Avant Prologue : Une étoile éteinte
24 décembre 2011
La maison est plongée dans un silence oppressant. Même les craquements habituels du bois sous l’effet du froid semblent s’être tus.. Le sapin de Noël trône dans un coin du salon, ses guirlandes lumineuses clignotant faiblement, comme fatiguées de devoir encore jouer leur rôle. Cette année, elles n’éclairent rien d’autre que des ombres.
Je suis assise sur le vieux fauteuil près de la fenêtre, les genoux repliés contre ma poitrine, enveloppée dans un plaid en laine. La neige tombe doucement dehors, dessinant un voile blanc immaculé sur le jardin. L’odeur du pin se mêle à celle des bûches à moitié consommées dans la cheminée, mais rien de tout cela ne réchauffe la pièce.
C’est la première fois que Noël me semble aussi vide.
Mon regard se pose sur la photo posée sur la cheminée. Lui. Papa. Il sourit, les mains sur sa moto, comme s’il était au sommet du monde. Ses yeux pétillent, cette lueur de vie qui, autrefois, pouvait éclairer n’importe quelle pièce. J’ai l’impression que cette photo me regarde, me reproche de l’avoir laissé partir.
— Clara, ma chérie, tu ne veux pas venir à table ?
La voix de ma mère me sort de mes pensées. Elle est debout dans l’embrasure de la porte, un plat dans les mains. Ses cheveux sont un peu plus ternes que d’habitude, ses traits tirés. Elle essaie de sourire, mais je vois bien que cela lui coûte.
— Je n’ai pas faim , je murmure sans la regarder.
Je sens son hésitation. Ses pas résonnent doucement sur le parquet quand elle s’approche. Elle pose une main sur mon épaule, légère, presque timide.
— Papa aurait voulu qu’on continue… qu’on soit ensemble. Sa voix se brise légèrement à la fin de sa phrase.
Je me fige. Ce qu’il aurait voulu. Tout le monde me parle de ce qu’il aurait voulu, mais personne ne sait ce que je ressens.
Elle attend une réponse, mais je reste muette. Finalement, elle soupire doucement et quitte la pièce.
Je reste là, seule, le regard fixé sur cette étoile accrochée tout en haut du sapin. C’était toujours lui qui la plaçait. — Une étoile, Clara, c’est l’espoir. On met toujours l’espoir au sommet, disait-il en riant, m’aidant à la positionner avec ses grandes mains solides.
Un frisson me parcourt. Cette année, l’étoile ne brille plus. Pas vraiment.
Je ferme les yeux, et les souvenirs me submergent.
C’était un dimanche, le 20 mars. Papa était parti déjeuner chez mon oncle, comme il le faisait parfois. Je me souviens du bruit de la porte qui claque quand il est sorti, ses paniers crissant sur le gravier. Une journée normale.
Maman était absente, partie déjeuner avec une amie. Mon frère et moi étions restés à la maison. Tout semblait calme, tranquille. Jusqu’à ce que la porte s’ouvre à nouveau.
Je me rappelle encore le bruit des pas de ma mère dans le couloir, précipités, lourds, inhabituels. Je lève les yeux du canapé et la vois entrer, le visage blême, ses mains tremblantes.
— Clara… Sa voix vacille. Elle s’assoit face à nous, prend une profonde inspiration, mais les mots ne viennent pas tout de suite.
— Papa est parti , dit-elle finalement, d’une voix à peine audible.
Je reste figée. Mon frère éclate en sanglots, mais moi, je ne bouge pas. Ces mots résonnent dans ma tête sans vraiment s’ancrer. Je n’arrive pas à comprendre. « Parti », ça veut dire quoi ? Parti où ?
— Une crise cardiaque… il… il jardinait chez ton oncle…
Je n’entends plus rien après ça. Le monde autour de moi devient flou, comme si quelqu’un avait coupé le son.
Je rouvre les yeux. La photo de papa sur la cheminée est toujours là. Figée. Intemporelle. Comme si elle attendait que je fasse quelque chose, que je dise quelque chose.
Mais je n’ai plus de mots.
Dans un coin de la pièce, une vieille boîte en bois tient mon regard. C’est la sienne. Il l’avait fabriqué lui-même dans cette cabane qu’il adorait, celle qui envoyait encore le bois coupé et la peinture. Il l’appelait sa « boîte à trésors ».
Je me lève lentement, mes pieds nus frôlant le parquet glacé. Mes doigts caressent le bois utilisé, suivant les gravures qu’il avait faites : des étoiles, des feuilles, des spirales. Je l’ouvre avec précaution.
À l’intérieur, des lettres pliées, des photos, et un carnet. Je prends le carnet. Sa couverture est utilisée, marquée par le temps, mais solide, comme lui.
Je l’ouvre et tombe sur une phrase :
— Clara, si tu lis ceci, sache que tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour toi.
Ces mots me frappent en plein cœur. Je renvoie brusquement le carnet, incapable d’aller plus loin. Mais une chose est sûre : il y a quelque chose que je dois comprendre.
Je retourne m’asseoir, le carnet serré contre ma poitrine. Pour la première fois depuis des mois, je sens autre chose que la douleur. Une étincelle. Une envie.
Peut-être que ce carnet détient des réponses. Peut-être qu’il est la clé pour comprendre qui il était vraiment.