Introduction
Cinq ans avant la fin de la grande guerre, l’odeur de la mort imprégnait encore l’air. Par une nuit glaciale de décembre, le ciel laissait tomber ses flocons étoilés sous le regard d’une lune meurtrie. Seule, enveloppée dans une couverture de laine, la neige pour berceau, On m’avait déposée telle une offrande aux dieux, sur la plus haute marche menant au palais des Plumes de Cristal. À peine née, l’hiver aurait pu m’emporter dans un sommeil éternel si un garde ne m’avait pas découverte à temps et emmenée à l’abri du froid. Qui m’avait abandonnée là ? Cette question demeurait encore aujourd’hui un mystère.
Je fus recueillie par la reine Stella, l’une des Premiers Anges. Sa beauté était sans pareille, et sous ses traits lisses et fins d’immortelle se reflétait une infinie bienveillance. Ses longs cheveux dorés ressemblaient à des rayons de soleil, aussi lumineux que son sourire. Mais ce que je préférais chez elle, c’était sa voix quand elle me racontait des histoires au creux de la nuit, comme si elle croyait, elle aussi, aux contes qu’elle me murmurait.
Elle m’éleva comme sa propre fille, malgré la présence de son fils. Son héritier, Gabriel, mon aîné de trois ans, partageait avec elle la grâce et l’éclat du sang royal. Ses yeux saphir brillaient de la même intensité, et dans ses gestes comme dans sa voix, il portait l’assurance tranquille de ceux qui étaient nés pour régner. Pourtant, il n’avait jamais fait peser ce poids sur moi. Il m’appelait petite étoile, comme si j’avais toujours été destinée à faire partie de leur ciel. Il était mon confident, mon bouclier. Jamais il ne tolérait que l’on m’adresse un mot de travers, même en chuchotant.
Peut-être était-ce là l’héritage silencieux de son père.
Raphaël, le troisième des premiers anges, s’était sacrifié pour mettre fin à la grande guerre, scellant les portes des Enfers et emprisonnant les derniers démons dans les profondeurs du royaume d’Aquamentra. Ce geste héroïque avait fait de lui une légende et de Gabriel, un fils façonné par l’absence.
Malgré la paix qu’il avait offerte, la peur restait ancrée dans le cœur des anges. Les familles royales vivaient recluses, les nouvelles générations s’entraînaient au combat, et la haine des démons ne cessait de croître, comme une plaie jamais refermée.
J’avais grandi ainsi, confinée dans l’enceinte dorée du palais, sans jamais franchir les limites de ma cité natale. Le monde extérieur m’était inconnu, fragmenté, lointain, comme une légende dont j’avais oublié les contours.
Née au cœur de cette guerre, je n’avais aucun souvenir de mes véritables parents. Il me plaisait de croire qu’ils s’étaient éteints en me protégeant, offrant ainsi ce qu’ils pouvaient me léguer : un avenir. Mes yeux bleus, héritage de l’un d’eux, portaient la marque du sang royal et de l’immortalité des anges
Depuis toujours, ma vie se déroulait entre deux mondes. Princesse malgré moi, j’avais grandi dans le luxe du palais, élevée parmi les dorures et les traditions sacrées. Et pourtant, chaque regard que l’on posait sur moi me rappelait ce que j’étais : une enfant trouvée, une fille sans lignée, accueillie par pitié ou par caprice divin. Dans ce royaume où la pureté des lignées célestes était presque sacrée, mon existence n’était qu’une anomalie.
Mais si le monde peinait à me reconnaître une place, ma famille, elle, n’avait jamais laissé le doute m’envahir. Stella veillait sur moi avec une tendresse sans faille, comme si j’étais née de son propre sang. Et Gabriel, bien plus qu’un frère par adoption, était devenu mon pilier. Grâce à eux, je ne me suis jamais sentie seule. Jamais laissée de côté. Même dans mes instants de doute, leur amour agissait comme une ancre, me rappelant que j’étais ici chez moi.
Le jour de mon douzième anniversaire, Stella me confia un écrin argenté, vestige de mon héritage. Finement ouvragé, il portait une gravure discrète mais précise : 29 décembre. Ma date de naissance. Sur le couvercle, dix-huit tourmalines étincelaient, disposées en arc de cercle autour d’un sceau ancien. Des pierres noires aux reflets changeants, réputées pour leur pouvoir de protection.
Pourtant, chaque année, à cette même date, une gemme se détachait silencieusement, sans laisser la moindre trace. Comme si le temps lui-même effeuillait le mystère de mes origines. Stella prétendait que c’était normal, que le coffret était enchanté, mais même elle ignorait comment il fonctionnait vraiment.
J’avais tenté de l’ouvrir de mille façons, en vain. L’écrin semblait vivre selon ses propres règles, comme s’il veillait sur moi tout en comptant les jours. Ce n’était pas un simple bijou : c’était un compte à rebours. Une protection offerte à la naissance, se délestant peu à peu, pierre après pierre… jusqu’à mes dix-huit ans. Le jour où, peut-être, je découvrirais enfin qui j’étais vraiment.
En attendant, je grandissais dans cet entre-deux, tissée de doutes et de silences, veillant chaque année la disparition d’une gemme comme on compte les battements d’un cœur. L’attente me consumait parfois, mais Stella s’efforçait de m’apaiser. Elle me rappelait que certaines vérités prenaient racine dans le temps, que les secrets les plus précieux ne s’offraient qu’à ceux qui savent patienter.
Elle n’était pas seulement reine. Elle était aussi la directrice de l’Académie des Anges, une école prestigieuse, fermée pendant la guerre, puis rouverte treize ans après à son initiative. À travers elle, Stella rêvait d’un avenir différent. Elle voulait offrir aux nouvelles générations un lieu d’unité et d’excellence, où les héritiers des huit royaumes pourraient se préparer à gouverner sur un monde encore fragile.
L’Académie était divisée en trois sections :
—la section Royale, à laquelle j’étais destinée, réunissait les princes et princesses issus des grandes lignées.
— la section Guerre, réservée aux anges communs ayant choisi la voie du combat, pouvait prétendre à devenir soldats. Seuls les meilleurs d’entre eux se verraient intégrer un jour la prestigieuse garde royale.
— la section Civile, plus discrète, formait les anges aux rôles de messagers, de collecteurs d’âmes ou à diverses fonctions administratives essentielles à l’équilibre des royaumes.
L’entrée à l’Académie marquait un tournant dans la vie d’un ange. À dix-huit ans, marqué l’âge ou les ailes se dévoilaient, ainsi que les pouvoirs célestes. À condition d’en avoir. Mais seuls les sangs royaux accédaient à l’immortalité.
Le jour de l’anniversaire de Gabriel, une grande cérémonie fut exceptionnellement organisée dans les jardins. Je n’oublierai jamais l’instant où ses ailes apparurent dans un éclat de lumière, accompagnées d’un tourbillon d’eau, signe de l’éveil total de son pouvoir. Depuis l’enfance, il maîtrisait déjà les gouttes de pluie, leur donnant des formes précises. Désormais, son don s’épanouissait dans toute sa splendeur.
Pourtant, malgré toutes ces promesses et ces éclats, une ombre persistait en moi. Aucune pulsation de pouvoir ne s’était jamais manifestée, aucune brûlure d’aile ne s’éveillait sur mon dos.
Chaque jour, j’attendais ce moment avec une impatience mêlée d’angoisse : celui où je pourrais enfin déployer mes propres ailes, embrasser la lumière, et quitter l’enfance de l’ombre pour entrer pleinement dans mon destin.
L’Académie approchait, et avec elle, l’espoir d’un nouveau départ.
Ce rêve hantait mes nuits : celui du moment où, mon écrin s’ouvrirait enfin.
Ce jour-là, je ne serais plus simplement la petite étoile perdue dans un ciel étranger. Je serais celle qui, enfin, éclaire sa propre voie.
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Petit bonus carte de mon univers faite par mes soins