Chapitre 1 : Les pièces du chaos
Pourquoi avais-je agi ainsi ?
Je ne le savais pas moi-même. Peut-être étais-je simplement fou.
Lorsque j'avais repéré cette jeune femme s'aventurant dans la sombre et étroite ruelle, mon instinct m'avait immédiatement averti que quelque chose n'allait pas.
Pourquoi se promener dans un endroit pareil ?
Les rues étaient jonchées de détritus, l'air saturé d'une odeur de pourriture qui collait à la peau, et des silhouettes faméliques, hommes et femmes confondus, mendiaient de quoi subsister.
Installé derrière des draps blancs accrochés à un balcon de For'Royal, je guettais la scène. Cette cité, autrefois prospère, était désormais gangrenée par la misère. Depuis les derniers massacres, les tensions entre Elfes et Humains n'avaient fait que croître.
Encore quelques mois de ce chaos et il ne restera bientôt plus rien de la gloire passée de la capitale...
En bas, la jeune femme avançait d'un pas léger, presque angélique, au milieu de cette désolation. Elle s'arrêtait parfois pour glisser discrètement une pièce dans la main d'un enfant ou d'une mendiante.
Cela suffisait-il à lui attirer des ennuis ?
À première vue, elle ne portait pas d'arme. Et pourtant, un homme la suivait depuis plusieurs mètres : un Elfe aux cheveux argentés, la musculature imposante dissimulée sous un long manteau sombre. Il se rapprochait chaque fois qu'elle se penchait pour aider quelqu'un, la main crispée sur le pommeau d'une épée camouflée.
Conscient que les meurtres se multipliaient, en particulier contre les Humains, je décidai de le surveiller de plus près. Je bondis jusqu'au balcon voisin afin de me retrouver juste au-dessus de lui.
Était-ce un garde du corps ? Un assassin ?
Il semblait tendu, le regard aux aguets. Son manteau dissimulait mal les reflets métalliques de son arme.
Soudain, il agrippa le bras de la jeune femme sans ménagement. Sous le choc, elle lâcha sa bourse, et le cliquetis des pièces résonna un instant. Puis un mendiant hurla des mots incompréhensibles, et aussitôt la foule se rua pour récupérer l'or éparpillé au sol. Alors qu'un des mendiants percutait la jeune femme, l'Elfe dégaina son épée. D'un mouvement fulgurant, il décapita net l'infortuné. Son visage reflétait une rage froide, entremêlée d'une inquiétude quasi animale. Il poussa un cri rauque et, sans la moindre hésitation, pourfendit un autre mendiant. Puis un autre. Et encore un.
La scène était irréelle. Je me sentis pétrifié, incapable de détourner le regard. Les mendiants, eux, continuaient de se jeter sur les pièces, inconscients du danger. L'odeur de la mort se mêlait à celle de la crasse ambiante, me donnant la nausée.
Réfléchis...
Une femme trébucha à temps pour échapper à un coup d'épée, mais l'Elfe ne lui laissa aucune chance et plongea sa lame dans son cœur.
Réfléchis !
Les cris de douleur résonnaient comme un écho sinistre dans mes oreilles. Je luttai de toutes mes forces pour contenir un haut-le-cœur.
« Ce n'est pas le moment de flancher, marmonnai-je à voix basse. »
Je tentai de trouver une solution : fuir ou essayer d'arrêter le carnage. Dans un élan de lucidité, je remarquai un poste de garde à proximité.
Pourquoi ne sont-ils pas déjà intervenus, avec tout ce vacarme ?
Prenant mon courage à deux mains, je enjambai la balustrade pour grimper sur le toit. For'Royal m'était familière : j'avais déjà exploré ses ruelles et passé bien des heures à courir sur ses toits afin de m'échapper de situations délicates. Atterrissant au bout de la rue, je m'abaissai pour descendre à l'aide d'une barre métallique, puis j'utilisai un drap tendu en guise de corde improvisée, glissant vers le sol.
Dès que mes pieds touchèrent la terre ferme, je me frayai un chemin à travers la foule terrifiée. Les gens couraient dans tous les sens ; des mères cherchaient leurs enfants, des marchands arrachaient leurs étals ou abandonnaient leurs marchandises dans la panique. Surpris, je manquai de percuter un vieillard au regard hagard qui criait un prénom, sans doute celui de sa femme.
Je ne peux pas le laisser là.
Je l'attrapai par le bras et l'entraînai à l'abri sous un porche. Ses yeux semblaient totalement vides, comme s'il ne me voyait même pas.
« Calmez-vous, monsieur, lui soufflai-je. Je vais vous aider... »
Il ne réagit pas, perdu dans ses pensées. Je n'avais plus de temps à perdre et m'assurai rapidement qu'il était à l'écart du danger. Puis je repris ma course vers le poste de sécurité.
Lorsque j'y parvins, je découvris, à ma grande stupeur, deux soldats elfiques confortablement installés, en train de jouer aux cartes. Ils ne levèrent pas même les yeux sur moi.
Se moquent-ils du massacre qui se déroule à quelques mètres d'ici ?
La colère me submergea. J'assénai un violent coup sur la table, la faisant chavirer dans un fracas retentissant. Les deux Elfes bondirent sur leurs pieds, leurs longues oreilles virant brusquement au rouge sous l'effet de la fureur.
« Qu'est-ce que tu fabriques ? rugit celui de droite en me fusillant du regard.
— Vous n'avez pas l'impression qu'il se passe quelque chose, dehors ? répliquai-je, la voix tremblante de colère. »
Le second se saisit brutalement de mon poignet et me plaqua contre le mur, m'écrasant le visage contre la paroi rugueuse.
« Je me fiche de ce qu'il se passe, gamin, gronda-t-il. Mais je ne tolère pas qu'on vienne renverser nos affaires comme ça.
— Pourquoi ne sauvez-vous pas toutes ces personnes ? protestai-je en me débattant.
— Pourquoi le ferions-nous, hein ? lâcha le premier en reniflant de mépris. Ce sont des Humains ou des traîne-misère. Ils ont provoqué Will, ils l'ont bien cherché.
— Will ? Qui est Will ? criai-je. Dites-lui d'arrêter ce massacre !
— N'y pense même pas, ce type n'obéit qu'à Isil. Et crois-moi, personne n'a envie de lui faire face. »
Je sentis mon sang se glacer.
Isil... Il doit forcément s'agir de la jeune femme que j'ai aperçu.
Il me fallait la retrouver ; c'était sûrement la seule qui pouvait mettre un terme à la folie meurtrière de Will. Mais, avant tout, je devais me libérer. Profitant d'un moment d'inattention du soldat, je pivotai brusquement le poignet et arrachai mon bras de sa prise. Sans la moindre hésitation, je lui assénai un coup bas dans l'entrejambe, puis profitai de la cohue pour m'échapper.
Une fois dehors, je me dirigeai vers la ruelle du carnage. La plupart des habitants s'étaient réfugiés chez eux, et les rares qui tentaient encore de fuir trébuchaient sur les cadavres.
Pourquoi ces gens continuent-ils de se jeter sur lui pour récupérer quelques pièces ?
Le spectacle me glaça le sang : le sol était maculé d'hémoglobine, et des corps jonchaient la chaussée.
Où est-elle ?
Un frisson d'horreur me parcourut lorsque je manquai de rouler sur la tête décapitée d'un mendiant. L'odeur métallique du sang me donna envie de vomir. Un autre corps tomba pesamment à côté de moi et m'écrasa la jambe. Paniqué, je parvins à m'en dégager, puis je fis une roulade pour éviter un autre cadavre qui s'effondrait près de moi.
Will, l'Elfe meurtrier, n'était plus qu'à quelques pas. Son regard chargé de haine se posa sur moi tandis qu'il levait son épée ruisselante de sang. Mon instinct me hurlait de fuir, mais mes jambes refusaient de bouger.
Être un lâche a parfois des avantages, mais pas dans ce cas...
Je distinguai alors, derrière lui, la silhouette de la jeune Elfette. Sa robe d'un bleu ciel était désormais maculée de tâches sombres, et la poussière recouvrait son visage. Elle me fixait, comme pour me lancer un défi : « Viens me rejoindre si tu l'oses. »
Avant que je puisse réagir, Will fondit sur moi. Sa lame frôla ma joue, laissant une entaille brûlante et un filet de sang. Je reculai d'un bond, levant les bras en signe de reddition.
« S'il vous plaît ! Je ne suis pas là pour me battre ! » criai-je d'une voix rauque.
Il ignora mes paroles et frappa de nouveau. Je me jetai au sol pour éviter le coup. Dans un sursaut, je tentai de l'attraper aux jambes, mais il m'envoya un violent coup de pied dans les côtes. La douleur me cloua sur place. Dans un élan de rage, je me relevai, cognant de la tête son menton.
« Tu vas m'écouter, oui ou non ?! »
Mais il ne répondit que par un puissant direct au visage, m'expédiant au sol. Je distinguai un claquement de doigts, puis un léger éclat de lumière bleue.
Isil !
Quand je relevai la tête, la jeune Elfette avait disparu. Un profond désespoir s'empara de moi, me broyant la poitrine. Elle était ma seule chance de le raisonner. Et elle venait de s'envoler, emportant dans son sillage tous mes espoirs...
À genoux, je levai les yeux vers Will, qui armait déjà son bras. Je fermai les paupières, la peur et la résignation m'envahissant de concert.
J'aurai au moins essayé...
À suivre...









J'aime beaucoup le style d'écriture aussi. J'ajoute ce roman à ma liste de lecture ! 🙂
Captivant, j'ai hâte d'en savoir plus !
Salut, Beau potentiel. Je serait partante pour un échange de lecture comme "Edene Montagnol" si cela te dit.