Chapitre 1 : L'éclat brisé
La pluie tombait en silence sur Tokyo, transformant les rues en miroirs déformés où les néons dansaient comme des spectres. Dans l’appartement exigu qu’elle appelait « maison », Sakura s’assit sur le bord de son lit, ses genoux ramenés contre sa poitrine. Elle fixait la fenêtre, mais ses yeux ne voyaient rien. Ses pensées étaient ailleurs, perdues dans un abîme qu’elle n’arrivait plus à fuir.
Les cris résonnaient dans la pièce voisine. Sa mère pleurait encore, suppliait son père d’arrêter. Mais il ne s’arrêtait jamais. Les coups de poing contre les murs, les meubles renversés, tout cela faisait partie du quotidien de Sakura depuis des années. Elle avait appris à ne plus réagir, à se faire petite, invisible. Pourtant, chaque cri lui transperçait le cœur comme une lame.
Elle baissa les yeux vers la petite boîte métallique qu’elle tenait entre ses mains tremblantes. À l’intérieur, une poignée de pilules blanches brillait faiblement sous la lumière jaunâtre de l’ampoule défectueuse. Elle ne savait pas exactement ce que c’était – un mélange d’amphétamines et de calmants que Kenta, un garçon de sa classe, lui avait vendu pour quelques yens. « Ça te fera oublier », avait-il dit en souriant. C’était tout ce qu’elle voulait oublier.
Sakura inspira profondément et referma la boîte avec un claquement sec. Pas ce soir. Pas encore.
Elle se leva et s’approcha du miroir fissuré accroché au mur. Son reflet lui renvoya l’image d’une fille qu’elle ne reconnaissait plus : des cernes violacés sous des yeux vides, des cheveux noirs en désordre tombant sur des épaules maigres. Elle passa une main sur son visage comme pour effacer cette image, mais rien ne changea.
Un bruit sourd retentit derrière elle, la porte de sa chambre venait de s’ouvrir brutalement. Son père se tenait là, une bouteille à la main, l’odeur âcre de l’alcool flottant autour de lui comme une aura toxique.
— T’as pas entendu ta mère ?! hurla-t-il en titubant vers elle. Viens ici !
Sakura recula instinctivement jusqu’à ce que son dos touche le mur. Elle savait ce qui allait suivre , elle l’avait vécu trop de fois pour espérer autre chose. Mais cette fois-ci, quelque chose en elle se brisa.
— Non ! cria-t-elle avec une force qu’elle ne se connaissait pas.
Son père s’arrêta net, surpris par sa résistance soudaine. Puis il éclata de rire – un rire cruel et moqueur qui résonna dans toute la pièce.
— Non ? répéta-t-il en avançant vers elle. Tu crois que tu peux me dire non ?
Avant qu’elle ne puisse réagir, il attrapa son poignet avec une force brutale et la tira vers lui. Sakura se débattit, griffant son bras avec désespoir.
— Lâche-moi ! hurla-t-elle.
Mais il était trop fort. Il la jeta sur le lit comme une poupée de chiffon et leva la main pour frapper.
Soudain, un bruit retentit dans le couloir – quelqu’un frappait à la porte d’entrée avec insistance. Son père grogna et relâcha son emprise avant de sortir de la chambre en titubant.
Sakura resta immobile pendant plusieurs secondes, son cœur battant à tout rompre dans sa poitrine. Quand elle fut sûre qu’il était parti, elle se leva précipitamment et attrapa son sac à dos. Elle n’avait pas beaucoup d’affaires, juste quelques vêtements froissés et la petite boîte métallique contenant ses pilules.
Elle ouvrit la fenêtre et regarda en bas. L’appartement était au deuxième étage, une chute douloureuse mais pas mortelle. Sans réfléchir davantage, elle enjamba le rebord et sauta.
Dans les ruelles sombres, Sakura errait sans but précis, ses pieds nus glissant sur le bitume mouillé. Elle n’avait nulle part où aller pas d’amis proches, pas de famille qui voudrait d’elle. Mais au moins ici, dans l’obscurité froide de la ville, elle était libre.
Elle marcha pendant des heures jusqu’à ce que ses jambes cèdent sous elle. Elle s’effondra près d’un tas d’ordures dans une ruelle déserte et serra son sac contre elle comme si c’était tout ce qu’il lui restait au monde.
C’est là qu’il apparut pour la première fois... Taro.
Il sortit de l’ombre comme un fantôme, vêtu d’un manteau noir qui semblait absorber toute lumière autour de lui. Ses yeux sombres brillaient d’un éclat étrange tandis qu’il s’accroupissait devant elle.
— Tu vas bien ? demanda-t-il d’une voix douce mais troublante.
Sakura leva les yeux vers lui sans répondre. Elle était trop fatiguée pour parler ou même réfléchir.
— Tu n’as pas l’air bien, continu a-t-il en tendant une main vers elle. Viens avec moi. Je peux t’aider.
Elle hésita un instant avant de saisir sa main glacée. À cet instant précis, elle ignorait que cet homme serait à l’origine de sa descente aux enfers.








