Prologue
Le vent est un élément de la nature qu’on ne peut ni toucher ni voir, mais on l’entend. Il annonce sa présence à travers l’interstice des fenêtres, comme un sifflement. Contre les volets. Comme des coups. Parfois, on a l’impression d’entendre un chuchotement à peine perceptible. On n’y prête jamais attention. Mais quand celui-ci siffle votre prénom de façon distincte, comme un soupire, comme une voix désincarnée, comment réagir ? Devons-nous l’ignorer en pensant que notre cerveau nous joue des tours ? Ou devons-nous nous inquiéter ? Cette anomalie est-elle un présage ? Ou juste une hallucination auditive ?
Si, aujourd’hui, vous entendez le vent siffler votre prénom, quelle serait votre réaction ? Secourez-vous la tête en vous disant que c’est juste votre imagination ? Ou vous vous retournerez pour savoir si ce n’est pas quelqu’un qui vous appelle au loin ? Posez-vous ces questions, réfléchissez-y, peut-être que le vent vous a bien appelé et qu’il ne faut pas l’ignorer.
Je me retrouve plaquée au sol. Les coups tombent. Dans le ventre, dans les jambes. Je me protège la tête et me recroqueville, mais cela ne sert à rien. Leurs frappes me foudroient le corps.
— Arrêtez ! supplié-je.
En vain, ils continuent jusqu’à ce qu’une voix les interpelle. Sauvée par le proviseur.
— Benjamin, Eliot, Biance, dans mon bureau, de suite ! ordonne-t-il.
Les trois élèves soupirent avant de s’éloigner de moi. Je le vois s’approcher de moi avant de s’accroupir, il m’aide à me lever, mais mon corps me fait mal. Il me retient alors que mes jambes me lâchent. Je ne cesse de trembler suite au choc que cette brimade m’a causé. Encore une. Il attend un peu avant de réitérer l’action. Je finis par réussir à tenir debout et il m’accompagne jusqu’à l’infirmerie. Il me laisse aux mains de l’infirmière qui écarquille les yeux en voyant mon état.
— Norah… s’inquiète-t-elle, ça recommence ?
Je ne dis rien, encore secouée par ce qu’il vient de se passer. Elle regarde les hématomes qui commencent à apparaître, j’ai une peau qui marque vite, très vite. Elle regarde ma lèvre fendue et nettoie la plaie, j’ai le réflexe de reculer la tête.
— Désolée, dit-elle en posant le coton imbibé de sang.
Je ne prononce toujours pas un mot.
— On va prévenir tes parents, informe-t-elle.
— Non ! dis-je soudainement, pas eux. Pitié…
Elle me regarde surprise par ma réaction. Elle prend son fauteuil et s’installe devant moi avant de poser sa main sur la mienne.
— On ne peut pas laisser passer ça, Norah… Ce n’est pas la première fois, rappelle-t-elle.
— Ne les appelez pas, répété-je.
Elle me regarde tristement.
— Pourquoi tu ne veux pas qu’on prévienne ? demande-t-elle.
— Je ne veux pas, c’est tout. C’est rien, juste des bleus. Ça disparait.
— Pas les dégâts psychologiques, pointe-t-elle.
— Ça ira, vraiment. Je vais bien.
— Ils le verront dans tous les cas et si on ne les prévient pas, cela va se retourner contre l’établissement, explique-t-elle.
— Je dirais que je suis tombée des escaliers.
— Cette excuse ne marchera pas non plus, rétorque-t-elle.
— S’il vous plaît, ne les appelez pas…
Elle se retrouve embêtée par ma demande. Si elle ne prévient pas, elle est en faute. Si elle les prévient, je suis foutue. Elle ne dit rien et continue d’inspecter mon corps. Quand elle veut relever mes manches, je l’en empêche en les mettant derrière mon dos. Elle me regarde surprise avant d’arquer un sourcil.
— Norah… Pourquoi tu ne veux pas que je regarde ? questionne-t-elle.
— Il n’y a rien à voir.
Elle finit par abdiquer et se lève.
— Attends-moi là, dit-elle avant de sortir de la pièce.
Quand la porte se ferme, je regarde par la fenêtre.
— Soit je pars, soit les coups pleuvront de nouveau, chuchoté-je.
L’infirmerie est au rez-de-chaussée, j’ai juste à ouvrir la fenêtre, sortir et… courir. M’éloigner. Fuir. Ni une, ni deux, je me lève du fauteuil. La douleur se réveille, mais je n’y prête pas attention. Je dois fuir. Je cours vers la vitre avant de l’ouvrir rapidement. J’enjambe l’encadrement avant de rejoindre l’autre côté. Sans réfléchir, je me mets à courir. Encore, encore et encore. Tout droit, toujours tout droit. Je passe sur le boulevard, j’évite les passants qui me disent de faire gaffe. Je retiens mes larmes autant que je peux. Je dépasse le panneau indiquant la sortie de la ville, je ne m’arrête pas même si je commence à être essoufflée. Je suis encore trop proche pour stopper ma course. Même si la douleur me lance, même si chacun de mes pas me fait mal. Même si mon souffle se fait court. Fuir.
Je finis par apercevoir la forêt, je tourne à droite pour l’atteindre en sautant par-dessus le fossé. Je me réceptionne sur mes genoux, mais je me relève rapidement pour continuer de courir. Je fais attention à ne pas me prendre les pieds dans des branches ou des petits troncs d’arbres au sol. Une fois que je pense être assez loin, je m’arrête et reprends mon souffle. Je finis par m’asseoir, épuisée. Je regarde autour de moi : seules des forêts de chênes, de frênes et de hêtres sont présentes. Les rayons du soleil peinent à passer au travers. Je retire mon sac de mes épaules et le pose au sol pour récupérer mon portable. Comme je m’y attendais, pas de réseau. Je sors ensuite mon pull afin de ne pas être surprise par le froid quand la nuit tombera. J’ai fui, mais maintenant, je dois trouver comment vivre ici jusqu’à ce que j’ai un autre plan. Ne pas retourner là-bas, c’est sûr, mais je dois manger, boire, chercher un endroit où dormir en sachant que des animaux rôdent ici la nuit. Monter dans les arbres, non, impossible. Je soupire en me passant les mains sur le visage. J’ai agi sur un coup de tête, mais je ne peux plus faire marche arrière. Je prends une grande inspiration et profite qu’il fait encore jour pour voir où je peux passer la nuit.