Chili dans le Blizzard - Chapitre 1

Sur les pentes escarpées du pic Charbon se dressait Gèle-fendre, l’imposante cité fortifiée de pierre. C’était l’entrée vers le col de Glace-pillé, que l’on nommait la porte entre Victa royaume du Sud et le pays occidental. La pierre sombre, d’où la montagne tirait son nom, semblait absorber les rares rayons du soleil qui parvenaient à passer les nuages de neiges. L’immense citadelle, construite par les nains des montagnes de l’ouest, semblait défier les lois de l’apesanteur et demeurait stoïque et inébranlable sur le flanc escarpé de la montagne. Dans les épais murs de la cité, les maisons construites en briques sombres extraites de la montagne elle-même, renvoyaient le même éclat obscur que le pic.
Sur les rues pavées de pierres grise, les citoyens se mouvaient en une foule bruyante entre les boutiques et étalages itinérants, plantés sur le sol pavé de la grande rue, faisant contraste avec les bâtisses noir charbon. Les Géle-fendrints était des gens rudes et taciturnes, peu sympathiques avec les étrangers. Après tout peu de gens venaient dans leur cité pour s’y installer, les marchands et les voyageurs de passage étaient les seules personnes venues de l’extérieur.
Mais aujourd’hui, dans la masse de montagnards, se mouvait une étrange équipée : un bouquetin au pelage brun chargé de casseroles et autres ustensiles suivait un jeune homme trapu coiffé d’un bandana blanc. L’étranger détonnait parmi les citadins blafards, avec ça peau ambrée et ses yeux verts. Bien des gens se retournaient à son passage, le dévisageant avec des yeux ronds.
Le jeune homme vêtu d’un kimono de couleur grise rehaussé de bordeaux, se dirigeait avec son destrier cornu vers la porte de la caserne militaire locale. À sa vue, les deux sentinelles en faction, un elfe aux cheveux roux et une humaine aux muscles saillants se raidirent, méfiants.
─Halte, civil ! Qui êtes-vous et que voulez-vous ?
Demandèrent les deux gardes avec une synchronisation parfaite.
L’inconnu eut un petit rire, l’elfe se demanda si le jeune humain avait compris que lui et sa collègue s’étaient entraînés pendant des jours avant d’atteindre une telle performance. Après quelques secondes plutôt gênantes, la garde réitéra la question. Cette fois, l’étranger plongea sa main dans sa sacoche pour en sortir une affiche pliée en quatre et la présenta aux gardes avant de dire d’une voix grave, mais jeune :
─ Joshua Grill, je viens pour la mission d’éclaireur.
Dans l’enceinte de la caserne, sur le terrain, les membres de l’unité Chouette-Blanche s’étaient réunis pour une réunion de crise. Face aux quatre membres de l’équipe, se tenait la capitaine Sorya Romar. La haute elfe était semblable à une trentenaire aux longs cheveux écarlates, mais son âge véritable dépassait de loin les deux-cents ans. Les membres de son unité, étaient respectivement :
Shilva Ombra, une elfe noire armée d’une hallebarde,
Mirka Bilouse, une femme naine à la chevelure noire tressée, recouverte d’acier de la tête aux pieds, portant un lourd marteau,
Borbon Saché, un semi-homme équipé d’une arbalète presque aussi grande que lui,
Et enfin Gabriel Guadère, un jeune humain d’une vingtaine d’années, également en armure et arborant un bouclier et une épée effilée.
Les quatre soldats étaient donc réunis face à leur supérieure qui leur exposa alors les objectifs de leur prochaine mission. Depuis deux semaines maintenant, une caravane de marchands faisait escale à Gèle-fendre. Les commerçants souhaitaient se rendre au royaume de Victa de l’autre côté du col de Gèle-fendre pour faire affaire. Malgré les avertissements des locaux, ce groupe désirait passer par le col sous prétexte de gagner du temps. Car en effet, contourner le massif montagneux prenait un peu plus d’un mois, alors que le col permettait de rallier Victa en deux semaines environ.
Seul problème : le passage et les montagnes alentours étaient connues pour pulluler de gobelins pilleurs et d’énormes monstres prédateurs. S’y aventurer seul et sans escorte, équivalait à un suicide.Les commerçants avaient donc parlementé avec les gérants de la cité et à la suite d’une probable négociation confidentielle, il fut décidé qu’une unité militaire servirait d’escorte pour leur voyage. Les Chouettes-Blanches furent donc désignés pour cette mission.
Cependant, la capitaine Romar ne souhaitait pas partir en mission sans une paire de bras supplémentaire et surtout un éclaireur ayant l’expérience des territoires sauvages et monstrueux.
Avec l’aval de sa hiérarchie, l’officier avait donc posté une annonce de recherche. Mais aucun candidat ne s’était présenté : en effet, même si les montagnards de Gèle-fendre étaient endurcis par leur environnement, aucun d’eux n’était assez fou pour traverser le territoire des peaux-vertes. Un peu plus d’une semaine s’était écoulée et devant l’absence de candidat, Romar avait été contrainte de commencer les préparatifs de la mission sans un sixième membre d’équipe.
C’est donc alors qu’elle commençait à briefer ses subordonnés sur le voyage qu’ils allaient entreprendre, qu’un garde de faction déboula dans la cour en l’appelant.
─Eh bien soldat qu’y-a-t-il ?
La sentinelle, répondit le souffle court :
─Il y a…un candidat…à la porte…du camp.
En entendant ces mots, l’elfe renvoya le garde à la porte. Moins une minute, plus tard, il revint en compagnie d’un individu trapu.
L’étranger à la peau ambrée avait la tête recouverte par un bandana. En plus de son kimono de couleur grise, son épaule droite était protégée par un pauldron et un objet semblable à une longue perche enroulé dans un tissu était attachée dans son dos en bandoulière.
Les soldats dévisagèrent longuement le nouvel arrivant, ils ne l’avaient jamais vu et pour eux une chose était sûre : il n’était pas natif de Gèle-fendre et de ses environs. Sorya Romar s’avança. Une fois à la hauteur du visiteur, qu’elle dépassait de presque deux têtes, l’officier dit :
─ Capitaine Sorya Romar, du bastion de Gèle-fendre. Veuillez-vous présenter.
─Je suis Joshua Gril, du royaume Gourmet.
─Votre profession exacte ?
─Éclaireur, guerrier et cuisinier.
La capitaine leva un sourcil, circonspecte devant le curriculum vitae du jeune homme.
─Étonnant… Eh bien avant de vous recruter, j’aimerais vous tester.─Sur quel point ?
En guise de réponse, la haute elfe dégaina son sabre et se plaça au centre du terrain d’entraînement avant de se mettre en garde.
─Sur vos compétences martiales tout d’abord. Ajouta-t-elle calmement.
Joshua fut certes étonné par l’approche directe de la militaire. Mais le jeune guerrier-cuistot s’avança à son tour sur le sol sablonneux du terrain. Il retira son étrange chargement et le planta dans le sable, puis empoigna l’arme qu’il portait à la ceinture. Il dégaina alors… une poêle à frire. La situation prit Sorya au dépourvu.
─Votre arme…est…une poêle ?
Joshua fondit sur elle et avec la vitesse de la foudre lui assena un coup de son arme en visant la poitrine ! La vétérane n’eut que le temps de placer sa lame en parade. Les deux aciers se rencontrèrent dans un fracas métallique presque mélodieux. L’impact fut si puissant que Romar fut repoussée plusieurs mètres en arrière !
L’officier prise au dépourvue resta quelques secondes à fixer son sabre qui vibrait encore du coup de poêle. En relevant les yeux vers Joshua, la haute elfe le vit alors sous son vrai jour : son corps trapu était fait de muscles d’acier, ses bras étaient épais et ses mains puissantes. S’il n’en avait pas l’attirail, c’était un vrai combattant.
Joshua, son arme en main se remit en position de combat. Du coin de l’œil, il voyait les subalternes de l’officier, la bouche grande ouverte de stupéfaction.
─Pour répondre à votre question : oui, ceci est mon arme, dit-il à l’attention de Sorya en la pointant de sa poêle, je l’ai baptisé Vorpoêle.
─Un nom étrange, répondit l’elfe, mais qui sonne bien.
Puis sans crier gare, la soldate se remit en garde, et vive comme le vent porta une botte, droit sur le torse de Joshua ! Vif comme un fauve, le guerrier-cuistot repoussa le sabre d’un revers de son arme. L’adamantine de la Vorpoêle résonna une fois de plus contre l’acier effilé du sabre elfique !
Après ça les coups s’enchaînèrent à une vitesse déstabilisante ! Sorya souhaitait pousser Joshua dans ses retranchements afin de voir ce dont il était réellement capable. Le sabre courbé de la militaire sifflait comme un insecte d’acier et la Vorpoêle du Guerrier-cuistot se mouvait si vite qu’on pouvait la prendre pour un disque de métal. À chaque parade et coup portés, les métaux des armes résonnaient et faisaient jaillir des gerbes d’étincelles.
Le combat dura plusieurs minutes, entre temps de nombreux soldats se rassemblèrent autour du terrain d’entraînement, fascinés par le niveau des deux combattants. Certes, chaque soldat du bastion était un combattant de carrière et tous savaient manier une arme, mais aucun n’avait la maîtrise ou des capacités physiques comparables à celles en action sur le sable de l’arène à cette heure. Finalement, Sorya se dégagea de ce corps-à-corps serré et s’éloigna de quelques pas de son adversaire.
Elle avait vu les capacités de l’étranger, maintenant elle souhaitait en tester les limites. Pour cela, elle avait une solution radicale : elle changea sa posture de combat, et concentra alors toute sa force dans sa prochaine botte.
Plusieurs murmures d’inquiétude et de surprise parcoururent alors les spectateurs. Tous avaient reconnu la technique secrète de la capitaine : le « Fendre-Poire », un puissant coup de taille capable de trancher un adversaire en deux à travers sa côte de maille. Qu’elle veuille utiliser cette technique sur un simple civil était incompréhensible pour les spectateurs. Joshua se préparait également, s’il ne connaissait pas la technique secrète de l’officier, il avait affronté suffisamment de monstre dans sa vie pour savoir décrypter les mouvements musculaires de ses ennemis. Il savait que le prochain assaut serait d’une puissance incomparable et face à cela, il ne voyait qu’une seule tactique : contre-attaquer avec plus de puissance.
Il fit tournoyer sa Vorpoêle plusieurs fois autour de lui, avant de s’immobiliser à son tour, l’arme en arrière. Il se concentra sur sa respiration, celle-ci devint plus lente et profonde, les muscles de son corps trapu se tendirent comme des filins d’acier. Tous les soldats se rendirent alors compte que le corps ambré du jeune homme était exempté de toute trace de graisse. C’était comme être face à une statue de cuivre.
Le temps se figea et le vent cessa de souffler sur le terrain d’entraînement. Puis à une vitesse surhumaine, la haute elfe se jeta sur le cuisinier !Le sabre de Sorya remonta en diagonale droit sur le torse de Joshua, qui restait immobile. La lame n’était plus qu’à quelques millimètres de son poitrail.
Il manœuvra alors sa Vorpoêle avec la vitesse et la puissance de la foudre ! La Vorpoêle percuta le sabre de Sorya et une onde choc tel un coup de tonnerre éclata dans toute l’arène, repoussant même certains spectateurs !
Le « Fendre-Poire », de la haute elfe fut stoppé net et les deux adversaires furent repoussés mutuellement. Ils se retrouvèrent chacun à une extrémité de l’arène de sable. Le vacarme du coup de tonnerre laissa place à un lourd silence, puis un torrent d’applaudissements et de sifflements résonnèrent autour du terrain. Les soldats étaient en délire devant la performance de leur capitaine et encore plus pour celle de l’inconnu.
Le mouvement que Joshua avait utilisé était « Poêle-Smash », une des techniques spéciales son style de combat « la frappe du gril ». Le procédé consistait à concentrer toute sa force dans un coup puissant avec le plat de Vorpoêle et ainsi provoquer une puissante onde de choc. Cela avait permis au Guerrier-Cuistot de totalement annihiler la puissance de la botte de la haute elfe.
Celle-ci était sidérée ! Jamais Sorya n’aurait pensé qu’un jeune humain de moins d’une vingtaine d’années pourrait stopper l’une de ses bottes secrètes ! Elle se souvint alors des quelques informations qu’elle avait apprise aux cours de sa longue existence sur le royaume Gourmet et elle se sentie idiote de ne pas avoir été plus alerte face au jeune humain.
─Suis-je engagé ? demanda-t-il sur un ton, qui se voulait décontracter.
L’officier rengaina son sabre elfique avant de répondre :
─Bienvenu dans l’unité Chouette-Blanche monsieur Gril.
Deux jours après ces événements, le convoi des marchands accompagné des Chouettes-Blanches quitta Gèle-fendre aux aurores.
Les six membres de l’escorte étaient tous à cheval, exception faite de Joshua, et répartis selon une formation précise : Shilva et Bourbon formaient l’arrière garde du convoi, Gabriel et Mirka au niveau du chariot des marchands et enfin la capitaine Sorya Romar était en tête accompagnée de Joshua Gril juché sur le dos de son bouquetin.
Le Guerrier-Cuistot, portait son accoutrement habituel, sa Vorpoêle à la ceinture et son arme mystérieuse toujours attachée dans son dos. Il n’était pas fâché de pouvoir enfin quitter Gèle-fendre et pour cause : en plus de l’inconfort du baraquement qu’on lui avait assigné durant son court séjour dans la caserne, il avait eu du mal à ne pas être sollicité par les militaires : à la suite de son duel avec la haute elfe Romar, tous les soldats avaient voulu s’entrainer avec lui.
Combattre ne posait gère de problème au jeune homme, mais il n’avait pas envie de le faire du matin au soir entouré d’homme et de femmes pour leur simple divertissement.
Pour lui éviter d’être harcelé, l’officier avait alors désigné par tirage au sort cinq candidats par jour. Chacun d’eux avait affronté le guerrier-cuistot en combat singulier, et tous s’étaient retrouvé les quatre fers en l’air avec des bleus, ce qui ne manqua pas de faire rire beaucoup de leurs camarades.
C’est donc certes avec quelques courbatures, mais très heureux, que le Joshua quitta la forteresse de Gèle-fendre. Dès le départ cependant quelque chose le dérangea, et il comprit vite qu’il s’agissait des commerçants eux-mêmes qui étaient à l’origine de son pressentiment.
La cheffe des marchands était une femme d’une quarantaine d’année, aux cheveux châtains coupés au carré. Dans le chariot qui contenait plusieurs caisses et paquets étaient rassemblés les quatre camarades de la commerçante. Toutes étaient des femmes, deux humaines trentenaires, une plus jeune qui devait approcher des vingt ans et enfin une demi-elfe d’un âge indéterminé.
Si les soldats de l’unité Chouette-Blanche ne voyaient rien d’anormal dans cette équipage féminin, Joshua lui n’avait pu s’empêcher de remarquer les corps musculeux des quatre « marchandes ». Bien qu’il se dît que cela était probablement dû à leur mode de vie nomade, son instinct lui criait autre chose.
Mais ne sachant mettre le doigt sur ce que c’était exactement, Joshua laissa cette mauvaise impression de côté. Il devait être concentré, le voyage que lui et ses compagnons entreprenaient allait être long et dangereux.
La petite troupe progressa sur la route de terre et de cailloux pendant plusieurs heures. À la mi-journée la caravane arriva en vue des premières zones enneigées, du col de Glace-pillé. La leader commerçante proposa de faire une pause avant de s’engouffrer dans la neige, la capitaine Sorya n’y vit aucune raison de s’y opposer : les montures avaient besoin de repos et leurs cavaliers de se dégourdir les jambes.
Pendant que les marchands et les soldats préparaient un repas de fortune, la capitaine Romar envoya le Guerrier-cuistot, ainsi que Borbon le hobbit faire une rapide reconnaissance des environs. Ils allaient entrer sur le territoire des gobelins, il fallait s’assurer de ne pas être pris en embuscade. Joshua ne se fit pas prier, le semi-homme était cependant étonné d’être choisit comme son binôme.
─ À vos ordres, dit le jeune homme, mais je me permets de vous dire qu’il y ait peu de chance pour que le rata soit prêt à notre retour.
Sur ses mots il tourna les talons et s’avança dans la neige en trottinant. La haute elfe ne mit pas longtemps à comprendre ce qu’il voulait dire au sujet du repas : en effet, elle vit que ses hommes se démenaient encore pour allumer le feu. Juste avant que Borbon ne s’engage à la suite de Joshua, l’officier lui chuchota :
─ Garde un œil sur lui, si je fais confiance à ses capacités, ses motivations c’est autre chose.
─ À vos ordres, je veillerais à ce qu’il ne « mitonne » aucun mauvais coup. Ajouta le semi-homme avant de s’élancer à la suite de Joshua aussi vite que ses courtes jambes lui permettaient.
L’officier soupira et eu un petit rire, se demandant quelle autre surprise le jeune humain réservait à son unité.
Joshua monta la pente douce couverte de neige en quelques secondes, il déboucha alors sur un large plateau entouré de hauts rochers. Le semi-homme flanqué de sa lourde arbalète le rattrapa, le souffle court et le visage inondé de sueur.
─ Tu aurais…au moins pu… m’attendre.
─ Pardon, répondit simplement le Guerrier-Cuistot, je ferais plus attention.
Borbon fut surpris d’entendre Joshua s’excuser aussi facilement. Le caractère taciturne du jeune humain ne lui avait jamais laissé envisager qu’il puisse faire preuve de politesse jusqu’ici.
De son côté, Joshua avait déjà commencé à remplir sa mission d’éclaireur. Ses sens de chasseur balayèrent les environs. Pendant les premières minutes il ne perçut rien, lui et son camarade court sur pattes s’avancèrent sur le plateau.
Puis le vent tourna et c’est ce qui lui sauva la vie, une odeur pestilentielle frappa ses narines. Il sentait…de la sueurs…et…de l’urine. Il dégaina sa Vorpoêle et poussé par son instinct de chasseur, il tira Borbon par le col et le plaqua contre un rocher, veillant à ce que le vent ne porte pas leurs odeurs.
Le semi-homme voulut protester, mais Joshua lui couvrit la bouche et lui intima de se taire. Puis il désigna le promontoire à l’est du plateau, Borbon compris vite ce qu’il voulait dire. Sans dire un mot, le soldat arma son arbalète, avec une facilité surprenante compte tenu de sa taille par rapport à l’arme. Le Guerrier-Cuistot avait oublié qu’il était face à un soldat, mais il doutait encore quelque peu des capacités de tireur du semi-homme. Toutefois il ne pouvait s’attarder sur ce détail.
Joshua avait un horrible pré-sentiment, les odeurs qu’il percevait indiquaient clairement la présence d’ennemis embusqués.
Les deux éclaireurs devaient accomplir leur devoir et identifier la menace. Le Guerrier-Cuistot progressa alors en se dissimulant derrière les nombreux rocs disséminés sur le plateau, le nabot arbalétrier sur ses talons. Tous ses sens ouverts, il finit par entendre des voix, aiguës et saccadées. Il ne comprenait pas la langue qui était parlée, mais il reconnaissait ce dialecte grossier.
Ce qu’il vit sur l’un des promontoires au-dessus du plateau, ne fit que confirmer ses suppositions : cinq gobelins étaient placés en embuscade. Deux archers et trois autres armés de lances et d’épées grossières.
Tâchant de conserver son calme, Joshua réfléchit vite et bien : ce groupe ne pouvait pas être les seuls gobelins, ces peaux-vertes se déplacé toujours en horde. Ces cinq-là devaient être des éclaireurs.
Il fit quelques signes à son camarade, qui ne mit pas longtemps à comprendre le plan. Borbon s’empressa d’escalader un immense rocher. Une fois à son sommet il avait une vue parfaite des peaux-vertes. Son arme en place il fit un signe de tête à Joshua, attendant son signal.
Arme en main, le Guerrier-Cuistot s’approcha furtivement des peaux-vertes. Il se plaça dans leur dos, puis d’un simple geste de la main, lança le signal. Borbon s’exécuta, la corde de l’arbalète claqua ! Le carreau siffla dans l’air avant de transpercer le crâne d’un des archers gobelins, le décapitant presque ! Tel un rapace qui fond sur sa proie, Joshua se jeta sur les gobelins !
Le premier fut un gobelin armé d’un tranchoir et équipé d’une cotte de mailles, si le bruit de l’arbalète l’avait alerté, il ne réagit cependant pas assez vite ! La Vorpoêle lui brisa la nuque comme une allumette. Il s’écroula dans la neige dans un bruit étouffé. En entendant le son de la chute du cadavre, ses camarades se retournèrent.
Assez vite pour voir les coups mais pas pour les éviter, Joshua fit appel à une nouvelle technique de son art : le « Poêle-furie » et alors il fit pleuvoir un torrent de coups précis et mortels avec disque d’adamantine !
Les os des gobelins explosèrent et leurs chairs furent broyées par la puissance des coups du Guerrier-Cuistot ! Aucun des peaux-vertes ne put porter le moindre coup avant de mourir, tous rendirent l’âme sans comprendre ce qu’il se passait. De son perchoir, Borbon Saché avait assisté à toute la scène. Il en était resté bouche-bée, il n’avait même pas eu besoin de tirer son deuxième carreau. Le soldat descendit du rocher et rejoignit Joshua, les yeux toujours ronds comme des billes.
─ Joli tir, dit le jeune homme au teint ambré.
─ Euh…merci, beau combat. Balbutia le semi-homme.
Il ne voyait pas quoi dire d’autre.
Joshua de son côté était préoccupé et sur ses gardes. S’attendant à voir surgir d’autres gobelins, mais il n’entendit rien. Pourtant ces petits monstres se déplaçaient toujours en grand groupe. La présence de ces éclaireurs était très alarmante. Il devait vite retourner au camp et alerter le convoi.
Sans perdre plus de temps, le guerrier-cuistot chargea les cinq dépouilles sur ses larges épaules. Encore une fois, Borbon fut étonné de l’écart entre la taille du jeune humain et sa force de taureau.
─ Vous…comptez les manger ?
Joshua renvoya un regard affligé au semi-homme. Sur le même ton neutre il expliqua son intention de faire son rapport avec les cadavres comme preuves, avant de dévaler la pente vers le campement.
Borbon ne trouva rien à répondre et s’engagea à la suite du guerrier-cuistot.
Il ne leur fallut pas très longtemps pour rejoindre le convoi. En voyant le jeune homme semblable à un bloc d’ambre s’approcher avec son étrange chargement, la capitaine vint aussitôt à sa rencontre.
Joshua laissa tomber son macabre fardeau sur la neige et dit :
─ Il va falloir être très prudent capitaine, ces peaux vertes nous attendaient en embuscade.
Sans rien ajouter d’autre le jeune homme s’approcha du feu que la troupe n’arrivait toujours pas à allumer. Joshua savait ce qu’il avait à faire. Il s’accroupit, prit une profonde inspiration et lorsqu’il expira une gerbe de flammes jaillit de sa bouche ! Une des techniques de base de son art du combat, le « souffle du fourneau ».
La vue du jet de flammes provoqua une légère panique parmi les membres du groupe. Mais Joshua ne s’en préoccupait guère, trop concentré à allumer le feu et surtout à préparer la pitance.
Dans le pays natal du jeune homme, le royaume Gourmet, l’art culinaire avait une place très importante dans la société. Pour lui et ses compatriotes s’alimenter correctement et y prendre du plaisir était presque aussi sacré qu’une cérémonie religieuse.
Joshua sortit un faitout du paquetage de sa monture, l’accrocha au-dessus du feu avant d’y verser un filet d’huile. Le liquide gras se mit à chauffer puis à frire. Pendant que l’huile chauffait, Joshua sortit un gros quartier de viande ainsi que des légumes. Il éplucha et découpa les ingrédients avec une vitesse et une finesse purement surnaturelle et artistique pour ses compagnons.
Cette tâche accomplie, il mit la viande à griller dans le récipient. Un délicieux fumet de viande cuite commença à monter du feu de camp et beaucoup se mirent à saliver. Arrivé à un certain stade de cuisson, il versa une dose d’eau dans le faitout avant d’y ajouter les légumes. L’eau se mit à bouillir et les légumes mijotèrent doucement.
Lorsque Joshua estima que la cuisson était suffisante, il prit une pincée d’une épice inconnue et la jeta dans le ragout. L’odeur devint alors alléchante, au point que certains membres du groupe se mirent à baver sans interruption.
Entre temps, Borbon avait fait son rapport à Sorya Romar. La description des compétences du guerrier-cuistot, ne fit que confirmer les soupçons de la haute elfe sur la force de Joshua.
La capitaine s’inquiétait toutefois de la présence des quelques gobelins. Elle s’attendait certes à en croiser mais pas dès leur arrivée dans la zone enneigée du col. L’instinct de la militaire lui criait que quelque chose de grave se préparait. Hélas, Sorya ne pouvait rien faire à part préparer au mieux son équipe pour les événements à venir.
Joshua retira finalement la préparation du feu et clama :
─ Le repas est prêt.
Il découpa la viande en plusieurs morceaux pour chaque membre de la troupe, ainsi qu’une portion de légumes fumants et appétissants. C’est avec la même adresse surnaturelle qu’il avait cuisiné le repas, qu’il le servit. Lorsque Sorya reçut son écuelle elle eut plus l’impression de tenir un plat gastronomique qu’une pitance de campeur. La viande rouge et juteuse baignait dans un mince bouillon avec les divers légumes. Ces derniers étaient dorés à la perfection.
La haute elfe prit son couvert et porta une cuillérée du ragout à sa bouche. À l’instant où la nourriture toucha sa langue, ce fut un véritable feu d’artifice de saveurs. Jamais au grand jamais, Sorya n’avait mangé quelque chose d’aussi délicieux.
La chair de la viande fondait littéralement sur les langues des membres de l’équipe, les légumes étaient cuits à la perfection, les épices mystérieuses relevaient le goût à merveille.
La capitaine n’était pas la seule à être réceptive au chef d’œuvre culinaire du Guerrier-cuistot : Borbon pleurait presque alors qu’il dévorait sa portion, les marchandes semblaient totalement subjuguées par le repas.
Le seul à manger normalement était le cuisinier lui-même. Joshua mangeait sa part avec un plaisir non dissimulé, certes mais sans exagération. La haute elfe s’approcha, s’assit aux côtés du jeune homme et demanda :
─ Simple curiosité quelle est cette viande que tu nous as cuisinée ?
─ Du filet d’hydre des marais madame. Répondit tout naturellement Joshua.
La vétérane se figea, son regard alla du cuisinier à son écuelle.
─Alors c’est vrai, vous cuisinez les monstres au royaume Gourmet ?
Le guerrier-cuistot hocha la tête en silence. La haute elfe n’en revenait pas, en l’espace d’une journée elle avait pu voir de ses yeux les légendes de ce royaume se manifester.
Tous les habitants du continent, parfois au-delà, avaient entendu parler de ce pays mythique et dangereux. Le pays Gourmet était une monarchie matriarcale, où la culture reposait sur deux choses fondamentales : la chasse aux monstres et la cuisine de leur chair.
Les femmes chasseresses traquaient les monstres et leurs hommes, les plus grands chefs cuisiniers du contient d’après certains, en faisaient des créations gastronomiques de premier ordre. Peu de gens se rendaient dans ce pays à cause de sa faune hostile. Personne n’osait attaquer ce royaume, car chacun savait que les chasseresses de la reine Raikane tailleraient en pièce n’importe quelle armée qui aurait la folie d’attaquer leur foyer.
Peu de gens avaient l’occasion de rencontrer l’une des chasseresses hors de son pays, sauf dans le cas où un royaume voisin requérait les services de sa sororité afin de se débarrasser d’un monstre nuisible. Mais leurs hommes cuisiniers eux, seuls les ambassadeurs ou les rares voyageurs qui se rendait dans ce mystérieux royaume avait pu les rencontrer. Les quelques témoignages les décrivaient comme totalement dévoués à leur art culinaire, vivant et respirant au rythme de la cuisson de leurs plats. Croiser l’un de ces chefs cuistots si loin au nord du continent était quelque chose d’inédit, Sorya se rendait compte à quel point son escouade et elle était chanceuses de l’avoir dans leur équipe.
La suite du repas se poursuivit dans une joie bienvenue avant le voyage difficile qui attendait la troupe. Un peu moins d’une heure plus tard, le campement fut plié et tous reprirent la route.
Dans le chariot à l’abri des regards, la demi-elfe sortit de sous sa cape une écuelle encore pleine et la tendit à une petite main sortant d’une des caisses.
─ Merci, répondit une voix de petite fille.
─ Mangez, votre altesse.