Nouvelles de Vendée

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Summary

Une histoire d'enfants pendant les guerres de Vendée...

Status
Complete
Chapters
12
Rating
n/a
Age Rating
16+

Perrette

« Toute ressemblance avec des personnages et des faits existants ou ayant existés, serait purement fortuite »

Aux vendéens de 1793...

Et Jésus dit; « laissez les petits enfants, et ne les empêchez pas de venir à moi, car le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent »


Perrette

Perrette lança un caillou sur le tracé du sol. Et un saut par-là, et un autre à gauche et boum dans le ciel. Perrette se sentait vraiment très forte à ce jeu- là. Elle battait toutes ses copines de la classe de Sœur Geneviève. Sa meilleure copine était Thérèse, elle habitait dans le village voisin. Toutes les deux s’étaient tout de suite entendues. Elles aimaient les chats. Perrette, une fois qu’elle se baladait avec Thérèse, avait entendu un petit miaulement dans le chemin du Châgne. « Thérèse... t’as entendu ? »

Thérèse n’avait rien remarqué, mais Perrette discernait le petit miaulement plaintif à travers les taillis. Un « Miaou » très fin émergeait des buissons environnants. Soudain sur le côté gauche du chemin, elles avaient vu débouler une petite boule de poil, un chaton à poils longs, avec la peau sur les os. Il paraissait ne plus pouvoir avancé, tant il paraissait épuisé. On entendait juste, son petit cri plaintif. Perrette se précipita pour l’envelopper dans ses mains. Thérèse s’exclama; « Y’ avais rien entendu, t’as l’ouïe fine comme dirait Papa ».

Le petit chaton se mis à ronronner entre les mains de l’enfant, d’une manière presque imperceptible. Arrivée à la maison, Perrette s’empressa de le montrer à sa mère. « Comment qu’y allons le nourrir ?» dit sa mère en plaisantant. Le petit chat étendu sur le sol de la maison ne bougeait plus. Il n’arrivait plus à avancer ses petites pattes recroquevillées sous lui, comme s’il s’apprêtait à tomber dans son dernier sommeil. Perrette se mit à pleurer. « Le va mourir, Maman !»

Le père qui était revenu des champs parut décontenancé à la vue du chaton,: « l’as pas l’air gaillard ton drôle ! ».

Perrette approcha un bol, où sa mère avait mis un peu de lait. La petite langue de l’animal se mit en mouvement aussitôt, presque mécaniquement.

Pendant trois jours, toute la famille l’attendait à mourir, tellement il peinait à marcher. Thérèse venait chaque soir prendre de ses nouvelles. Les deux amies ne jouaient plus à la marelle. Toute leur énergie était désormais occupée à dorloter le petit chat. La petite bête se traînait toujours sur le sol, mais elle était encore vivante.

Pourtant, le quatrième jour, tout le monde fut surpris de le voir courir comme un lapin dans la maison. Perrette et Thérèse n’en revenaient pas. Le petit chat bondissait dans tous les sens à l’intérieur de la maison. Papa, après un examen minutieux en conclut que c’était une femelle. On l’appela donc Finette.

Elle avait une petite bouille fine et des yeux verts qui vous scrutait profondément. Elle était aux aguets de chaque mouvement. Finette était devenue la mascotte de la maison. Perrette et Thérèse ne se lassaient pas de jouer avec elle. La marelle était définitivement oubliée. Après l’école, elles se dépêchaient toutes les deux de rentrer chez Perrette pour câliner le petit chat, ce qui faisait hurler les parents de Thérèse, qui passait désormais toutes ses soirées après l’école, chez Perrette.

La petite chatte grandissait à vue d’œil et s’était peu à peu calmée, malgré ses débordements ponctuels de sauts et pirouettes en tout genre dans la maison.

Finette venait se blottir tous les soirs à la même heure dans le lit de Perrette. « Brave petite bête » pensait Perrette, en observant ses traits fins et bien dessinés: « on se séparera jamais tous les deux, hein Finette ! ». Le petit animal la regardait avec un amour désintéressé de ses grands yeux verts. Elle se frottait contre les jambes de Perrette avec un petit miaulement qui signifiait qu'elle s’était attachée à l’enfant.

Finette suivait Perrette dans ses promenades à travers les champs. Le petit chat gambadait derrière elle et parfois la forçait à s’arrêter pour la caresser en se frottant le dos contre le sol, comme si elle voulait creuser un nid sous elle. Perrette lui chatouillait le ventre avec des caresses qui faisait réagir le petit félin mordillant à son tour délicatement les doigts de la petite fille.

Finette amusait toute la famille en sautant par-dessus les herbes, et en essayant d’attraper des mouches qui lui échappaient sans arrêt près de la fenêtre. Quelquefois, c’était la croix et la médaille miraculeuse de Perrette qu’elle essayait d’attraper avec ses petites pattes tachetées de blanc.



Un matin, un coup de canon retentit au loin. « o dé êt’ les bleus, le père Soulard m’avait pourtant dit qu’ l’ étions encore loin ! ».

Perrette avait entendu parler de cette guerre qui avait commencé il y a plusieurs mois Son père était parti avec le fusil de chasse du grand-père Louis, puis était revenu pour les moissons avec les autres hommes du village. Perrette ne comprenait pas tout, mais Sœur Geneviève avait été obligé de se cacher dans la grange du voisin Thibaud, avec d’autres Sœurs comme elle, qui faisaient l’école dans les paroisses voisines.

Monsieur l’abbé s’était fait arrêter pendant la messe, un dimanche. Des soldats étaient venus le prendre au moment de la communion, ce qui avait soulevé tout le bourg qui s’en était pris aux soldats en les chassant à coup de bâtons.

Depuis, Monsieur le curé était obligé de se cacher dans un autre bourg comme Sœur Geneviève, qui venait pourtant encore faire l’école, près du grand chêne dans la forêt de Chantemerle. Tout ceci avait chamboulé les habitudes de Perrette et des autres enfants du villages qui depuis veillaient à ce que personne ne les suive quand ils se rendaient dans la forêt pour l’école.

Une fois Perrette avait failli emmener Finette dans un sac. Mais sa mère qui s’en était aperçu, l’avait empêché. Perrette avait insisté et s’était mise à pleurer. Maman l’avait donc privé de dessert, mais Perrette ne lui en tenait pas rancune car c’était Finette qui avait bénéficié du gâteau aux pommes avec un peu de caramel dessus. L’appétit avec lequel le petit animal avait dégusté le gâteau avait compenser la privation de Perrette.

Depuis qu’elle allait à l’école dans la forêt, Perrette allait dormir chez les parents de Thérèse qui habitait dans un hameau près de la Forêt de Chantemerle. Le père de Thérèse faisait aussi des aller-retour dans l’armée de Monsieur de la Rochejacquelain. Les deux petites filles se retrouvaient souvent à dormir avec le frère de Thérèse dans le lit des parents. La mère de Thérèse se contentait d’un petit lit d’appoint dans la salle à manger.


Un soir après un séjour chez Thérèse, Perrette trouva son père assis à la table de la cuisine. Elle sentit que quelque chose n’allait pas: « La petite chatte est pas rev’nue d’puis deux jours » lui dit-il avec de grands yeux tristes. Ta mère est parti la chercha dans le ch’min du R’tail... ».

L’annonce du père sonna comme un coup au cœur pour Perrette. Elle imagina Finette, toute seule, perdue à travers les champs en miaulant, sans personne pour la câliner. La mère qui revint quelques heures plus tard, n’avait rien trouvé. La petite chatte était insaisissable. Le père avait de nouveau fait tout le tour du village, interrogé les voisins, scruté tous les buissons, mais rien, Finette avait disparu. Perrette se mit à pleurer. « Y vais la trouver moi !» dit-elle les larmes aux yeux. « E’ sentira mon odeur et r’trouvera son chemin ».

Dehors, on distinguait dans le lointain des coups de canon qui vrombissaient comme un orage d’été.

Peu importe, Perrette était bien décidée à retrouver Finette. En cachette elle prépara un petit sac en peau de chèvre que sa mère utilisait pour aller aux champignons, avec quelques vêtements dedans, un peu de pain, du saucisson, des radis, un petit morceau de fromage et un morceau de savon.

Le lendemain matin à l’aube, sans rien dire à ses parents elle sortit de la maison et se mit à marcher en sens inverse des bruits de canon. Perrette en était convaincue, Finette avait eu peur de l’artillerie au loin et s’était enfuie à l’opposé. Elle l’a retrouverait facilement. Elle avait dû se cacher dans une maison abandonnée ou dans un tronc d’arbre. « Finette ! Finette !... » criait Perrette le long de chaque buisson. Elle marchait rapidement car elle savait que le temps jouait contre elle. Finette allait certainement l’entendre.

Chaque pas la reliait plus profondément à ce bocage qu’elle aimait tant. Elle y était né et y avait grandi. Ce paysage ne pouvait l’abandonner. Finette ne pouvait pas être perdue. Elle avait peut-être été recueillie par quelqu’un.

Les coups de canons amenèrent Perrette en direction de la forêt de Mervent. Le soir, elle arriva dans une ferme abandonnée depuis peu. La porte était ouverte et tout avait été mis sens dessus dessous à l’intérieur. Une couverture était posée sur le lit et elle trouva un jambon dans le grenier. Elle s’accommoda de quelques tranches avec les radis. Elle se demanda quand même où était passé les habitants du lieu. Il n’y avait aucun signe qui pouvait répondre à ses questions à l’intérieur et autour de la ferme. De toute façon, Perrette ne devait pas s’égarer de son objectif; retrouver cette petite chatte coûte que coûte et la reconduire à la maison. C’est papa et maman qui seraient heureux quand elle ramènerait le petit chat dans ses bras. Elle ne doutait pas des compétences du petit animal pour se nourrir seul.

« Elle aura certainement attrapé des petits rongeurs ou des souris » pensa t-elle.

Il en ferait une tête papa, lui qui la croyait morte, tuée par un coup de fusil d’un bleu. Papa, depuis qu’il était rentré dans l’armée de Monsieur Henri c’était les coups de fusil des bleus qui l’obsédaient. Pourtant, de ces bleus, elle n’en avait encore jamais vu de près, sauf une fois, quand ils étaient venus arrêtés Monsieur le curé, mais elle n’était pas sûr que ce soit les mêmes bleus dont parlaient les hommes du village. Ceux qui avait arrêtés Monsieur le curé, c’était des gars de Fontenay qui avaient accepté de servir dans la Garde Nationale. Sœur Geneviève les avait pourtant prévenu pendant la classe; à Fontenay, c’était les franc-poissons qui manigançaient de faire du mal à Notre Seigneur.

La forêt de Mervent se présentait à Perrette, au loin, imposante, comme un vaisseau géant posé mystérieusement dans le paysage vendéen. Quel beau pays! Pensa-t-elle. Elle revit le visage dépité de ses parents la veille de son départ. Ils devaient se demander ce qu’elle faisait. Sa mère surtout, qui aimait tant ses poules. Elle les appelait toutes par leur prénom. C’était amusant de les voir courir comme des petits chiots quand maman leur donnait du grain.

Le chemin dans les bois qu’avait pris Perrette n’en finissait plus. Par moment, elle était surprise par des animaux qui s’enfuyaient précipitamment à son approche. Là, un lièvre qui détallait à même ses pieds. Là-bas une martre qui se faufilait dans un fourrée. Mais aucun signe de Finette. Perrette appelait de tous les côtés. Mais rien, le silence du bocage lui répondait bienveillant et sûr de lui. Il avait l’air de l’accueillir et de l’encourager à continuer ses recherches. En traversant le bourg de la Châtaigneraie, Perrette dans sa course poursuite, s’était imaginée que Finette avait pu être attirée par une gamelle oubliée dehors ou d’autres chats dans le bourg. Elle fut surprise d’apercevoir un détachement d’une centaine de soldats qui campaient sur la place du village. Elle se faufila dans une ruelle qui surplombait la place centrale, pour éviter qu’ils la remarquent.

Du haut de son monticule, elle put à son aise étudier la situation de plus près. Elle s’imagina qu’ils avaient pu capturer Finette pour la manger. Les bleus mangeaient les chats lui avait dit le père Chaigneau en rigolant une fois. « Le sont pas comme nous, l’i connaissons rin aux ron-ron qui soignont les maladies ».

Perrette se rassura elle même en se disant qu’ils l’avaient peut-être adopté et qu’elle était devenue la mascotte du régiment avec ses petits miaulements expressifs comme si elle discutait. Elle avait dû tout de suite les séduire. Ils lui ont sans doute donnés à manger et elle les considère peut-être désormais comme sa nouvelle famille.

Perrette sursauta, quand elle sentit une poigne puissante, s’abattre sur son épaule. Elle se retourna et elle vit une main gigantesque qui l’entraînait violemment par le bras, en direction de la place où étaient installés les soldats. L’homme qui l’avait saisi était un gaillard d’environ quarante ans. Elle put voir l’uniforme de plus près; les boutonnières impressionnantes et leurs bottes surtout comme des grandes chausses qui leur arrivaient juste au-dessous du genou, un peu comme celle de Monsieur Henri qu’elle avait pu voir quand il y avait eu le rassemblement des hommes au village, le jour où la Garde nationale avait voulu forcer les prêtres à s’agenouiller devant leur nouveau dieu républicain.

Perrette n’avait pas tout compris mais elle se souvint qu’elle avait pleuré quand il avaient enchaînés l’abbé et qu’ils l’avaient traîné plusieurs fois autour de la place du village. C’est ce jour- là que papa avait décroché le fusil de la cuisine. Elle avait compris que quelque chose de grave se préparait.

Perrette roula parterre et reconnut le pavé de la place des Halles où elle venait avec sa mère pour les jours de marché. Tout autour d’elle, des voix graves d’hommes plaisantaient sur son accoutrement. Une odeur de vin flottait dans l’air, comme lorsqu’elle avait été au mariage de sa cousine Berthe, quand elle avait été cherché son père dans le coin des hommes.

« Regardez donc ce que j’ai trouvé caché derrière un buisson en train de nous surveiller, une vraie engeance de brigand! » Les autres soldats se mirent à rire .

Ce qui frappa Perrette c’était l’accent du soldat qui l’avait saisi, c’était pas un accent de chez nous, elle n’en avait jamais entendu de pareil. Une fois le père Berthelot lui avait dit qu’ils envoyaient des hommes qui venaient de l’autre côté de la France, des Ardennes, comme ça vu qu’ils n’avaient aucune famille dans le pays, ils ne faisaient pas de quartier aux gens du coin, qu’ils voyaient comme des étrangers. Perrette se sentit angoissée. Elle était comme tétanisée par la situation. Elle ne pouvait plus bouger. Elle eu juste la force et le courage de répondre; « Y vous surveillais pas, y cherche ma petite chatte Finette qu’elle s’appelle, ça fait quatre jours qu’elle a disparu, vous l’avez pas vu? »




  • des petites chattes, on en a pas bouffé depuis Paris s’exclama un autre bleu avec un rire gras... cette race de brigands nous envoie leurs enfants avec des histoires de petits chats pour nous endormir... dis plutôt que t’étais là pour repérer nos positions.





  • On va la mettre avec les autres, reprit un soldat plus jeune que le premier, en indiquant un endroit derrière lui.

Deux autres soldats la saisirent de chaque côté et la propulsèrent dans une autre partie de la place, qu’elle n’avait pas distingué tout de suite. A cet endroit, étaient enchaînés une quarantaine de villageois dont certains qu’elle reconnut, car elles les avaient déjà vu à la messe dans le village de Thérèse, quand elle dormait là- bas, après l’école dans la forêt. Une vieille femme qui habitait dans le hameau près de chez Thérèse la reconnut; « Qui qu’ te fait là ma pauv’ droillère? » l’interpella t-elle.

- J’ais perdu mon petit chat Finette madame, répondit Perrette

A ces mots quelques visages interloqués se retournèrent vers elle. Il y avait des enfants comme elle dans le groupe, tous enchaînés les uns aux autres, assis sur le pavé de la place. Ils semblaient ne pas la voir. Tous avaient les yeux rivés vers le sol.

« Qui qu’ te vas faire maintenant ? » interrogea de nouveau la femme. « Le sont v’nus nous chercha hier matin, l’ont tout cassa au village, y savons pas ce qu’ le vont faire de nous. »

Un soldat aviné surgit alors, et s’en prit à une jeune fille d’environ dix sept ans. Il la traîna par les cheveux en essayant de l’embrasser, les autres riaient, entourés de deux femmes qui n’avait pas l’air du pays. Elles avaient des robes de bals, mais avec des couleurs plus criardes, et ce qui frappa Perrette, du rouge vif sur les lèvres. Ce maquillage l’impressionna, car elle n’en avait jamais vu sur les lèvres des femmes d’ici. L’une d’elle, la fixa du regard, ses yeux étaient ironiques, menaçants. Sa tête était recouverte d’un chapeau militaire; un tricorne bleu, blanc, rouge. Ces couleurs, elle les avait déjà vu quand son père avait ramené à la ferme un drapeau à demi brûlé que l’armée de Monsieur Henri avait enlevé aux bleus. La femme aux rouge à lèvre qui la fixait depuis un moment, l’interpella brusquement; « et toi ! qu’est ce que t’as à me regarder comme ça, t’es amoureuse ? » Perrette baissa la tête, se sentant coupable d’avoir soutenu le regard d’ un adulte. Mais la femme renchaîna; « eh la petite royaliste viens ici ! » Elle sentit un coup de pied dans le bas de son dos. Elle reconnut la botte en cuir du soldat de toute à l’heure. Elle s’exécuta et s’approcha de la femme en baissant la tête, la peur au ventre. « T’es une royaliste comme les autres, hein morveuse ? » L’interrogea t-elle. Perrette savait que les royalistes c’était l’armée de Monsieur Henri, dans laquelle les hommes du village et papa partaient entre la saison des battages et les vendanges. Elle n’en connaissait rien de plus. Elle se demandait bien ce qu’elle allait pouvoir dire à cette femme; « Y sais pas madame... » répondit- elle timidement.

- Regardez-moi cette petite menteuse. Dis que t’es une petite menteuse. Tu nous espionnais pour les brigands, hein ? sale petite menteuse !

- Non c’est pas vrai, je suis pas une menteuse !

La femme se mit à rire grassement en ingurgitant le liquide noirâtre d’une bouteille qu’elle tenait à la main. Perrette se dit à elle-même que ça pouvait pas être du vin comme à la messe, mais plutôt une boisson des ténèbres comme lui avait le père Berthelot, une fois; « Tiès républicains, o lé tous do créatures do ténèbres » La femme après une gorgée de sa liqueur reprit; « chantes nous donc une chanson de ton pays de royalistes, petite morveuse ! ».

Perrette en connaissait beaucoup des chansons qu’elle avait appris chez Sœur Geneviève, et qu’elle chantait avec Thérèse au retour de l’école, mais la peur et la colère de s’être faite traiter de menteuse par cette femme lui remonta au cœur, puis à la tête. Non mais pour qui elle se prenait cette femme pour m’humilier comme ça, pensa intérieurement Perrette, le visage devenu subitement rouge vif. Les prisonnières la regardaient et semblaient terrorisées par la situation. Soudain un air qu’elle avait complètement oublié filtra à travers ses lèvres. Elle aurait pu chanter n’importe quelle chanson traditionnelle du bocage apprise avec Sœur Geneviève, mais c’est ce refrain compromettant qui s’échappa de sa bouche. Perrette ne voyait plus en face d’elle que le rouge sur les lèvres tordues de la femme. Sa voix se faisait de plus en plus claire. Ces paroles, elles les avaient entendu chanter par un ouvrier tisserand qui venait de Moncoutant, quand toutes les capitaines de paroisses s’étaient réunis pour empêcher les jeunes de partir à la conscription. Le tisserand avait raconté à tout le village comment les bourgeois républicains de Cholet faisaient travailler des enfants de cinq ans sous les métiers à tisser pour ramasser les morceaux de tissu, dans des grandes manufactures qui ressemblaient à des étables, où on trimait de l’aube au crépuscule. Ces paroles, elle n’y comprenait pas grand-chose, mais c’était des mots inconnus pour elle, et ça l’avait amusé de les apprendre

« Vive le roi, A bas la république, du capital et de la finance apatride, vive le roi, à bas la république, du capital et de la franc-poissonnerie ! »

Un lourd silence s’abattit sur l’assemblée. Les prisonnières fixaient Perrette avec des regards terrifiés, même les enfants du groupe, qui jusque-là baissaient la tête, s’étaient redressés.

Perrette ne comprenait pas la plupart des mots qu’elle avait prononcé, mais vu leurs têtes à tous, la chanson avait fait son effet. Surtout ce mot bizarre, apatride... Quel drôle de mot... Pourvu qu’on ne lui demande pas ce que ça voulait dire. Mais elle suspectait là, une sorte de maladie incurable, derrière ce mot curieux. Un peu comme les histoires de peste apportée par les rats, que lui avait raconté sa grand-mère, quand elle était plus petite. Un mal incurable pour celui qui en souffre, et une traînée de gale contagieuse pour les autres. Perrette n’aimait pas les rats.

Un lourd moment d’attente où tout aurait pu basculé s’installa sur la place. Soudain, la femme au rouge à lèvre s’esclaffa bruyamment. Elle fut immédiatement suivie par l’autre femme en robe de bal et les soldats qui dispersèrent leurs rires gras dans tout le bourg. Perrette en profita pour prendre un peu de distance, et recula vers le groupe de prisonnières. Des yeux craintifs se fixèrent sur elle. Elles la regardaient comme une rescapée, un être venu d’une autre planète, presque une héroïne médiévale, un peu comme si elles avaient vu Cathelineau débarqué, sans prévenir. « Qui quo t’as pris de leur chanta tieu ? » lui dit la voisine de Thérèse. Perrette la regarda avec des yeux aussi étonnés qu’elle, sans savoir quoi lui répondre.

Un des soldats la prit brusquement par la nuque et termina de l’entraîner avec le reste du groupe. Il donna l’ordre d’emmener les prisonnières. Perrette comprit qu’il devait commander, car il avait des épaulettes plus fournies que les autres soldats et il portait le tricorne des officiers. Les prisonnières furent précipitées comme un troupeau de bestiaux dans la rue qui montait vers la prison. Des habitants regardaient le spectacle à travers leurs persiennes à demi closes. Le bruit métallique des fusils contre les corps des soldats donnaient aux prisonnières le sentiment d’être verrouillées dans la rue sans espoir de fuite.

Les gardes conduisirent le groupe vers la prison du canton. Les prisonnières en majorité des femmes et des enfants furent entassées dans la même cellule, une grande pièce sans fenêtre fermée par deux grilles. Les femmes étaient bousculés par les crosses des fusils et les cris agressifs des soldats. « Race de brigands, plus vite, fainéants! »

Perrette s’était camouflée au milieu du groupe pour échapper à la vue des gardes, et surtout des deux femmes aux lèvres rouges. Elle pensait en elle-même qu’elle avait dû chanter juste, et qu’on avait sûrement apprécié sa voix. Sœur Geneviève la complimentait souvent quand elle chantait pour la classe. Et papa l’accompagnait même certaine fois avec son violon. Maman aussi aimait chanter. C’est elle qui lui avait appris des chansons dans notre langue, le soir près du feu de la cheminée. Elle pensa à Finette qui dès qu’elle entendait sa voix légèrement aiguë venait se frotter contre ses jambes en miaulant. Elle savait aussi chanter Finette ! Les chats chantent intuitivement. Quand elle l’aura retrouver elle l’amènera à la classe, pour qu’elle chante devant Sœur Geneviève. Elle n’avait pas peur. Elle savait que le Seigneur ne l’abandonnerait jamais. Maman lui avait dit que si elle récitait son chapelet tous les jours, la Sainte Vierge l’aiderait dans toutes les épreuves. Qu’est-ce qu’elle pouvait bien faire maman à cette heure ? C’était l’heure de donner à manger aux poules, ou peut-être qu’ils étaient partis à sa recherche, avec papa. A côté d’elle, les autres enfants pleuraient; certaines fillettes étaient toutes blanches et amaigries. Perrette pensa qu’elles n’avaient peut-être pas mangé depuis plusieurs jours. Elle, elle avait été prévoyante d’amener le pain et le saucisson qu’elle avait caché dans son tablier après que les soldats l’aient capturés. Il lui en restait encore un peu, qu’elle offrit aux fillettes. Les petites croquèrent dans le saucisson à pleines dents. On aurait dit Finette quand elle se jetait sur sa gamelle.

Soudain une salve de coup de feu crépita autour d’elle. Elle sentit les corps s’écrouler comme des poupées de chiffon. Plusieurs autres coups de feu résonnèrent dans la prison. Le vacarme paraissait n’en plus finir. Des cris effrayants se mêlaient aux bruits des balles. Perrette reconnut la voix aiguë de la voisine à Thérèse ; « ma pauv’ droillère... » Elle entendit encore des coups de feu, puis elle se dit qu’elle devait être morte puis enterrée, car elle sentait une masse sur elle, couverte de tissu. Elle eut le réflexe de se concentrer sur sa respiration, elle en conclut qu’elle n’était pas morte. Autour d’elle, elle entendit les soldats qui parlaient entre eux: « là, il en reste une! »Un dernier coup de feu s’échappa du fusil comme la fin d’un feu d’artifice.

Un silence morbide avait envahi la cellule, et Perrette n’osait même plus respirer. Son oreille gauche se remettait peu à peu à fonctionner, après un horrible sifflement qui dura quelques secondes. Elle entendit à nouveau des rires de femme cette fois-ci, puis un soldat s’écrier; « ça au moins ça enfantera plus de royalistes !... »

Les grilles se refermèrent brutalement. Perrette tenta d’ écarter les deux corps tombés sur elle, il s’agissait d’une femme d’une trentaine d’années, un beau visage avec les cheveux attachés en haut comme elle l’avait vu faire le matin par sa grand- mère. L’autre corps était une fillette de son âge. Le visage semblait vouloir s’accrocher à quelque chose. Perrette faillit se mettre à pleurer, mais maman avait toujours dit qu’il fallait être courageuse. Les grilles s’ouvrirent de nouveau, et des soldats commencèrent à enlever les corps pour les installer sur des charrettes attelées à des chevaux. Perrette tétanisée par la peur, sentit qu’il fallait qu’elle se contrôle; les deux soldats qui la portèrent sur la charrette, affairés à leur besogne, ne s’aperçurent pas du léger souffle qui sortait des narines de l’enfant. Elle fut jeté avec les autres en vrac sur le plancher en bois. On ferma la barrière de la charrette, on mit une bâche pour cacher les corps, et le convoi se dirigea vers un terrain vague à la sortie du village. Noyée au milieu de tous ces corps, une odeur insupportable commençait à incommoder Perrette. Mais, il ne fallait pas bouger. Si elle s’en sortait, elle pourrait retrouver Finette. Toute sa concentration était fixée vers cette objectif; avoir l’air morte. Elle l’avait déjà fait quand elle jouait avec les autres à la récréation. Il suffisait qu’elle se dise que tout ça était un jeu. Ce qui l’effrayait le plus c’était les rires cyniques qu’elle entendait autour de la charrette. Elle avait l’impression qu’ils n’en finissaient jamais, comme des rochers qui dévalent une pente. Soudain, elle sentit qu’on déchargeait les corps. Des bruits, des voix, se firent plus proches, et la lumière du jour arriva jusqu’à elle. Elle sentit à nouveau deux poignes de soldats la prendre l’un par les pieds, et l’autre par la tête, puis la jeter sur un tas de cadavres déjà en phase de décomposition. L’odeur faillit la faire suffoquer. Le contact avec ces corps déformés et immobile l’effrayèrent. Tenir le coup !... faire la morte... se répétait elle sans arrêt pour se motiver. A côté de l’endroit où elle était, elle aperçut un amoncellement de corps, en ouvrant légèrement les yeux, elle distingua comme un gros puits carré d’où sortait de la fumée. Elle vit des soldats qui jetaient pêle-mêle les corps dans le puits. Derrière eux, d’autres prisonniers, vivants ceux-ci, hurlaient et se débattaient pendant que des soldats arrachaient les nouveaux nés aux mères, pour les jeter dans le puits de feu. Les femmes étaient basculées à leur tour dans le feu, qui étouffait immédiatement leurs cris.

Perrette referma vite les yeux, épouvantée. Elle eut peur que les images ne rentrent en elle. Une odeur de poulets grillés enrobait tout le terrain. Des soldats avec des foulards sur le nez tassaient les corps avec de grands pieux en fer. Elle comprit qu’on allait les brûler aussi. « Seigneur mon Dieu, aidez- moi !» pensa Perrette.

Par chance, elle avait été jeté avec les derniers corps de la charrette qui venait d’arriver. Elle sentait sur elle les cadavres d’une femme et d’une fillette, dont la peau lui écrasait le nez. Elle connaissait l’endroit où ils étaient pour y avoir été avec son père, quand il venait à la foire pour y vendre des bœufs. C’était une décharge de la commune qui donnait directement sur une clairière qui débouchait sur les bois. Perrette comprit qu’il fallait agir tout de suite. Les deux soldats s’étaient éloignés vers la charrette, afin de vider les derniers restes. Plus loin, les autres gardes semblaient affairés à leur sinistre besogne, autour du gigantesque four. D’un bond, Perrette dégagea les deux corps au-dessus d’elle, et se faufila vers la clairière. A tout moment, elle s’apprêtait à entendre un soldat crier, et peut-être même tirer sur elle. Mais rien n’arriva. Ses jambes couraient comme indépendante de sa volonté. Elle eut l’intuition qu’il fallait qu’elle continue, car derrière, il n’y avait aucun bruit. Elle courut... courut, droit devant elle. Comme si elle allait rejoindre Finette ou maman pour être en sécurité. Elle fit preuve de la même dextérité que pendant les jeux de cache- cache avec Thérèse. Je suis sauvée, je suis vivante pensait- elle. Autour d’elle, les arbres se succédaient et semblaient l’encourager dans sa course. Dans cette direction, elle savait qu’elle se dirigeait vers la forêt de Mervent. Là, les soldats n’y rentraient pas. L’esprit du Père de Montfort la protégerait...