Chapitre 1 - 1
Dans les forêts du Nord de l’Empire, deux individus marchaient sans un mot. Ils fendaient le silence ambiant de quelques craquements de brindilles et de petits toussotements. Voilà un mois que le père avait repris sa progéniture, un mois à errer sans but précis, sans explications, sans attention. Delili avait fui avec seulement les habits qu’elle portait. Malgré sa résistance, le froid de la saison la glaçait de plus en plus. Elle était enrhumée et fatiguée par son nez bouchée et son mal de gorge. Elle était encombrée dans les bronches et une toux grasse l’accompagnait depuis bien une semaine. L’enfant ne se plaignait pas et tentait d’effacer sa présence pour ne pas importuner son père, néanmoins le rhume et les manifestations de cet état agaçait l’esprit à l’avant. Il jetait des regards sévères de temps en temps comme s’il espérait que chaque toussotement soit le dernier. Il signifiait à sa fille d’étouffer cet énervant et continuel miasme qui lui gâchait ses journées.
Le soir, après quelques reproches l’esprit donnait une ou deux choses à manger à sa progéniture, exaspéré par le fait que cette dernière soit si fragile et si humaine. Il fallait faire un feu sinon elle grelottait. Il n’en pouvait plus de ses pleurs étouffés pendant la nuit, suivie de cette toux entêtante. Un cocktail de déficiences auquel se laissait aller l’être née de son sang. Elle avait beau le cacher, elle était pleine de ces imperfections qu’il tolérait de moins en moins. Au moins, elle avait la décence d’essayer de ne parler de rien. Il ne voulait plus l’entendre, elle répondait seulement à ses questions et ça suffisait.
Au fond de lui, ça lui rappelait celle qui avait été sa prêtresse. Un dégoût montait. Il voulait taire ce passé. Les échecs d’une engrossée à laquelle il avait tant donné : Place, position, savoir et enfant. Même morte, l’amertume de ses erreurs lui retombait dessus. Tout le village avait été si inconvenant, si pénible, si incapable. Lui s’était montré à la hauteur, lui s’était montré magnanime, lui avait respecté sa parole. Ils avaient failli. La transmission de son sang aurait dû permettre à cet enfant de s’élever au-dessus de ça. Mais elle dilapidait sa chance. Elle était une demi-esprit et pourtant elle semblait si dangereusement humaine. Elle se laissait envahir par la pourriture comme un légume qui moisit. Elle ne montrait aucune résistance, comme si elle faisait exprès.
- Delili, cesse de tousser ! Tu n’as que ça à faire ?
- Désolé père, mais c’est plus fort que moi. Je ne peux pas l’empêcher.
- As-tu seulement vraiment essayé. Lutte, anime ton corps et tes pouvoirs. Brûle ce mal une fois pour toute.
- J’ai beau me concentré ça ne part pas.
- Où est ta volonté ? Tu gémis, tu t’agites, mais où est ta force ? Tu te laisses être l’autre partie de toi-même et regarde ce qui arrive !
- Mais c’est le froid, je m’enrhume voilà tout.
- Des justifications ? Tu es fière de tes miasmes ? C’est pour m’embêter. Tu as trop traîné dans les pattes de ta mère. Un esprit supérieur doit ne pas se complaire dans la recherche de pitié et de compassion. On n’atteint pas les cimes en pleurant en bas de l’arbre !
- Oui, père !
- D’ailleurs arrête tes larmes ! Là comme toutes les soirées c’est un affront à ton statut, à ce que tu es et à mon sang. Élève-toi au-dessus de ça. Je suis là, que te manque-t-il d’autres. Déjà que je dois concéder à tous tes besoins, tu es une enfant trop gâtée. L’errance ne permet ni les affres, ni les envies de grand festin ou autres oisivetés !
- Je sais, père ! Mais je ne résiste pas au froid aussi bien que vous.
- Des flatteries ? Ou des fausses excuses ? On choisit notre force, on acquière la volonté, on se dépasse. Nous sommes au-delà de cette pauvre existence ici ! Nous sommes supérieurs, alors agit en être supérieur ! Tu dégringoles, tu acceptes trop ces maux et tu les laisse te faire répandre en sentiments négatifs. Prends ton destin et élève-toi !
La fillette comprit ce qu’on attendait d’elle. Elle repensa à Oul. Elle aussi ne se serait pas laisser abattre. Elle aussi n’aurait pas montré tant de fragilité à l’égard des éléments extérieurs et des peines intérieures.
Derrière la peur qu’elle avait envers son géniteur elle percevait autre chose qu’un mépris pour cette moitié humaine qu’elle possédait. Elle était une demi-esprit capable de combattre, elle était une enfant plus dangereuse que bien des adultes qui pensaient l’être. Elle devait être ce prolongement qu’il voyait en elle, elle avait son sang. Il avait pu la retrouver malgré la catastrophe, elle n’était pas seule dans un pays inconnu. Il y avait de plus grands problèmes que le froid.
Elle repensa à la sorcière de sang et à Prism. Le froid au moins elle pouvait tenter de s’en protéger. Son égo n’était plus aussi gonflé qu’à sa première rencontre avec Oul, l’expérience et l’entraînement lui avait appris à admettre ses faiblesses. Il fallait qu’elle trouve la solution contre le froid et elle pouvait puiser dans ses forces. Elle trouverait la réponse dans le flux.
Elle releva la tête et d’un regard ferme elle acquiesça.
- Je ne me laisserais plus gêner père.
- Bon. Ne me fait plus m’arrêtez pour ces désagréments.
Une bourrasque de vent s’engouffra sous le cou de la jeune fille, ébouriffant ses cheveux, lui glaça la nuque, puis lui parcouru tout le dos. Elle se retint de grelotter. Elle serra les dents avec la ferme idée d’en finir avec sensation de froid permanent sur sa peau.
Elle se concentra, pris l’allure de son père qui n’attendait plus. Elle n’avait qu’à marcher, elle avait tout le temps de réfléchir. Alors elle se pencha sur ce qu’elle avait appris. Elle se remémora, les leçons, les mouvements. Dans sa tête elle était avait eux, dans sa tête elle les retrouvait, dans sa tête elle ne se faisait plus de soucis pour eux. Ils étaient là. La mort n’avait pu les emporter, ils étaient tenaces. Un sourire apparut sur son visage, peut-être n’avaient-ils pas abandonné et qu’elle les reverrait. Le sourire ne disparaissait pas alors qu’elle entreprenait d’utiliser le flux contre le froid.
Oul regardait le visage abattu de Klam. Il avait les traits creusés, une mine fatigué. Il respirait profondément avec une expiration plaintive. Il cogitait. Même si elle se demandait pourquoi puisqu’elle avait pris la tête des opérations. Elle lui envoya un regard interrogatif avec de la frustration, il leva les yeux aux ciels mais sans ironie. Le temps changeait, elle le savait, l’hiver s’engouffrait de plus en plus à travers les terres. Leurs traces de pas dans le givre matinal s’étendaient dans le sous-bois, mais aucune empreinte devant. Ils étaient loin de Delili, Oul l’avait bien compris. Elle fouillait dans les maigres marques laissées dans le flux, toutefois quelqu’un prenait soin d’effacer le chemin. La sorcière savait que son apprenti aurait laissé une piste claire si elle avait pu. L’esprit n’était pas à prendre à la légère, il était minutieux et même une traqueuse accomplie telle que Oul peinait à suivre.
La grande brune saisit alors le point de vue de son guide, mais elle ne pouvait pas faire la conversation et se déconcentrer de sa tâche. Le gel n’était pas si pénible et la journée était encore paisible pour les corps. Les yeux d’or inspectaient le moindre indice. Oul était trop concentrée pour prendre en compte l’inquiétude qui planait. Les deux voyageurs s’enfonçaient dans le territoire de l’Empire. Pour le moment, ils avaient longé la frontière, pourtant depuis un certain temps il allait vers l’Est. Tôt ou tard, ils tomberaient sur les larges plaines cultivées, les villages, les petites cités et bien sûr leur garnison de soldats.
Les yeux d’Aklameon se fermaient à chaque bourrasque, il suivait malgré tout le rythme, mais pour combien de temps. Le guide sentait que la poursuite s’éternisait. Il avait confiance en Oul et ses talents, néanmoins il comprenait qu’ils ne gagnaient pas tellement de terrain. L’hiver promettait d’être rude, et pire, précoce. A contrecœur, il avait accepté de son sort de servant d’un monstre des terres reculées. A présent, il perdait l’amertume du pacte et au fond il ne se voyait pas ailleurs. Si Delili et lui ne s’entendaient pas toujours, elle restait une enfant. Une demie-esprit certes, mais aussi un être plein de chaleur humaine qui s’était épanouie au contact des réfugiés. L’homme ne pouvait abandonner. La petite était avec son géniteur, mais souriait-elle encore, elle qui avait affronté avec tant de courage les épreuves de la vie. Elle avait cette force positive propre à l’enfance, celle de croire qu’il est normal de souffrir quand c’est votre quotidien, et même si cela est injuste.
Son attachement à Delili était plus profond, elle n’était pas juste l’étendard de l’espoir. L’inquiétude qui pointait attisait les pires souvenirs. Les cauchemars et les points de noirceur dans son âme l’éveillaient la nuit. Le retour du monolithe noir, la disparition de Delili, il était rongé par ces évènements qui trouvaient un écho dans son passé de prisonnier torturé.
Il ne restait que le silence. Celui de la traque et des peines qu’elle portait. Le guide sentait bien que la sorcière s’investissait énormément pour retrouver son apprentie. Absorbée par sa recherche, elle ne prenait plus le temps de parler. Le duo échangeait des regards et des postures en guise de conversation.
La forêt était étrangement vide. Seuls les craquements sous les bottes se réverbéraient sur les multitudes de troncs en dormance. La fuite d’un oiseau, d’un rongeur étaient une ponctuation de vie dans cet espace figé.
Plus une feuille, plus un insecte ne volaient dans le vent. Les seuls grincements et bruits fugaces n’étaient que le fruit du balancement des arbres. Quelques pointes de verdures, quelques êtres solitaires, l’hiver réduisait l’expression de la vie à une forme minimaliste. L’odeur n’était plus celle des champignons d’automne et de l’humus chargé d’humidité.
Les sens moins nourris par leur environnement rendaient tout élément émergeant incroyablement présent. Le stimulus en devenait parfois dérangeant, presque dissonant. Une seule odeur pouvait ainsi napper toute une zone. Cette seule senteur crispait les êtres. En cette saison, il n’y avait que les cadavres pour fourmiller de vie. Le nauséabond travail de décomposition prenait une place inexorable dans l’existence de ceux qui passaient.
Le silence s’imposait comme dans un cimetière, la discrétion plutôt que le recueillement. La mort guettait et inculquait la peur d’une présence. Un appel à l’absence, où l’autre se devait d’être ailleurs. La recherche de ressources conduisait à des marches plus longues, sur des territoires plus vastes. Les rencontres n’avaient plus rien d’heureuses.
Klam jeta un œil aux alentours, il se racla la gorge pour signaler le soleil couchant. Oul s’arrêta. La journée était déjà finie. Les yeux dorés voyaient de moins en moins la limite et l’arrivée de la nuit. La sorcière se frotta la figure. Ils échangèrent un regard. Les mines épuisées fouillèrent dans leur sac, pour la nourriture et les éléments du campement. Personne n’alluma de feu. Une collation rapide, puis chacun s’emmitoufla pour dormir. C’était devenu la norme, un mécanisme défense, la réduction des dépenses en énergie.
La fatigue l’emporta, dans l’ombre lourde du crépuscule tous deux plongèrent dans un sommeil étrangement profond. Personne ne veillait, cela demandait un effort devenu superflu. Qui pour surprendre les dormeurs, le froid seulement.
L’homme ouvrit les yeux, le matin frappait de ses premiers rayons de soleil. La neige avait tout recouvert. Il fallait plier bagage. Il s’assura de réveiller Oul. Il lui tendit quelque chose à manger. Ils contemplèrent le manteau blanc avec de quoi grignoter. La beauté de l’instant s’effaça devant la certitude que la neige allait les ralentir.
Klam soupira, souleva son sac pour le poser sur ses épaules. La sorcière était prête, ses yeux d’or fouillaient déjà le moindre indice. Un changement, celui du bruit des pas dans la neige, pour le reste c’était un automatisme. Les jours passèrent et se réduisaient de plus en plus.