Chapitre 1: Le village
Partie I. Havnholm, Terres Noyées, Sud de l'Angleterre - 2125
Les murmures des anciens, ceux des marins qui avaient autrefois foulé ces terres, ceux des guerriers qui avaient vécus, ceux dont on comptait encore les histoires, se fracassaient contre les falaises. Une interdiction pour eux de passer les frontières de ce monde prosélyte. Ils avaient le droit de survivre, mais seulement avec l'autorisation des âmes peuplant les nouvelles îles britanniques. Les falaises se faisaient sentinelles, protectrices d'un peuple ayant déjà trop souffert.
Elles étaient sculptées ces falaises, des plus belles fresques de toutes les Terres Noyées, comptant les héros d'après l'Éclipse et leurs sacrifices.
Et Gris les contemplait chaque matin, pour se rappeler.
— Gris !
La voix fit taire le bruissement des vagues, le chaos silencieux dans son crâne. L'ancien stratège se retourna vers la source du bruit et aperçut l'un de ses anciens mercenaires venir vers lui à petites foulées. Le visage grave, marqué par une douleur qu'il ne comprenait pas encore tout à fait malgré les années, il s'adressa de nouveau à lui, un genou à terre.
— Gris, dit-il en baissant la tête, Eamon est revenu.
Une rumeur, un nom s'était glissé dans le bruit du vent depuis un certain temps. Il n'était pas chantant, Gris détestait lorsqu'il s'immisçait dans les conversations, les chuchotements et dans les regards antiques de ceux qui savaient.
— Lorcán, murmura-t-il, l'autorisant à se relever.
— Les nouvelles ne sont pas celles que vous attendiez, Gris. Les Gardiennes du Nord ont gagné du terrain et certaines communautés de l'Est ne sont plus que l'ombre d'elles-mêmes.
— Et Isleen, est-elle...
Le regard de Lorcán se brouilla. L'ancien mercenaire leva les yeux vers le ciel, implorant une pluie passagère qui expliquerait ses larmes soudaines.
— Je suis désolé, Lorcán.
— Gris, il faut nous attendre à ce que cela nous arrive.
— Pas un mot, à quiconque, s'y refusa Gris. Nous n'avons pas bâti tout cela pour rien, tu m'entends ?
Lorcán, d'un signe discret de la tête, assentie à ses paroles. Le village côtier se réveillait à peine. Bientôt, les cris de joie des enfants remplireraient chaque ruelle, décoreraient chaque seuil de maison, se mesureraient à la puissance du vent et gagneraient sans violence. Ces mêmes enfants, innocents et encore trop jeunes pour comprendre l'ampleur du monde qui les entourait se jetteront sur Eamon et sur toutes les histoires qu'il ramenait avec lui.
— Rentre, Lorcán.
— Dois-je convoquer une assemblée ?
— Non, pas le jour de son retour. Eamon ne mérite pas cela.
Les nouvelles, venus du Nord, n'étaient pas celles escomptées et la perte de l'une des leurs ferait bientôt planer sur le village un vent de terreur. Le destin d'Isleen n'était pas encore sur toutes les lèvres, mais son absence se faisait sentir. Le cœur de Lorcán était lourd, chargé d'une affliction dont il aurait du mal à se débarrasser. Les hurlements et les rires des enfants réunis au coin du feu, à l'écoute des aventures d'Eamon, ne suffirent pas à l'apaiser.
Lorcán avait senti les yeux de Gris, toute la journée, posés sur lui. Ne lui faisait-il pas confiance ? N'était-il pas, et cela depuis le début, un exemple de fidélité ? Mais l'ancien mercenaire n'en avait que faire ! Il avait enchaîné les verres, dans un coin de la taverne, observant les scènes de vie, celles de dizaines d'hommes brisés par leurs batailles passées se demandant combien de temps encore leur restait-il à vivre et celles de leurs femmes, gardant le sourire pour les petits.
Gris s'était finalement décidé à le rejoindre, esquivant les enfants se bousculant, et tel le héros qu'il était, sauva son verre. Le claquement du gobelet en métal à la surface de la table fit sursauter Lorcán.
— Gris, que me vaut...
— Isleen aura une sépulture digne de son sacrifice, tu me fais confiance ?
— Isleen ne méritait pas cela, cracha Lorcán.
— Je n'ai jamais demandé qu'elle s'engage aux côtés des vieux fous qui nous gouvernent pour combattre Alvira ! Je tenais à elle, tout autant que toi !
L'ancien mercenaire en était conscient. Il s'excusa auprès de son chef et avala le fond de son verre.
— Eamon a toujours su y faire avec les gamins, murmura Gris presque pour lui-même.
Lorcán lui jeta un coup d'œil perplexe. Il se souvenait de ce qu'on racontait à son sujet, des nombreuses vies qu'il avait prises en contrepartie de celle qu'il avait le plus chérie, de la pureté qu'on avait arraché à ce monde un beau matin, sans qu'aucune miséricorde ne lui soit accordé. Gris en portait encore les stigmates, physiques comme psychologiques.
— Eamon est l'un de vos hommes les plus capables, lui répondit l'ancien mercenaire, ne pouvant détacher son regard de la cicatrice courant sur son front.
— Mais le plus capable d'entre eux se tient à mes côtés.
Gris lui offrit un dernier verre et le sermonna sur le fait de garder l'esprit clair. Lorcán s'en amusa, quelque peu distrait de son chagrin.
— Trouve-toi une fille, amuse-toi, un peu. Tu verras Lorcán, demain est un jour nouveau.
— Alors vous devriez suivre vos propres conseils, Gris.
— Ça ne fait pas de doute, répliqua-t-il en quittant la table. Le temps viendra, mais pas ce soir.
Pas ce soir. Alors quand ?
Étendu dans les draps froids de son lit, Gris avait ressassé la conversation qu'il avait eue avec Lorcán, quelques heures plus tôt. L'absence d'Isleen l'avait bouleversé.
L'absence de la jeune guerrière avait également bouleversé la tranquillité fragile du village côtier ainsi que la météo. Dehors, les falaises sculptées semblaient pleurer, s'inclinant sous les bourrasques et la pluie mordante, se défilant face aux murmures incessants des anciens, de ceux qu'on ne voulait plus entendre, des morts.
Ce matin-là, il ne voulait plus se rappeler. Il aurait voulu tout oublier, peut-être même goûter à l'adrénaline d'un dernier plongeon pour s'écraser là, juste en bas, afin de saluer les héros de son enfance et de les embrasser de toute leur grandeur surnaturelle.
Mais une fois de plus, Lorcán lui était apparu.
Vêtu de ses vêtements les plus sombres, l'ancien mercenaire portait sur un drap blanc immaculé — le souvenir d'Isleen —, un poignard orné, une étoffe aux couleurs de son clan, et un pendentif en argent en forme de triangle inversé où s'était niché une lune décroissante.
Ces reliques suffiraient à représenter celle qu'Eamon n'avait pas pu ramener.
— C'est ce qu'elle aurait voulu, murmura Lorcán d'une voix étranglée par l'émotion.
Puis ils descendirent la colline surplombant le village, leurs bottes s'enfonçant dans l'herbe humide et brisant le silence entre eux. Sur la plage, celle au sable gris où les pauvres bateaux de pêche s'échouaient après le coucher du soleil, hommes et femmes avaient dressé un bûcher dès l'aube.
Eamon racontait une dernière fois les exploits d'Isleen aux enfants qui s'étaient faufilés hors de leurs maisons malgré l'interdiction de leurs parents de participer aux funérailles. La peur les avait envahis durant la nuit. Le sacrifice d'Isleen avait parcouru les plaines, s'emparant des villages un par un pour les plonger dans l'obscurité.
Les Gardiennes du Nord étaient à leurs portes.
— Isleen était une combattante, mais aussi un symbole d'espoir, déclara Gris tandis que Lorcán plaçait les objets méthodiquement sur le bûcher. Nous ne pouvons effacer la douleur de sa perte, mais nous pouvons honorer son sacrifice !
Des murmures parcoururent la foule de capuchons sombres.
— Les guerriers parmi nous savent ce qu'Isleen nous a offert, continua Gris, une chance de voir nos garçons devenir des hommes et nos filles...
Il marqua un silence, déglutissant difficilement.
— Et nos filles, devenir des guerrières.
Comme pour appuyer ses dernières paroles, une petite fille perça la foule, une épée en bois brandit fièrement devant elle. Sa mère la rattrapa juste à temps, l'empêchant de faire un pas de plus vers leur chef.
Mais Gris croisa son regard et tendit la main vers la petite, à la drôle de bouille.
— Viens, dit-il, petite tornade.
La petite le rejoignit avec empressement, se saisissant de sa main abîmée par le temps et les combats, sans se soucier de la peur qui montait en ses pairs. Puis Gris alluma le bûcher, et la lumière crépitante éclipsa les ombres. Les villageois s'unirent dans le silence, acceptant leur destin. Mais Lorcán, les poings serrés, se détourna du feu incapable de regarder se consumer les dernières traces d'Isleen en ses propres terres.
Une vérité qu'il craignait de révéler à son chef le tourmentait depuis le retour d'Eamon. Alvira n'était pas seule à répandre peur et désolation dans le Royaume.
— Lorcán ?
— Gris, souffla l'ancien mercenaire.
Gris avait cette capacité unique de lire à travers les silences, de comprendre sans qu'on ait besoin de parler. Lui-même avait joué de ces silences, un bon nombre de fois.
— Isleen m'avait avertie. Alvira... Alvira rassemble des forces. Plus qu'on ne peut l'imaginer et le souhaiter.
Le regard de Gris s'assombrit, mais il ne détourna pas le regard. Le bûcher faiblissait doucement, achevant son devoir.
— Alors nous y ferons face, tu m'entends ?
Derrière eux, s'éleva le hennissement d'un cheval que nulles ne reconnue, mise à part l'ancien stratège.
— Ethan, murmura-t-il.