The gentry's girl

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Summary

Lainey Cadbury est issue de la gentry, la petit noblesse anglaise. Depuis le décès de son père, elle porte le domaine à bout de bras, attendant que son jeune frère soit en âge d'hériter. Elle est obligée de se travestir en homme et de se faire passer pour le garde-chasse pour gérer le quotidien de la propriété. Mais, un jour, elle a une altercation avec leur nouveau voisin, le baron Olivier Brangsbury. De quiproquos en quiproquos, les deux jeunes gens n'auront de cesse de se confronter au sujet de ce fameux faux-garde-chasse rustre et acerbe. Bien loin de se rendre compte qu'il n'est finalement qu'une excuse futile dans la découverte de chacun.

Status
Ongoing
Chapters
17
Rating
n/a
Age Rating
16+

Chapitre 1 - Les murmures de Parham Park

— Ma chère Ann, les jeunes filles bien élevées ne jurent pas.

— Je vous demande pardon, Lainey… Mais je vous assure que c’est la vérité ! Robert a rencontré l’intendante de Lady Harries à Worthing, et c’est elle-même qui le lui a confié.

— Si cela était avéré, cela signifierait que Lord Ducan est décédé. Or, jusqu’à présent, nous n’avons reçu nulle information en ce sens.

— Libre à vous de me croire ou non, mais je n’ai nul intérêt à inventer pareille chose.

Lainey Cadbury leva les yeux de son ouvrage et observa sa cadette, allongée nonchalamment devant l’âtre, un livre grand ouvert devant elle. Ann n’était pas de ces jeunes filles enclines à façonner de fausses nouvelles pour le simple plaisir d’épater leur auditoire. Certes, elle n’était pas exempte de quelques exagérations passées, mais quel motif aurait-elle eu pour inventer une telle annonce ?

Après tout, le baron Emet Ducan aurait fort bien pu s’éteindre sans que la nouvelle ne leur parvienne. Une pensée singulière, et pourtant non dénuée de vraisemblance.

Déposant son livre sur ses genoux, Lainey promena son regard autour d’elle. Le salon, doucement éclairé par le feu de la cheminée, était empli d’une atmosphère feutrée, mais les visages de ses proches trahissaient une curiosité mêlée d’incertitude. Ni sa sœur Isobel, ni leur cousin George, ni même leur tante Amelia ne semblaient mieux informés qu’elle. Or, si Amelia l’ignorait, il était fort probable que la rumeur fût infondée.

Aucune nouvelle ne se répandait dans le comté sans qu’elle ne parvienne aux oreilles de cette dernière. Bien qu’elle s’en défendît, la sœur du défunt Sir Liam Cadbury était la plus habile des commères de Storrington. Ce n’était point tant qu’elle cherchait activement les cancans, mais chacun semblait pris d’une irrésistible envie de lui confier la moindre anecdote. Ainsi, elle en faisait son miel et se plaisait à en régaler ses nièces et son fils durant leurs longues soirées.

Mais cette fois-ci, elle ne savait rien.

Et pourtant, si Ann disait vrai, alors Parham Park appartenait désormais à un nouvel occupant. Et il faudrait s’y habituer.

Depuis des générations, les Cadbury vivaient en voisins des Ducan. Feu Sir Liam Cadbury avait reçu son titre et ses terres en reconnaissance de ses loyaux services rendus à Sa Majesté le roi George II lors de la guerre de Succession d’Autriche. À son installation au manoir de Laybrook avec son épouse Charlotte et leurs filles aînées, il s’était employé à embellir le village, finançant la restauration des écoles et des églises, favorisant l’installation de jeunes familles, et entretenant avec les Ducan des relations empreintes de respect et de bienveillance.

Aussi, il était étonnant qu’un changement aussi significatif fût survenu sans que personne ne s’en fît l’écho auprès des Cadbury. Mais il fallait reconnaître qu’en l’absence d’une figure masculine à la tête de la famille, leur influence s’était quelque peu amoindrie.

Sir Liam Cadbury avait toujours su s’imposer comme le maître incontesté de sa demeure et de ses terres. Même lorsque son épouse, souffrante, dut être envoyée dans un sanatorium éloigné, il demeura seul garant du destin de sa famille. Ses filles grandirent sous sa férule, bientôt rejointes par une espiègle cadette et un cousin aux cheveux roux et au tempérament vif.

Mais aujourd’hui, il n’était plus là. Et quelqu’un d’autre avait pris possession de Parham Park.

Lainey se prit soudain à s’interroger. Qui pouvait bien être ce mystérieux héritier ? Lord Ducan, à sa connaissance, n’avait laissé aucun descendant. Se pouvait-il qu’un lointain parent, jusqu’alors inconnu, vînt à s’installer en voisin ?

Cette pensée, loin d’être rassurante, fit naître en elle une inquiétude diffuse, qu’elle ne parvint à dissiper.

C’était peut-être cette vivacité d’esprit et cette insouciante exubérance qui avaient charmé le vieux Baron. Il avait trouvé en cette fratrie une distraction bienvenue à la solennité de son grand domaine, un remède inattendu à la solitude qu’imposaient les vastes pièces silencieuses de Parham Park. Rien ne semblait plus le réjouir que d’entendre leurs pas précipités résonner dans ses corridors, ou d’apercevoir, depuis la fenêtre de son cabinet, leurs silhouettes agiles se faufiler entre les bosquets, poursuivies par un jardinier courroucé. Plus d’un Noël s’était écoulé sous ce toit en leur compagnie, et bien qu’il fût un homme peu enclin aux confidences, son affection pour eux ne souffrait d’aucun doute.

Toutefois, malgré cette familiarité, Lainey n’avait que récemment été admise aux conversations des adultes – privilège qui ne lui avait été accordé que peu avant la disparition de son père. C’était à ce moment-là, lorsqu’il avait compris que ses forces déclinaient et que l’unité de sa famille risquait d’en souffrir, qu’il avait commencé à la préparer à son rôle. Hélas, ses enseignements avaient été écourtés par la fatalité, et bien des questions demeuraient sans réponse.

Le Baron avait-il un frère encore en vie ? Peut-être une sœur ? Elle n’en avait plus souvenir. L’esprit en alerte, elle mordillait distraitement l’intérieur de sa joue tandis que son regard se perdait dans les flammes du foyer. Qui pouvait bien être ce nouveau maître de Parham Park ?

— Robert m’a même confié qu’il croit l’avoir aperçu à cheval, non loin de la ferme du vieux Duke, ajouta Ann d’un ton où se mêlait l’excitation et l’importance qu’elle attachait à son récit.

Ainsi, non seulement cet homme existait bel et bien, mais il foulait déjà le sol du comté. Viendrait-il se présenter, comme l’usage l’exigeait ? Ou bien était-ce à elles, en tant que dames de la famille Cadbury, de prendre l’initiative d’une visite ? Tant de protocoles dont elle ignorait les subtilités et qui ne manquaient jamais de l’accabler.

Les départs prématuré de son père et de sa mère l’avaient laissée dans un état de perplexité constante face aux attentes du monde à son égard. C’est pourquoi l’arrivée de sa tante Amelia avait été un soulagement. Veuve depuis plusieurs années, cette dernière avait quitté son propre foyer pour s’installer à Laybrook avec son fils unique, George, bien plus âgé que ses cousines. Sa présence assurait aux Cadbury une forme de stabilité et, surtout, permettait à Matthew, le plus jeune, de conserver l’intégralité de son héritage.

Car il y avait bien un titre à préserver. Certes, Matthew en hériterait en temps voulu, mais à dix ans à peine, il était loin d’être en âge d’assumer la charge d’un domaine. Lainey avait espéré que George, en digne cousin aîné, prenne naturellement cette responsabilité. Or, celui-ci paraissait bien plus épris des plaisirs de la vie londonienne que de la gestion d’un domaine campagnard. Prétextant de vagues affaires à régler dans la capitale, il s’y rendait fréquemment, à l’affût d’une épouse fortunée qui saurait lui assurer un avenir aussi aisé que confortable. Mais, année après année, ses espoirs se heurtaient à une réalité moins reluisante : son succès auprès des jeunes héritières demeurait modeste, et il revenait toujours à Storrington, bredouille.

Cette perspective aurait pu prêter à sourire, si l’indifférence manifeste de son cousin quant aux affaires du domaine ne l’exaspérait autant. L’ironie voulait qu’il vécut aux dépens de la rente laissée par le baronnet, sans jamais contribuer à son entretien.

Fort heureusement, Lainey n’avait jamais rechigné à la tâche. Depuis son plus jeune âge, elle avait manifesté un tempérament que l’on jugeait, à tort ou à raison, peu conforme à son rang. Sauvageonne, curieuse et avide de connaissances, elle n’avait eu de cesse de suivre son père, le jardinier ou même le garde-chasse, absorbant tout ce qu’ils pouvaient lui enseigner. Rien ne la rebutait, ni le labeur manuel, ni l’étude rigoureuse. Aujourd’hui encore, elle connaissait le domaine mieux que quiconque, jusqu’au moindre arbuste.

Et pourtant, malgré toute cette assurance, une incertitude nouvelle s’immisçait en elle. Qui que fût cet inconnu installé à Parham Park, il bouleverserait nécessairement l’équilibre fragile de leur existence.

Restait à découvrir de quelle manière.

En grandissant, il avait bien fallu qu’elle se plie davantage aux exigences de son rang. « Savoir où était sa place », comme le répétait sa mère avec une résignation inflexible. De la liberté des champs, elle avait été contrainte de se confiner à la retenue feutrée d’un salon, troquant la fraîcheur du vent contre la monotonie du point de broderie, les vastes horizons contre les limites d’une lecture à haute voix. Il ne suffisait plus d’observer la terre et ses saisons ; elle devait désormais se préoccuper des convenances et de l’art subtil de la conversation. Son père, pourtant, n’avait jamais cessé de partager avec elle ses réflexions philosophiques et politiques, mais même lui, malgré sa bienveillance, devait se plier aux règles immuables de la bienséance. Lainey était une fille et, à ce titre, on attendait d’elle qu’elle se comporte comme telle.

Elle s’y était adaptée, sans pour autant se résigner tout à fait. Au sein du bourg, chacun connaissait son nom et savait qu’on pouvait compter sur elle, que ce soit pour organiser des collectes de vêtements et de denrées, distribuer la soupe aux plus démunis lorsque l’hiver s’annonçait rude ou même assister, en pleine nuit, à un vêlage laborieux. Elle aimait ces terres, elle aimait ces gens, et il lui semblait naturel de se rendre utile à leur bien-être.

Aussi, lorsqu’un soir on vint frapper à leur porte pour annoncer que le garde-chasse, vieillissant, s’était brisé la jambe et qu’il fallait d’urgence intervenir sur le domaine, elle n’hésita pas une seconde.

Elle aurait pourtant pu se décourager dès sa première escapade. Lorsqu’elle était rentrée, crottée jusqu’aux coudes, éreintée, engoncée dans des jupons malmenés qui entravaient chacun de ses gestes, elle aurait pu tirer un trait sur cette audace. Mais au contraire. Le lendemain, déterminée, elle troqua ses robes contre un pantalon trop large, ajusta une veste de chasse sur ses épaules et cacha sa chevelure flamboyante sous un chapeau de feutre. Ainsi parée, elle enfourcha sa jument et s’élança à travers le domaine, chevauchant non pas avec la retenue imposée aux dames de son rang, mais comme son père le lui avait enseigné – avec maîtrise, rapidité et assurance.

Si la vision d’une telle cavalière aurait pu choquer en d’autres circonstances, nul ne songea à s’en offusquer. Les villageois connaissaient Lainey, ils savaient tout ce qu’elle faisait pour eux et pour leurs terres. Ils savaient aussi ce que penseraient sa tante et son cousin s’ils venaient à apprendre cette audacieuse transgression. Mieux valait se taire. Son secret était donc bien gardé, protégé par l’indulgence tacite de ceux qui avaient tout à gagner à ce qu’elle continue.

Mais pour combien de temps encore ? Avec l’arrivée de ce nouveau maître à Parham Park, il était à craindre qu’un jour ou l’autre, son regard se tourne vers les affaires du domaine… et vers les pratiques singulières du garde-chasse.