Chapitre 1 : Le Dernier Verre d'Hugo
Hugo Lefèvre, journaliste pour le petit journal local Le Réveil de la Marne, était assis à son bureau, les doigts suspendus au-dessus de son clavier. Le silence régnait dans la rédaction, seulement troublé par le tic-tac régulier de l'horloge au mur. Le rédacteur en chef, Pierre, venait tout juste de prendre la parole. La sentence venait de tomber : le journal allait fermer dans quelques mois. Personne ne semblait vraiment surpris, mais cela n'enlevait rien à la brutalité de l'annonce.
Pierre s'éclaircit la gorge une dernière fois avant de dire :
— Voilà… je sais que c’est dur à entendre, mais Le Réveil de la Marne vit ses derniers mois. Si je peux vous donner un conseil, c’est de commencer à chercher un autre travail dès maintenant.
Un murmure désabusé parcourut la salle. Isabelle, la photographe, croisa les bras, l'air résigné. Louis, le chroniqueur sportif, se laissa tomber sur sa chaise, son visage marqué par l’inquiétude. Mais c’est Charlotte, la jeune stagiaire, qui brisa le silence, avec une assurance presque déconcertante :
— Le temps des journaux papiers est révolu, lança-t-elle en haussant les épaules. Les gens lisent tout sur internet maintenant. Vous devriez chercher à vous reconvertir.
Hugo sentit une pointe de colère monter en lui, mais il tenta de la réprimer. Charlotte ne comprenait pas. Elle était jeune, pleine d’ambitions, et trop peu attachée à ce que représentait un journal local pour ses habitants.
— Ce n’est pas aussi simple, murmura-t-il. Un journal, c’est plus qu’un support. C’est une mémoire, un lien entre les gens…
— Vous dites ça parce que vous êtes de l’ancienne école, Hugo, répondit Charlotte avec un sourire amusé. Le monde change, et vous ne l’avez pas vu venir.
Cette remarque résonna douloureusement en lui. Après son divorce, Hugo s'était senti coincé, incapable de s'adapter à cette nouvelle époque où tout semblait aller trop vite pour lui. Les écrans, les réseaux sociaux, les flux incessants de nouvelles… Tout cela lui échappait. Ses collègues le considéraient comme un bon collègue, toujours prêt à aider, mais aussi comme un homme usé, un fainéant qui ne faisait que le strict minimum.
Déprimé, il regarda son écran vide. Aucun sujet ne lui semblait pertinent. Aucun événement ne lui paraissait assez intéressant pour mériter une chronique. Frustré, il se leva brusquement et quitta la rédaction sans un mot. Personne ne sembla remarquer son départ.
Les rues de Reims étaient étrangement calmes ce soir-là. Hugo marcha, les mains dans les poches, les épaules voûtées. Les lumières des réverbères éclairaient les pavés mouillés par la pluie récente, et l’air était chargé de l’humidité caractéristique de la ville. Il ne prêta guère attention aux vitrines des boutiques qu’il longeait, ni aux rares passants qu’il croisait. Ses pensées tournaient en boucle autour de l’avenir incertain du journal, de sa propre incapacité à se réinventer.
Quand il arriva chez lui, un petit appartement situé au troisième étage d’un immeuble modeste, Hugo se sentit soudainement accablé par la solitude qui imprégnait ces murs. La séparation avec sa femme avait laissé un vide qu'il comblait maladroitement par des soirées solitaires à écrire, accompagné de quelques verres de vin.
Ce soir-là ne fit pas exception. Après s’être préparé un simple repas, il s’assit à son bureau, un verre de vin rouge à la main, et alluma son ordinateur. Mais au lieu de se plonger dans les actualités du jour, il ouvrit un autre fichier, celui qui contenait son roman en cours.
Écrire des romans policiers était son échappatoire, son jardin secret. Personne à la rédaction ne savait qu’Hugo écrivait. Cela lui permettait de se réfugier dans un monde d’intrigues, de mystères et de héros qu’il n’était plus dans la vraie vie.
Ce soir-là, les mots coulèrent plus facilement que d’habitude. L’alcool avait adouci les angles de son esprit, et Hugo laissa son imagination prendre le dessus. Il créa des personnages avec des secrets dangereux, des espions poursuivant des conspirations internationales, des destins enchevêtrés dans des trames complexes. Il s’y perdit, s’évadant dans son propre univers fictif.
Le vin coulait tout autant que l’inspiration, et à un moment donné, dans un geste automatique et distrait, Hugo ouvrit le dossier de la rédaction des nouvelles du journal. Confus, il copia les événements inventés de son roman dans le fichier du journal, sans réaliser ce qu’il faisait. Puis, avec un sourire béat et satisfait, il envoya le document à Pierre, le rédacteur en chef.
Il se leva difficilement de son bureau, l’alcool alourdissant ses mouvements. Sans vraiment comprendre la portée de son geste, il se traîna jusqu’à son lit, où il s’effondra immédiatement, sombrant dans un sommeil agité, peuplé de rêves où il se voyait en héros d’une justice qu’il ne maîtrisait plus.
Les premières lueurs du jour filtraient déjà à travers les rideaux lorsqu’il s’endormit enfin profondément, ignorant totalement la tempête qu’il venait involontairement de déclencher.