L'île des Reclus

All Rights Reserved ©

Summary

La bataille de For’Nor s’achève dans la trahison et le chaos. Jin a retourné sa lame contre lui, et Erina est tombée entre les griffes de Fläme, un groupuscule aux ambitions obscures. Mais Aëdan n’a pas le luxe de s’effondrer. Porté par une détermination inébranlable, il se lance sur les routes de Gadrogonia, traquant les ombres d’un ennemi insaisissable. Accompagné de son impitoyable mentor divin, Styx, et du mystérieux Daemon, il devra affronter bien plus que des adversaires armés. Mais alors qu’il repousse ses limites et forge son propre pouvoir, des révélations surgissent, ébranlant ses certitudes et menaçant son ascension. Parviendra-t-il à sauver Erina, la mage déchue du trône de Veyloria ? Sera-t-il digne des attentes de Styx, la sixième déesse ? Ou sombrera-t-il avant d’atteindre son véritable potentiel ? Le chemin vers la vérité est jonché de sang, d’illusions… et de choix irrévocables.

Status
Ongoing
Chapters
60
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapitre 1 : For'Leona, la ville de la dualité

L’air de For’Leona s’accrochait à la peau comme une chape de suie, lourde et poisseuse. Il avait ce goût de cendre et de fer rouillé, caractéristique des villes qui ne dorment jamais, où chaque expiration semble chargée des murmures de mille âmes errantes. La chaleur du jour avait reflué, laissant place à une moiteur oppressante, une humidité malsaine qui suintait des murs crasseux et s’infiltrait dans les vêtements, collant le tissu à la peau et alourdissant chaque mouvement. L’odeur de la ville était un mélange suffocant de sueur rance, de viande grillée sur des braseros de fortune, de vin bon marché renversé sur les pavés, et, par endroits, de cette senteur plus âcre, métallique... Le sang.

Les ruelles s’étiraient comme un réseau de veines malades, entrelacées, sinueuses, grouillantes d’ombres fuyantes. Chaque lanterne à huile projetait des éclats tremblotants sur les murs défraîchis, dessinant des silhouettes furtives, des visages qui s’effaçaient dans la noirceur avant même d’être identifiés. Des regards luisaient dans l’obscurité, semblables à ceux de bêtes tapies en embuscade. Ici, le danger était une certitude, suspendu dans l’air comme un poison invisible, niché dans chaque recoin d’ombre, attendant un faux pas, un instant d’inattention, une hésitation.

For’Leona était un nid à serpents.

J’avançais d’un pas mesuré, fluide, calculé, invisible sans être une proie. C’était la clé pour survivre dans cette ville. Mon dos restait légèrement courbé sous l’effet de mon capuchon rabattu sur mon visage, mais ma main effleurait la garde de ma lame sous mon manteau. Il ne fallait pas paraître trop faible – on m’arracherait ma bourse, peut-être un organe ou deux, sans même me laisser le temps de protester. Il ne fallait pas paraître trop fort non plus – on viendrait tester ma lame, et le premier coup porté serait mortel. La tension s’enroulait autour de mes muscles comme un fil d’acier prêt à se tendre à la moindre alerte.

Trois mois.

Trois mois à traquer une piste qui se dissipait toujours avant que je ne puisse l’attraper. Trois mois sous le regard silencieux de Styx, qui pesait chacun de mes choix comme une balance divine. Trois mois qu’Erina avait disparu.

Ma mâchoire se contracta, et je ravalai la bile acide qui menaçait de remonter dans ma gorge. Son visage. Son rire. Son regard de défi. Trop de souvenirs se superposaient dans mon esprit, créant un maelström chaotique d’images inachevées.

Je ne peux pas échouer. Pas cette fois.

Dans ma poche, mes doigts effleurèrent la texture rugueuse du papier que je gardais précieusement, presque comme une relique. L’énigme de Jin.

Là où la peur danse parmi les ombres, sur l’île des âmes perdues, viens affronter ton destin.

Je me répétais ces mots en boucle, comme un mantra que je tentais de décrypter.

Une île... Des âmes perdues...

For’Leona était une île, mais celle des damnés. Des hommes et des femmes réduits à des silhouettes errantes, condamnés à vivre dans les bas-fonds, sous l’œil méprisant des élites elfes, ou pire, à être avalés par Fläme. Mais ce n’était pas assez précis. Il me fallait plus.

Derrière moi, Styx marchait, silencieuse, enveloppée dans son habituelle aura d’indifférence distante. Pourtant, ses yeux voyaient tout : chaque mouvement, chaque frémissement dans l’air, chaque micro-expression. Elle ne jugeait pas. Elle constatait, froide et implacable, comme si cette ville ne représentait qu’un énième témoignage de la futilité des mortels.

« Tu es tendu. » Sa voix fendit l’air, douce mais affûtée.

Je n’eus même pas la force de lever les yeux vers elle.

« Ce serait un problème si je ne l’étais pas. »

Un sourire fugace passa sur ses lèvres, comme un souffle de vent sur des braises.

« La tension est une force... jusqu’à ce qu’elle t’aveugle. »

Daemon, trottinant à nos côtés, s’arrêta net et leva son regard félin vers moi.

« Tu ne miaules jamais. »

Il haussa un sourcil, l’air faussement innocent.

« C’est pour l’ambiance. »

Je soupirai en secouant la tête.

« Alors, quel est le plan, grand stratège ? » continua-t-il en s’asseyant sur une caisse renversée. « Allons-nous foncer tête baissée comme d’habitude, ou as-tu appris quelque chose de ces derniers mois ? »

Je passai une main sur mon visage fatigué, le regard fixé sur la place centrale.

« On commence par le marché nocturne. Fläme y fait circuler ses marchandises et ses esclaves. Si Erina est encore en vie, il y a des chances qu’elle soit passée par là. »

« Et s’ils l’ont déjà vendue ? »

Un frisson me traversa l’échine.

« Alors je retrouverai l’acheteur. Et je lui arracherai la vérité. »

Styx soupira, contemplant les flambeaux qui s’allumaient dans la rue principale.

« Tu es au bord du précipice, Aëdan. »

Elle ne me disait pas de reculer. Juste de ne pas sombrer.

Mais la vérité, c’est que je n’avais plus d’autre choix.

La nuit s’étendait sur For’Leona. La chasse commençait.

Le marché nocturne de For’Leona s’ouvrait à moi comme un tableau fiévreux, une scène oscillant entre luxure et désespoir. Chaque étal, chaque transaction, chaque murmure trahissait la pourriture de la ville. Là où d’autres cités éteignaient leurs lampes à la tombée du jour, For’Leona s’éveillait véritablement dans l’obscurité. Sous l’éclat des lanternes et des torches, la place centrale saturait les sens : les parfums enivrants des fruits exotiques se mêlaient à l’âcreté du cuir tanné, à la lourdeur métallique du sang séché et aux relents de sueur et d’urine. L’air était saturé de fumées âcres, épicées, venues d’échoppes où l’on rôtissait de la viande sur des grilles rouillées, entre deux marchands proposant des fioles de poisons ou des dagues recourbées.

Des cris, des appels, des rires gras éclataient, donnant à cet endroit une apparence festive, si l’on ne savait pas ce qui se tramait au-delà des échoppes. Car à l’ombre des négociants, d’autres marchandises, bien plus précieuses et tragiques, attendaient leur sort.

Alignées contre un entrepôt, des cages de fer s’entassaient. À l’intérieur, des silhouettes amaigries s’accrochaient aux barreaux. Hommes. Femmes. Enfants. Certains portaient des marques de fouet, d’autres des chaînes. Un petit garçon serrait contre lui un morceau de tissu, le regard vide. Une femme à la peau sombre s’agenouillait près de lui. D’autres ne bougeaient pas. Leur silence était plus glaçant que les pleurs.

Un marchand bedonnant fendait la foule.

« Regardez-moi ces spécimens ! » s’époumona-t-il. Il tapa sur les barreaux d’une cage. « De la marchandise ! Des travailleurs robustes ! »

Je sentis mes poings se serrer.

« Et ici, des compagnons discrets... » chuchotait une femme à un groupe d’acheteurs. Son sourire était celui d’une charognarde.

Un frisson glacé remonta le long de ma colonne vertébrale.

« L’esclavage... » murmura Daemon. « Un fléau qui ne disparaît jamais. »

Styx, impassible, observa les marchands. Son regard glissa sur les cages, sur les visages creusés, puis sur les acheteurs.

« La valeur d’un être vivant se résume toujours à un chiffre, Aëdan. »

Si Erina est ici, alors son prix a déjà été négocié.

Je balayai les alentours du regard. Un homme à la peau sombre, vêtu de soieries, échangeait des mots avec un individu plus frêle. Un échange. Un contrat en cours. L’homme désigna une cage. Le frêle acquiesça, fouilla dans sa veste, puis tendit un rouleau de parchemin.

« Les serpents ne craignent pas le feu... mais ils craignent ceux qui parlent leur langue. » dit Daemon.

« Que veux-tu dire ? »

Il ne répondit pas. Styx me lança un regard perçant.

« Si tu veux entrer dans la tanière de Fläme, il va falloir que tu parles leur langue, Aëdan. »

Je comprenais. Pour obtenir des informations, il fallait être un prédateur.

Je pris une profonde inspiration.

Il est temps de me salir les mains.