais alors qu'il se tenait là, dans l'ombre de son bureau où chaque objet semblait le jauger, il se surprit à murmurer :


— Jusqu'où vas-tu m'emmener, Elysia Keane ?


Le tonnerre résonna, profond et vibrant, faisant vibrer les vitres. C'était comme un écho à la tempête intérieure qui, il le savait, ne ferait que grandir à mesure que l'affaire avancerait.


Il détourna les yeux de la ville et referma le dossier d'un geste lent, comme s'il scellait un pacte avec lui-même. Cassian n'avait jamais laissé un client franchir le mur qu'il s'était construit... jusqu'à maintenant.


Et quelque part dans l'obscurité de la nuit, la première goutte de pluie s'écrasa contre la vitre, annonçant le début d'un orage qui allait tout changer.

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