Le voyageur des mondes

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Summary

Et si une simple porte pouvait tout changer ? Alfred pensait avoir tout perdu. Ses parents ? Disparus. Sa grand-mère ? Décédée. Et maintenant, son frère jumeau, Luc, s’est volatilisé sans laisser de traces. Seule piste : une maison héritée, isolée dans une campagne oubliée. Un endroit qui semble figé hors du temps… jusqu’à ce qu’il découvre une porte. Une porte qui ne devrait pas exister.

Status
Ongoing
Chapters
3
Rating
n/a
Age Rating
13+

1.1 La Routine

Tout commence par une fin d’après-midi pas très froide du mois de décembre 2024. Oui, je précise “pas très froide” car, à l’époque, on nous bombardait de tous les côtés avec le réchauffement climatique. Roulez à l’électrique ! Réglez vos chauffages à 19°, et j’en passe ! Bref, je m’égare déjà. Si mes souvenirs sont bons, ça devait être une semaine avant les fêtes de Noël, et il était 16 h 45. Je le sais, car je commençais toujours mon service à 17 h. J’enfilai mon casque et enfourchai ma Triumph Bonneville noire, avant de prendre la route en direction d’un fast-food bien connu dont je tairai le nom.

Je m’excuse par avance si je te déçois déjà, mais je n’avais rien d’un héros, du moins c’est ce que je croyais à ce moment-là. La route n’était pas glissante, alors j’arrivai rapidement sur le parking, puis filai directement aux vestiaires, où j’enfilai un polo rouge au col noir, de la même texture que celle des maillots de foot. Celle qui te fait transpirer à grosses gouttes au moindre mouvement. Une belle charlotte pour l’hygiène, et j’étais paré pour trancher des lamelles, encore des lamelles et toujours des lamelles de viande.

Il existait néanmoins une petite variante à mon métier qui consistait à jongler entre la broche de bœuf, celle d’agneau et celle de poulet, histoire que le cuistot (si on peut appeler ça comme ça) ne manque jamais de matière pour remplir ses pains pita. Après plusieurs heures devant ce brasier ardent, à entendre les bips-bips incessants des friteuses et les ordres de notre manager qui, pour une raison que j’ignore, préférait crier plutôt que parler fort, j’étais enfin libre de retirer cet accoutrement ridicule pour rentrer chez moi, ce que je ne fis pas tout de suite. Comme à mon habitude, après un service merdique, j’étais irrité, soit par l’incapacité de mes collègues à communiquer clairement leurs besoins, soit par les remontrances de Thomas (le manager qui gueule). La plupart du temps, “quand il ouvrait la bouche, il n’avait pas d’autre but que d’ouvrir la bouche”, comme disait ma grand-mère.

Alors, cette nuit-là, je traversai le grand parking presque vide pour aller dans un club de boxe qui se situait juste en face de mon travail. Il ne payait pas de mine, mais pour ce que je venais y faire, c’était suffisant. La vitre de la porte d’entrée était fissurée, et l’enseigne en néon rouge clignotait frénétiquement, du moins les trois lettres qui restaient. À la nuit tombée, le club “Pro Combat” se transformait en club “P—m—t”. Mes collègues se moquaient souvent de moi.

“– Tu vas vraiment t’entraîner dans ce truc pourri ?”

Je ne répondais pas, me contentais simplement de soupirer, car je savais, au fond, que ceux qui boxaient dans ce club n’étaient pas des rigolos. Bien loin de l’ambiance des grosses salles de sport low-cost, avec des mecs aux épaules en noix de coco, en train de se mater dans le méga-miroir qui tapissait le mur, dans des leggings moulants qui ressemblaient trait pour trait aux collants que je portais quand j’avais 6 ans. La seule différence, c’est que les miens étaient rouges.

Je m’engouffrai alors dans la salle, où l’odeur du mâle viril, mélangée à celle d’un déodorant bon marché, venait titiller mes narines. Mais je ne m’en plaignais pas ; de toute façon, je sentais la friture. Je me dirigeai vers le vestiaire en saluant Henry, le proprio du club.

– Sale journée, petit ? me demanda-t-il, affalé sur une chaise de jardin en plastique noircie par le temps.

– Toutes mes journées sont pourries, Henry… répondis-je tout en me changeant.

– Moi, ça me va ! ricana le vieil homme. Au moins, ça me fait une présence au club.

– C’est vide ce soir, les gens ont déserté ?

– Oh, tu sais, avec ces nouveaux complexes qui ouvrent en ville, les gens veulent de la nouveauté. Moi, j’ai plus la santé ni l’argent pour entretenir ce taudis… soupira-t-il.

– Il me plaît bien, cet endroit.

– T’es bien l’un des seuls ! Enfin, passons. Tu veux qu’on se fasse une séance de sparring ?

– Nan, je préfère frapper dans le sac aujourd’hui. Je reste pas longtemps, j’ai encore des choses à faire à la maison.

– Comme tu voudras, p’tit !

Mon short et mon T-shirt noir AC/DC enfilés, j’avançai vers le sac, pendu au plafond par une épaisse chaîne rouillée. Sans prendre la peine de mettre des gants, j’alternais les enchaînements, frappant dans le cuir craquelé, tout en repassant en mémoire toutes les réflexions de cet abruti de Thomas, qui avait obtenu le poste de manager simplement parce que son papa était le proprio du restaurant. Au fond de moi, je ne rêvais que d’une chose… peut-être deux, en fait. La première, c’était de gagner au loto et d’avoir assez d’argent pour pouvoir démissionner, sans manquer d’envoyer bouler cet imbécile. Je m’étais déjà imaginé le frapper jusqu’à ce que toutes ses dents tombent et qu’il ne soit plus capable de prononcer la phrase “le temps, c’est de l’argent”. Mais je m’étais ravisé : j’avais besoin de ce job, et Thomas était typiquement le genre de mec à porter plainte. Je préférais largement ma prison aux odeurs de friture que la vraie prison aux odeurs de “ramasse le savon dans la douche”, comme ils disaient dans les films américains blindés de testostérone.

La deuxième chose que je souhaitais plus que tout, c’était pouvoir recommencer à vivre de mon écriture, car à cette période de ma vie, cela m’était encore impossible. D’ailleurs, sache-le tout de suite : je n’en vis toujours pas. Si je raconte cette histoire, c’est simplement pour y mettre un point final, et aussi pour que tu sois au courant que le monde est bien plus vaste que tu peux l’imaginer.

Je rentrai finalement chez moi, après avoir bien transpiré – de manière volontaire cette fois, pas à cause d’un polo synthétique ridicule. Je coupai le moteur de la Bonneville. Il était tard, et si j’avais le malheur de réveiller la vieille du troisième, j’allais en prendre plein la tête demain. Et comme je ne pouvais décemment pas taper sur une vieille, je me contentai de faire le moins de bruit possible en ouvrant le portillon pour amener la moto sur la place 52.

Elles étaient numérotées, et si un opportun avait l’indécence de se garer sur la place de quelqu’un d’autre, il se voyait attribuer un post-it jaune fluo avec écrit grossièrement :

“Place réservée ! Merci de vous garer ailleurs.”

Et comme j’avais en horreur qu’on touche à ma Triumph, je veillais à la stationner au bon endroit. Une fois l’antivol placé, j’ouvris une seconde porte , qui laissait apparaître des escaliers en bois foncé où de la moisissure pointait le bout de son nez par endroits. Avec mon budget en bordure de Paris, il fallait faire un choix : soit la place de parking pour garer la moto en sécurité, soit une cage d’escalier en bon état. Tu connais mon choix. La Bonneville était tout ce qu’il me restait de mon père, avec la boxe. C’était son idée, après que des petits malins qui faisaient deux fois ma taille décidèrent de me racketter mon iPod Touch dernier cri. Je devais avoir 13 ans. Suite à cette histoire, je fus obligé de retourner au bon vieux MP3 USB, celui avec le capuchon qui disparaissait tout le temps. Il pouvait contenir pas mal de morceaux, et c’était suffisant, surtout à une époque où on pouvait tout télécharger illégalement sur des sites de torrents. Musique, films… Des fois, on pouvait avoir des surprises : en lançant Alice au pays des merveilles, on se rendait compte que le lapin blanc ne portait pas de culotte et que ce qu’il tenait dans la main n’avait rien à voir avec une montre. Je me rappelle encore la tête que faisait mon père.

Je poussai la porte de chez moi, ouvris mon sac de sport pour le délester du polo rouge friture, et me déshabillai pour mettre tous ces vêtements odorants dans la machine avant de prendre une bonne douche. J’aurais simplement pu dire douche, vu le maigre filet d’eau qui jaillissait du pommeau ; disons que je me lavais plus par nécessité que par plaisir. Entre la salle de bain de luxe en campagne et la place de moto à Paris, une fois encore, j’ai fait un choix.

Bien propre et débarrassé de toute odeur désobligeante, j’ouvris le réfrigérateur pour constater qu’il n’y avait pas grand-chose d’autre que quelques plats à réchauffer qui ne me faisaient pas envie. Dans le placard, il restait une boîte de Pringles Original à moitié entamée, sur laquelle je jetai mon dévolu en me servant un verre de rhum en guise d’apéritif. Je pris place à mon bureau, disposant le bol de chips à gauche de mon PC portable et mon verre de rhum à droite. J’appelais ça l’apéro de l’écrivain. Un verre ou deux tous les soirs, ce n’était pas de l’alcoolisme, c’était la coutume française, et en tant que Français, je ne voyais aucun inconvénient à respecter les traditions.

J’appuyai sur le bouton marche de mon ordinateur, et les touches du clavier se mirent à clignoter. Puis ce fut au tour de l’écran de s’allumer, m’affichant la page d’accueil, où figurait mon nom : “Alfred Delaforge”. Je détestais mon prénom, et je le déteste toujours. J’entrai mon mot de passe et cliquai sur le logiciel Word, ou plutôt la suite Microsoft Office 365, qui me rappela que mon abonnement allait bientôt être renouvelé et que j’allais être allègrement ponctionné de 9 euros. Ça coûtait cher d’être écrivain… Enfin, en plus de tout le reste, je dirais même que ça coûtait cher d’être en vie.

Avec tous les abonnements – Netflix, Amazon, Spotify, YouTube… – le téléchargement n’était plus d’actualité. En 2024, on en bouffait, du divertissement, et à foison. Mon réfrigérateur pouvait en témoigner, lui qui était aussi vide que ma télé était blindée. On était tombés bien bas ! D’ailleurs, c’est dommage que je ne fasse plus partie de ce monde pour voir ce qu’il est devenu. Bien loin des MP3 USB et d’Alice au pays des merveilles, je suppose.

Mais peu m’importait le renouvellement de mon pack Office, puisque chaque soir, la même histoire se répétait en boucle. Et cette soirée ne fut pas différente des précédentes. Je fixais l’écran avec lassitude jusqu’à ce qu’une idée tombe miraculeusement du ciel. Et, comme chaque soir, rien ne venait. J’avais beau essayer de me convaincre, en disant à Henry que j’avais encore des choses à faire à la maison, c’était mon cœur qui bloquait. Je n’avais pas réussi à écrire une ligne depuis la disparition de mes parents. Pourtant, ça faisait un bail qu’ils n’étaient plus là.

Quand j’en avais marre de fixer l’écran, je laissais mes yeux parcourir les murs jaunis de mon appartement. Au départ, ils étaient blancs, comme dans la plupart des logements en location. Ensuite, j’ai emménagé. Les premières semaines, je fumais à la fenêtre, et c’était facile en plein été. Mais dès que les températures atteignirent les 5 °C, je mis très vite de côté mes principes de “fumeur respectable” pour m’affaler avec mon rhum et ma clope au bec dans mon canapé, en plein milieu du salon. Fenêtre fermée, bien sûr, je ne suis pas du genre à faire les choses à moitié. Qu’est-ce qu’on peut être con quand on a dix-huit ans.

Depuis, dix années s’étaient écoulées. Et j’avais troqué mon paquet de Lucky Strike Red contre une super cigarette électronique (C-E pour les intimes). Histoire de mourir moins vite, du moins je l’espérais. Mes murs étaient jaunes donc, et après chaque panne d’écriture – ou plutôt chaque “non-démarrage d’écriture” – je les observais en me disant qu’il faudrait sans doute y mettre un coup de peinture. Puis, des murs, je passais à ma décoration, aussi minimaliste que vétuste, en songeant fortement qu’un tour chez le géant suédois de l’ameublement ne ferait pas de mal à ce taudis.

Finalement, j’avais un éclair de lucidité qui disait quelque chose du style : “À quoi bon, de toute façon tu ne reçois jamais de visite, tu n’as pas de femme, pas d’amis, et le peu de famille qui te reste est à des kilomètres d’ici.” Aujourd’hui, j’admets que ce genre de pensée pourrait paraître quelque peu défaitiste, mais en réalité, mon ancien moi n’avait pas tort. Mes parents n’étaient plus là, mon cercle social se réduisait à Henry, aux collègues du “kebab”… D’ailleurs, Thomas était celui avec qui j’avais le plus d’interactions, c’est dire.

Il ne me restait plus que ma grand-mère, que je n’avais pas vue depuis longtemps, et mon frère jumeau Luc. Je m’entendais bien avec les deux, cependant la distance avait réduit nos retrouvailles aux fêtes de Noël. Mamie avait toujours pris soin de nous. Après la disparition de mes parents, elle avait veillé à ce que je reçoive un chèque tous les mois, pour me permettre de payer le loyer tout en continuant à écrire. Au bout d’un an à faire face à la page blanche, j’étais reparti en quête d’un travail stable pour payer mon loyer. J’étais peut-être un écrivain lamentable, mais j’avais ma dignité et je n’étais pas du genre à abuser des gens, encore moins de ceux que j’aimais. Je déchirais ses chèques chaque fois qu’ils arrivaient dans ma boîte aux lettres, en priant pour qu’elle ne découvre pas la supercherie. Elle n’aurait jamais accepté que j’arrête d’écrire, mais la digitalisation étant ce qu’elle est, et les vieux étant ce qu’ils sont, elle n’a jamais regardé ses comptes depuis que les banques s’étaient converties au zéro déchet. Elle refusait catégoriquement de vérifier leur l’état sur son portable, par peur de se faire pirater.

De toute façon, le portable lui-même n’en était pas capable : s’il n’était pas aussi vieux que moi, on devait se talonner de près. Quand je lui demandais : “Mamie, comment tu fais pour savoir quand t’es dans le rouge ?” elle me répondait : “Tant que mon banquier ne m’appelle pas, c’est que ça va !” avant de ricaner en dandinant des fesses pour s’enfoncer dans son fauteuil de cuir marron.

Pour Luc, ça avait été différent. Il était entré dans une école d’avocats prestigieuse que Mamie avait payée, en plus du chèque mensuel. On avait une bonne relation, mais nous étions très différents l’un de l’autre à bien des égards. Il n’avait jamais arrêté d’encaisser les chèques de ma grand-mère, mais il les plaçait sur le compte de ses deux enfants. “Pour leur avenir”, disait-il. Quand j’avais questionné ma grand-mère sur la provenance de tout cet argent – car oui, il en faut pour payer une école prestigieuse et deux loyers par mois pendant dix ans –, elle avait répondu que c’était l’argent que lui avait laissé mon grand-père.

Je ne l’ai pas vraiment connu, il est mort quand j’étais très jeune, et je n’ai jamais compris dans quoi il travaillait. Pour simplifier, comme quand on s’adresse à un gamin, Mamie disait qu’il était inventeur magique. Je n’ai pas ressenti le besoin de demander de plus amples informations en grandissant. De toute façon, peu importe : je ne le savais pas encore, mais bientôt il n’y aurait plus de chèque. Ni dans ma boîte aux lettres, ni dans celle de Luc.

Après en avoir eu assez d’observer l’austérité monotone de mon appartement pour la énième fois, je fis un tour dans la salle de bain, histoire de vérifier l’état de mes cheveux et de ma barbe. J’aimais par-dessus tout être présentable. J’avais beau être pessimiste et grincheux, je conservais au fond de moi l’espoir du coup de foudre au coin de la rue. Sans doute avais-je envie qu’on vienne me sauver, m’arracher de ce puits noir et sans fond.

En plus, j’avais quelques cheveux blancs, six au total, et ça me convenait bien. Rien d’anormal pour un homme de vingt-huit ans, et il paraît que, chez nous, les hommes, ça nous rend sexy. Un peu à la George Clooney. J’aimerais bien savoir s’il est encore en vie à l’heure où tu lis ces lignes, lui qui a dénué les hommes de toute confiance en eux.

À l’époque, on avait le droit à des phrases du style : “Oh bah ça va, mais t’es pas George Clooney non plus”, quand on avait le malheur de se recoiffer dans le reflet d’une vitrine ou d’un carreau de voiture en compagnie d’une femme. Je me demande combien d’hommes sont restés assis là, à attendre de vieillir dans l’espoir d’arborer un jour la toison grisonnante de George pour pouvoir enfin sortir au Macumba, à la recherche de la cougar la plus open de la boîte.

Évidemment, ça ne s’applique qu’aux cheveux, car pour ce qui est de la gueule, c’est encore une autre histoire. Bien qu’en y repensant cinq minutes, même pour les cheveux, ça devait être compliqué pour certains. Les chauves pourront en témoigner.