Chapitre 1 : Ce qui ne nous tue pas
Il y a des jours qu’on aimerait simplement effacer. Vous voyez ce que je veux dire ?
Moi, c’est mon quotidien. Depuis bien trop longtemps. Fatiguée de tout. De faire semblant. Et pourtant… je continue.
Je remonte mon sac sur mon épaule.
Le campus est animé. Des groupes d’étudiants discutent sur les marches, des rires fusent ici et là. Une brise fraîche fait s’agiter les feuilles des arbres, mais tout cela m’est étranger.
J’entends des éclats de voix, des paroles que je ne comprends pas, des rires qui paraissent flotter au-dessus de ma tête, comme un bruit de fond dont je n’arrive pas à me débarrasser. Les étudiants s’agglutinent en petits cercles, leur monde vibrant autour de moi, mais il paraît se dérouler dans une autre dimension.
Je garde la tête baissée, longe les murs, espérant passer inaperçue. Les regards glissent sur moi, mais personne ne me voit vraiment. Ils me traversent, me balayant comme un objet parmi tant d’autres. Invisible. C’est ce que je voudrais être.
Tout autour de moi, des voix éclatent, des rires se poursuivent sans un regard dans ma direction. Et pourtant, il y a cette sensation persistante qu’ils savent… qu’ils me connaissent d’une manière ou d’une autre. Mais je fais tout pour m’effacer dans le décor. C’est ce que je voudrais réellement.
Mais bien sûr…raté.
Un choc brutal. Des rires moqueurs. Je vacille, puis tombe.Vous l’aviez vu venir, non ? Moi aussi.
Mes affaires s’éparpillent sur le sol, éparpillées comme moi. Un frisson me traverse. Je me précipite pour tout ramasser, mais une mèche de mes cheveux bruns tombe devant mes yeux.
Agacée, je la repousse derrière mon oreille et continue, les doigts tremblants. Je sens les regards sur moi, ces regards de ceux qui m’ont vue tomber, mais qui n’avaient pas besoin d’en faire plus.
Quelques rires, un chuchotement ici et là, et tout revient à la normale pour eux. Mais pour moi…ce n’est jamais fini.
Mes jambes flanchent. Encore. Mais je serre les dents et m’éloigne. Plus vite. Plus loin.
Un peu plus loin, le dos appuyé contre un mur, la panique me rattrape.Je cède.
Les larmes s’échappent, incontrôlables. Mes doigts tremblent, mes jambes lâchent, et je glisse lentement le long du mur, mon corps tout entier se repliant sur lui-même.Je déteste ça. Leur donner autant de pouvoir sur moi. Mais à cet instant… impossible de faire autrement. C’est comme si le monde se réduisait à ces larmes, à cette douleur, à cette solitude.
Je voudrais juste que tout s’arrête. Définitivement.
Mon regard tombe sur mon téléphone. Ses contours flous sous la brume de mes larmes.
Je vais être en retard…
J’essaie de reprendre mon souffle. De grandes inspirations. Ça ne marche pas. Mon cœur bat trop fort, trop vite. Il me brise la poitrine à chaque pulsation. Et l’air… l’air semble se dérober sous moi.
Puis, l’écran s’allume. Son visage souriant apparaît. Son sourire lumineux, éclatant, comme une lumière dans cette obscurité.
C’est pour elle que je dois être forte. Que je dois continuer. Pour elle.
Je me redresse doucement, essuie mes larmes du revers de la main. Ma respiration est toujours saccadée, mais je me relève, un peu plus forte, un peu plus vite. Aussi vite que possible. Comme si chaque pas me ramenait vers une réalité où je pourrais respirer. Où je pourrais sourire. Où je pourrais être quelqu’un d’autre.
Le bâtiment est là, à quelques mètres. L’école primaire aux murs colorés, une oasis de couleurs vives dans cet océan de gris. Des silhouettes attendent devant. Les voix des enfants résonnent comme des échos de joie, mais pour moi, ce bruit semble loin. Trop loin. Le soleil joue dans les fenêtres, mais je n’arrive pas à l’atteindre.
Je veux courir. J’essaie.
Mais mes jambes refusent de suivre. Fichues jambes… Elles sont en feu, lourdes et enchaînées, comme si chaque mouvement me coûtait plus cher que le précédent. Si elles n’étaient pas si faibles…
« Élina !! s’écrie une petite voix que j’aime tant.
— Je suis là ! Je suis en retard, désolée ! »
Son visage adorable s’illumine dès qu’elle m’aperçoit, comme si le monde entier s’éclairait à son passage. Ses boucles ambrées dansent autour de son visage, et ses grands yeux noisette sont comme des éclats de soleil perçant l’obscurité de ma journée. Un petit rayon de lumière.
Elle m’enlace sans prévenir, et, malgré tout, un sourire étire mes lèvres.C’est fou comme sa présence me donne la force d’oublier, ne serait-ce qu’un instant, tout le reste. La chaleur de ses bras me fait du bien. Un peu trop. Je ferme les yeux un instant, mais il faut que je me ressaisisse.
Une mèche rebelle me chatouille la joue. D’un geste machinal, je la cale derrière son oreille avant de glisser une main dans ses boucles, comme pour garder cette douceur avec moi, juste un peu plus longtemps.
« Comment s’est passée ta journée ?
— Génial ! On a appris à faire des multiplications avec des virgules !
— Super, dis-je en riant. Et tu as compris ? »
Des pas approchent, et mon cœur se serre un peu. Je relève les yeux et croise le regard bienveillant de Madame Blake. Elle s’avance, un sourire léger sur les lèvres, maisquelque chose dans son regard me dérange toujours. Il est trop parfait.
« Votre sœur a très bien compris, assure-t-elle avec un sourire. Elle a même expliqué à ses camarades. En sciences, elle a un niveau bien supérieur à celui des autres. »
Je hoche la tête, un léger pincement au cœur.Fierté et inquiétude se mêlent. Clara est brillante. Mais je me demande si tout ça ne cache pas quelque chose de plus profond. J’étais pareille à son âge…
Je frotte affectueusement le sommet de sa tête, espérant qu’elle ne voit pas la tristesse qui m’envahit.
« C’est formidable, Clara. Je suis très fière de toi !
— Ce n’est pas si incroyable… » murmure-t-elle, les yeux fuyants.
Son regard s’éteint, et mes sourcils se froncent.Elle n’arrête pas de se minimiser, de s’éteindre sous mes yeux, et ça me déchire.Elle me ressemble trop… Elle ne devrait pas…
« Clara, ne dis pas ça. Ce que tu fais est incroyable, peu importe ce que c’est. »
Je déteste cette sensation d’impuissance, de ne pas savoir l’aider. Mais je ne peux pas la réprimander,je fais pire…
Madame Blake me fait signe, me ramenant à la réalité.
Je tends mon téléphone à Clara, l’obligeant à promettre de ne pas bouger avant que je revienne. Elle hoche la tête, une lueur d’incompréhension dans ses yeux.
« Clara m’a l’air un peu déprimée ces derniers temps. Tout va bien à la maison ? »
Je sais où ça mène, mais je n’ai pas le choix. Je sens mes muscles se crisper instantanément.
« Oui… Papa travaille beaucoup, mais tout va bien. »
Je force un sourire. Ce même sourire de façade. Celui que je porte quand je ne veux pas qu’on me voit souffrir.
« Et votre mère ? Vous avez eu des nouvelles ? »
Mes poings se serrent.Je déteste cette question. Je déteste cette femme. Je ne veux pas parler d’elle. Pas maintenant. Pas ici. Jamais.
Je serre les dents et maintiens mon sourire.
« Non, aucune nouvelle. Elle n’en a toujours pas le droit, et on veille à ce que Clara n’en sache pas trop. »
Elle semble vouloir ajouter quelque chose, mais je l’interromps en forçant un ton plus ferme.
« C’est tout ?
— Elle voit un psy ? Cela pourrait l’aider. »
Je m’efforce de ne pas laisser transparaître ma frustration. Cette conversation me hante à chaque fois. Un psy, à quoi m’a-t-il servi à moi ?Le temps guéri tout, qui a besoin d’entendre ça ?
«Non… mais je vais en parler à papa. Merci de veiller sur elle. »
Madame Blake hoche la tête, apparemment satisfaite de ma réponse. Je rejoins Clara, qui me tend mon téléphone avec un sourire timide. Je salue sa maîtresse de loin, ne pouvant pas m’empêcher de respirer un peu plus librement en quittant cette situation.
Nous prenons la route de la maison, et je sens la lourdeur revenir. La pression dans ma poitrine.
Clara était encore toute petite quand tout est arrivé. Il y a trois ans, papa a tout découvert et nous a sorties de là, mais les cicatrices sont restées.
Je ne sais pas vraiment de quoi elle se souvient.À sept ans, que garde-t-on en mémoire de ce genre d’épreuves ?
Moi, je n’ai rien oublié.L’enfer n’est pas dans la mort, mais dans le souvenir de cette femme, dans l’ombre de ce que j’ai vécus.
Clara prend doucement ma main, me ramenant à la réalité, et sa petite chaleur contre la mienne me fait presque oublier la lourdeur qui pèse sur mes épaules. Je lui souris aussi sincèrement que possible, mais quelque chose dans mon regard trahit ma fatigue.
« Et toi, comment s’est passée ta journée ? »
Mon sourire se crispe, comme un masque qui se fissure sous la pression.Je déteste lui mentir, mais lui dire la vérité… Non, ce n’est pas une option. Pas maintenant. Pas devant elle.
« Très bien, j’ai appris plein de choses. C’était une journée… intéressante. »
Elle acquiesce sans se douter de rien et lâche ma main, sautille devant moi, insouciante comme une fleur qui ne connaît pas les tempêtes.
Un sourire étire mes lèvres. C’est pour elle que je continue d’avancer. C’est elle qui me garde en vie, qui m’empêche de me laisser engloutir.
Clara ramasse une fleur, un éclat de couleur dans ce monde trop gris, et se retourne, son visage illuminé par un sourire qui me réchauffe le cœur.
Ce sourire… Ce serait ma guerre.Je me battrais pour qu’il ne disparaisse jamais. Pour qu’elle ait ce que je n’ai jamais eu.
Et puis…
« Regardez qui voilà. »
La voix ricane, et mon cœur rate un battement. La peur me fige, me coupe le souffle.C’est lui.Ce groupe de garçons. Ceux qui me hantent, qui me traquent, toujours à l’affût de la moindre faiblesse.
J’attrape Clara et la place derrière moi, la protégeant instinctivement, comme une mère lionne. Mais tout ça est futile. Mes bras tremblent en serrant Clara, mais je suis là, faible, brisée à l’intérieur. La seule chose que je peux encore offrir, c’est cette illusion de force.
La maison est encore loin. Mais, si on court…
Mais mes jambes refusent de bouger.Fichues jambes.Elles sont fatiguées, blessées. Si seulement je pouvais les réparer plus vite. Le monde devient flou, la tension monte dans ma poitrine, comme un étau qui m’enserre.
La peur se faufile en moi, douce mais acérée, serpentant dans mes veines, envahissant chaque fibre de mon être. Ces gars… Ce sont eux.Mes bourreaux.Toujours là, à me rappeler que je suis faible, que je ne peux rien faire.
Que me veulent-ils encore ?
Pas maintenant. Pas avec Clara à mes côtés.
Elle ne doit pas voir ça. Pas elle.
Je ravale ma panique. Je me baisse à son niveau, mes mains tremblantes, mes mots presque inaudibles sous le poids de l’angoisse.
« Tu as ta clé de la maison ? »
Elle me regarde, les yeux écarquillés, et un frisson traverse son regard. La peur. Mais elle hoche la tête, lentement.
Je prends une grande inspiration, cherchant à contenir les tremblements qui me secouent, à faire taire la tempête dans mon ventre. Je n’ai pas le droit de céder. Pas maintenant.
« Alors, tu vas courir. Sans t’arrêter. Tu rentres à la maison, et tu fermes la porte à clé.
— Mais…»
Je pose un doigt sur ses lèvres avant qu’elle ne proteste. Mon cœur se serre, mais je fais de mon mieux pour sourire. Ce sourire, c’est mon dernier rempart. Celui qu’elle mérite.Je ne veux pas qu’elle voit se qu’il y a vraiment à l’intérieur de moi.
« Ça va aller, mais j’ai besoin de te savoir en sécurité. »
Un cri perçant, une voix dure et moqueuse me fait sursauter.
« Hé ! On est là ! Ne nous ignore pas ! »
Une main brutale se pose sur mon poignet, m’arrachant un frisson de douleur. Je sens son emprise, un poids de plus qui m’écrase.
D’un mouvement vif, je frappe, mes doigts s’écrasant contre sa gorge. Le cri qui m’échappe est déchirant.
« COURS, CLARA ! »
L’homme titube en arrière, et, derrière moi, j’entends les pas précipités de ma sœur s’éloigner. Elle est en sécurité. C’est tout ce qui compte. Tout.
Je n’ai pas le temps de réagir. Un coup me frappe, brutal, dans l’estomac, et je me plie en deux sous la douleur. Elle se propage dans mon ventre comme des éclats de verre, brûlant chaque muscle, chaque souffle. Une détonation dans mes entrailles. Je rends tout ce qu’il me restait.
Leurs rires éclatent dans l’air froid, comme des éclats de verre brisés.
Quelle bande de salauds…
Je relève les yeux vers eux. Leurs visages, figés dans un rictus moqueur, me frappent comme un coup de poing. Je les vois tous les jours. Dans les couloirs, sur le campus, dans les amphithéâtres. Toujours là, toujours à m’attendre, à me juger, à me rabaisser. Comme si leur haine était un dû. Comme si je devais souffrir. Encore.
Je pourrais supplier. Leur demander d’arrêter. Mais ce n’est pas moi. Je n’ai jamais été ce genre de fille, même face à elle.
Je serre les dents, ma douleur un feu qui se consume sans fin dans mes entrailles. J’ai vécu bien pire que leurs coups.
Vous connaissez l’expression ? Ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts.
Si c’était vrai, je serais probablement la femme la plus forte de tous les temps.