Sous un ciel sauvage

All Rights Reserved ©

Summary

On m’a tout pris. Mon innocence, ma maison, mes désirs. Même celle de vivre. À quoi bon ? Depuis toujours, je lutte dans un monde qui ne me laisse pas de place. Un monde sans pitié, où il faut survivre avant même de pouvoir exister. Ici, sur ces terres sauvages et indomptées, le vent emporte les cris, les rêves et les souvenirs. Ici, la violence précède les paroles des hommes, les chevaux soulèvent la poussière des plaines, et la guerre entre deux mondes fait rage chaque jour. Le danger rôde dans chaque repli d’ombre, tapi dans le silence pesant de la nature. Je n’ai pas le luxe de m’arrêter ni celui de chercher ma place dans ce chaos. Peut-être que je n’en ai pas. Ou peut-être que tout commence enfin.

Status
Complete
Chapters
23
Rating
5.0 10 reviews
Age Rating
16+

Chapitre 1


- Joyeux anniversaire, Eliza, me dit-il de sa voix enjouée, Je suis désolé, il n’y a pas encore de framboises à mettre dessus. Je t’en achèterai un autre quand ce sera la saison.

John me regarde avec ses yeux joyeux et pétillants. Ses cheveux châtains ébouriffés le rajeunissent, en le voyant comme ça on ne lui donne pas ses 20 ans. Il est le seul de mes cinq frères à se souvenir de mon anniversaire. Il n’a jamais été doué pour la cuisine, ses tentatives se soldant généralement par des catastrophes fumantes. Mais ce matin, il rayonne de fierté, me tendant son offrande avec une tendresse qui me réchauffe le cœur.

Je sors mes mains rougies par l’eau savonneuse de la bassine de linge, les essuies rapidement sur mon tablier pour attraper le gâteau, un humble pain sucré, mais pour moi, c’était un trésor. J’ai 18 ans aujourd’hui. Mes yeux se remplissent de larmes et je ne peux retenir un sanglot.

- Oh merci, John… merci beaucoup, dis-je dans un murmure, trop émotive, comme dirait notre père.

- Si tu veux, je peux t’emmener en ville aujourd’hui, propose John, Ils disent qu’il y a un marchand de passage.

- Oh oui ! oui ! m’écriai-je, Je finis le linge et on y va ?

John hoche la tête, un large sourire aux lèvres et je me jette dans ses bras, le serrant fort.

- Ce jour n’a rien de joyeux. Et tu es trop grande pour te jeter dans les bras d’un homme comme ça, même s’il s’agit de l’un de tes frères.

La voix de mon père, froide et chargée d’amertume, résonne dans la cuisine. Il se tient dans l’encadrement de la porte, un fusil à la main, son visage buriné marqué par les excès et le chagrin. L’odeur âcre du whisky flotte autour de lui, témoignant de sa matinée, ou de sa nuit, imbibée d’alcool.

- C’est son anniversaire, père, proteste John, sa voix tremblante. Je sens bien qu’il a peur de lui, presque autant que moi. Il est courageux de lui tenir tête.

- C’est aussi le jour de la mort de votre mère, abrutis ! rugit mon père.

Il s’avance vers moi, le regard noir, m’arrache le gâteau des mains et me frappe violemment au visage. John réagit instantanément, repoussant notre père, mais le coup est déjà parti. La douleur me transperce et je m’effondre au sol.

- Arrête ! Tu as trop bu, crie John, sa voix chargée de colère et de désespoir. Eliza, sors de la maison.

Je n’ai pas besoin qu’il me le répète. Je me relève en chancelant, attrape mon manteau et m’enfuis, courant à travers la cour boueuse. Les larmes coulent sur mes joues, se mêlant au sang qui s’échappe de ma blessure.

John est assez grand et fort maintenant pour retenir notre père, et j’en éprouve un soulagement mêlé de culpabilité. Le laisser seul avec lui… mais mon père le tape moins fort qu’il ne me frappe. Et il peut le battre facilement quand il est alcoolisé.

- Qu’est-ce que tu as encore fait, toi ? Cette voix me fait frissonner, je ne l’aime pas non plus.

James se tient près de l’écurie, son fusil à la main, prêt à partir à la chasse. Je pense qu’il doit attendre notre père qui tarde à sortir de la maison. Il me regarde, un rictus de mépris crispant ses traits. Je sens la colère monter en moi, l’envie de lui répondre et de lui cracher ma haine au visage. Mais à quoi bon ? Il ne m’écouterait pas.

Je le déteste, presque autant que notre père. James, l’aîné de mes frères, approche de la trentaine. Son visage, autrefois doux et ouvert, s’est durci avec le temps, marqué par la tristesse et la colère. Il a perdu sa femme il y a deux ans, tuée par des Indiens. Des Apaches, dit-on, mais personne n’en est vraiment certain. Mais pour lui, et pour le reste de ma famille, ils sont « tous les mêmes ». Des sauvages assoiffés de sang, des créatures sans cœur.

Je relève légèrement ma robe, souillée par la boue et le sang, et accélère le pas. Je m’éloigne de lui, de leur haine, de leur violence. Je cours vers les bois, le seul endroit où je peux me cacher et trouver un semblant de paix. Vers la rivière, là où les arbres sont plus denses et les sentiers plus étroits. Ils ne me trouveront pas là-bas.

Je cours, mes pieds martelant le sol, mon cœur battant la chamade. Les branches me griffent le visage et les bras, mais je ne m’arrête pas. Je dois m’éloigner et me cacher. Je dois trouver un endroit où je peux enfin respirer. Un semblant de protection.

J’atteins enfin la rivière, le cœur battant la chamade, cherchant un semblant de répit dans cette journée qui a déjà basculé dans l’horreur. Le soleil, pourtant si éclatant, semble se moquer de ma douleur, illuminant les feuilles vertes et les fleurs sauvages qui bordent la rivière. Le printemps touche à sa fin, et l’été, avec ses promesses de chaleur et de lumière, me semble à des années-lumière.

Je me cache derrière le grand chêne ou je grimpais quand j’étais plus jeune et j’attends. J’attends, le souffle court, les yeux rivés sur le sentier qui serpente à travers les arbres vers la maison. J’attends que l’un de mes frères vienne me chercher, ou pire, que ce soit mon père. La pensée de son visage rouge de colère, de ses yeux injectés de sang, me glace le sang. Je m’attends à des cris, des reproches et certainement des coups.

Une heure passe, puis deux, peut-être plus. Le temps s’étire, lourd et silencieux, et le silence de la forêt devient assourdissant. Seuls les chants des oiseaux et le murmure de la rivière viennent troubler le calme ambiant. La forêt, d’ordinaire si accueillante, me semble maintenant hostile, pleine de dangers invisibles. Je commence a avoir vraiment faim. Je ne sais pas l’heure qu’il est. Je ne vois pas assez le soleil d’où je suis mais je sais que mon petit déjeuner est loin. Si j’avais le petit gâteux de John…

Finalement, la peur s’estompe, remplacée par une lassitude profonde. L’eau de la rivière, claire et fraîche, me fait signe. Je retire mes chaussures et mon jupon, souillés par la boue et le sang. Elle est plus chaude que je ne l’aurais cru, un soulagement bienvenu pour mes pieds endoloris. Je décide de laver mes cheveux, eux aussi sales et imprégnés de sang. Je plonge mes mains dans l’eau glacée, cherchant à nettoyer la sueur, la terre et la mémoire du poing de mon père sur mon visage. Je ne sais pas pourquoi l’envie de chanter me prend soudain. Peut-être pour combler ce silence oppressant, ici, seule, loin de John, le seul qui se ferait du souci si quelque chose m’arrivait.

Les paroles me reviennent, presque sans effort. Une berceuse que John m’avait apprise, transmise par notre mère qui la lui chantait autrefois :

« Dors, mon enfant, la nuit te berce,

Sous la lune aux bras d’argent.

Le vent danse dans les champs immenses,

Ferme les yeux, dors mon enfant. »

Je m’arrête un instant, l’air perçant de la forêt me mordant la peau. Les mots de la chanson semblent se fondre avec les bruits de la nature. Je m’agenouille au bord de l’eau, mes mains plongent dans la rivière. L’eau pure et claire tourbillonne autour de mes doigts, indifférente à la souillure qu’elle s’apprête à emporter. Je prends une profonde inspiration avant d’immerger mes cheveux roux dans le courant.

Le sang s’y mêle aussitôt et s’étire comme une ombre dans l’eau. J’observe un instant ces filaments rouges se dissoudre et disparaître. C’est comme si une partie de moi s’en allait avec eux, une partie que je n’étais pas sûre de vouloir garder. Je frotte doucement mon cuir chevelu, mais à chaque mouvement, une douleur sourde me lance à la tempe. Je frémis en découvrant du bout des doigts une plaie cachée sous mes mèches emmêlées. La peau est gonflée, poisseuse encore de sang séché. Chaque pression m’arrache une grimace, mais je n’ai pas le choix. Il faut nettoyer. L’eau froide mord la blessure, et un gémissement m’échappe. Je serre les dents et continue, massant mes cheveux jusqu’à ce qu’ils retrouvent leur douceur, jusqu’à ce que la rivière ait tout emporté. Je me redresse légèrement et observe les reflets de mes mèches dans l’eau. D’un roux profond.

“Les cheveux de ma mère”, a-t-on toujours dit.

Aucun de mes frères n’a hérité de cette couleur. Juste moi. Une singularité qui m’a toujours valu des regards encore plus furieux de mon père.

Finalement, je m’en tire mieux que l’année dernière. J’ai failli mourir l’année dernière. Une cicatrice douloureuse dans mon esprit. Je fêtais mes dix-sept ans, et l’un des amis de mon père, un homme à la mine patibulaire, m’avait complimenté, me regardant avec des yeux lubriques. Il avait même commencé à me toucher la joue et le cou. Je me souviens de la peur qui m’avait paralysé. J’aurai dû bouger. Mon père, dégouté et furieux, m’avait frappée violemment avant de m’enfermer dans la porcherie, me laissant trois jours dans la boue et l’odeur nauséabonde des animaux. Il m’avait dit que je n’étais qu’une catin et qu’il allait me vendre au bordel. J’ai bien cru qu’il le ferait mais finalement il s’est retenu. Ou peut-être que mes frères l’ont convaincu que j’étais utile à la maison.

Seul John, le cœur brisé par ma souffrance, avait osé braver la colère de notre père pour me libérer. Il m’avait lavée, nourrie, et avait veillé sur moi pendant des jours, jusqu’à ce que je retrouve un semblant de force. Je lui dois ma vie et je ne l’oublierai jamais.

Un bruit.

Un cheval peut-être ? Mon cœur s’emballe, la peur me saisit à nouveau. Vite, je me faufile derrière le tronc rugueux du chêne, espérant que son feuillage dense me dissimule. Je jette un coup d’œil affolé à mes affaires éparpillées sur la berge, puis me hisse dans l’arbre, grimpant avec une agilité désespérée. La branche, haute et solide, me semble être un refuge sûr. Personne ne me verra ici, du moins, c’est ce que je crois.

Mais... dans ma précipitation, mon pied glisse sur l’écorce humide. Je manque de tomber, un cri étouffé s’échappe de mes lèvres. Soudain, une main forte et chaude saisit mon bras, me retenant de justesse. Je m’y agrippe de toutes mes forces, mes doigts s’enfonçant dans la chair ferme. La main me tire vers le haut, me hissant avec une force surprenante. Je suis essoufflée, le cœur battant à tout rompre, quand je lève les yeux. Et là, je vois les habits. Des vêtements de cuir ornés de perles et de plumes, des mocassins souples et silencieux. La vérité me frappe de plein fouet. C’est un Indien. Un Comanche, à en juger par les motifs complexes brodés sur son pagne.

Je reste figée, le souffle coupé, les yeux écarquillés. Il est grand, les épaules larges, le visage teinté par le soleil et le vent. Ses cheveux noirs et longs sont tressés, ornés de plumes colorées. Son regard, sombre et intense, me fixe avec une curiosité silencieuse. Il me fait signe de me taire, un doigt posé sur ses lèvres et de ne faire aucun bruit. Ses yeux noirs, perçants, me fixent avec une intensité qui me glace le sang. Il pointe du menton vers le bas, et je vois alors trois hommes blancs à cheval qui arrivent juste en dessous de nous.

Ils s’arrêtent près de la rivière, là où mes affaires sont éparpillées. Leurs rires gras et leurs voix rauques me parviennent, chargés de sous-entendus lubriques. Ils ont trouvé mes chaussures et mon jupon, et leurs commentaires me font rougir de honte.

- Hummm, regardez les gars. J’aimerai bien trouver la jolie petite chose qui porte ça, dit l’un d’eux, sa voix dégoulinant de convoitise. On dirait qu’elle s’est enfuie en vitesse.

- Le sang est frais, elle doit pas être loin. On pourrait la retrouver avant de partir à la recherche des indiens, répond un autre, un sourire carnassier aux lèvres. Ça fait un p’tit moment qu’on a pas eu de femme. Ça me donne faim, ajoute-t-il en reniflant mon jupon.

- Je parie que c’est une pucelle, en plus, ajoute le troisième, se léchant les babines. Un vrai festin.

- ok, cherchons-la, ricane le premier. On va lui montrer ce que c’est, un vrai homme.

- J’espère qu’elle va résister, j’adore quand elles résistent, dit le troisième en ricanant également.

Leurs mots me transpercent comme des poignards. J’ai peur, terriblement peur. Je tremble de tous mes membres, les larmes coulant silencieusement sur mes joues. Je suis prise au piège, coincée entre ce sauvage silencieux et ces brutes avides. Mon père, même avec sa colère et ses coups, me semble soudain une option enviable. Ils continuent de parler en laissant boire leurs chevaux. Je comprends qu’ils ne me cherchent pas seulement moi. Ils sont à la recherche d’un groupe de Comanches, et leur ton laisse entendre qu’ils n’ont pas de bonnes intentions. Je risque un regard vers l’Indien mais il ne quitte pas les hommes des yeux, sa hache de pierre serrée fermement dans sa main. Son regard ne croise pas le mien. Il ne montre aucune émotion comme si j’étais invisible. Je me demande s’il comprend ma langue.

Les hommes, eux, continuent leur conversation, leurs voix rauques et chargées de haine résonnant dans le silence de la forêt. Ils parlent de ce qu’ils feront aux sauvages quand ils les auront attrapés. Leurs mots sont emplis de violence et de mépris. Il parle de vengeance. Ces comanches doivent avoir commis des crimes graves, et j’en ai un juste à côté de moi. Je suis à sa merci.

- On va leur montrer ce que c’est, la civilisation, grogne l’un d’eux, crachant sur le sol. Je pense qu’on peut en tirer un bon prix au marchand d’esclaves.

- Encore plus si on trouve leurs femmes, dit un autre, un rictus obscène déformant son visage. On pourra s’amuser un peu avec elles avant de les vendre.

Leurs paroles me donnent la nausée. Chaque mot, chaque rire gras me souille un peu plus, comme si leur haine me collait à la peau, s’infiltrait dans mes pores. J’ai l’impression de suffoquer sous leur mépris. Je serre les poings si fort que mes ongles s’enfoncent dans ma paume, jusqu’à en déchirer la chair. Je prie en silence. Je prie pour que ces hommes soient punis. Pour que la justice divine s’abatte sur eux sans pitié.

Je ne prends conscience de mes tremblements qu’au moment où une main chaude se pose doucement sur mon avant-bras. Ma peau se tend aussitôt, traversée par une décharge étrange, presque douloureuse tant elle est inattendue. Mon corps se fige, paralysé par le contact. C’est une caresse silencieuse, mais elle m’atteint comme un cri. Je ferme les yeux une fraction de seconde, étourdie, puis je les rouvre… et je tombe droit dans ses yeux.

Son regard est là, planté dans le mien. Brûlant. Insondable. Il ne regarde pas les hommes en bas, il ne cherche pas à fuir ni à se défendre. Il me voit. Moi. Entièrement. C’est comme si, pour la première fois depuis des semaines, quelqu’un m’arrachait au monde, me ramenait à moi-même. Il y a dans ses yeux quelque chose de sauvage mais aussi une douceur impensable qui m’attire. J’ai envie d’y plonger et de disparaître dedans. Mon cœur bat trop vite.

Et pourtant, je vois bien que lui aussi vacille. Il ne s’y attendait pas non plus. Son regard tremble une seconde, juste une seconde, mais je le vois. Comme s’il se battait contre un réflexe, sa respiration change. Son pouce effleure ma peau sans bouger, mais je sens qu’il hésite, qu’il lutte contre quelque chose qui monte en lui. Ce trouble-là, je le ressens dans le moindre de ses gestes.

— Regarde, y’a des traces, là, lance une voix rauque en contrebas.

Le plus vieux des hommes blancs désigne la rive. Je ne vois pas son visage, mais sa voix porte un sentiment d’excitation trop réelle. Je sens l’angoisse m’envahir à nouveau, comme une vague qui remonte trop vite. Je baisse les yeux sur ce que l’homme désigne : les empreintes de mon pied sont bien nettes dans la boue. Ma gorge se serre et mes doigts se crispent jusqu’à en blanchir les jointures. Une douleur aiguë pulse dans mon crâne, et je sens le sang recommencer à couler, tiède, le long de ma tempe. Ma vue se brouille. Je tourne de nouveau la tête vers le Comanche. J’ignore ce que je veux vraiment de lui mais je sais rien qu’à son regard qu’à cet instant précis il ne me laissera pas tomber. Ces yeux me transpercent, j’aime l’impression qu’ils transpercent mon âme. Il glisse lentement la main sous sa chemise, en ressort un morceau de tissu effrangé, qu’il presse avec précaution contre ma blessure. Sa main est ferme, chaude et malgré la douleur, je sens un frisson me traverser. Il ne me quitte pas des yeux et ignore complétement les hommes juste en bas de l’arbre. Sa paume contre ma peau. Il ne dit rien, mais tout vibre de cette tension qu’il essaie de contenir. Sa respiration est plus profonde, son regard accroché au mien, comme s’il s’interdisait de cligner des yeux de peur que je disparaisse. Par réflexe, mes doigts cherchent les siens pour appuyer sur la compresse improvisée. Nos mains se touchent, se reconnaissent sans se connaître. Il ne retire pas la sienne. Au contraire, son autre main se raffermit sur mon avant-bras, ses doigts s’enroulent un peu plus, comme s’il voulait m’ancrer à la terre.

Autour de nous, le monde s’efface. Les voix des hommes, les bruits des sabots, la menace du moment : tout se dissout. Il ne reste que cette bulle fragile entre nous, tissée de regards, de chaleur et de silence. Puis, après un long moment suspendu, le silence est brisé. En contrebas, les hommes remontent à cheval. Le claquement sec des étriers, le cuir qui grince, les sabots qui frappent la terre. Ces bruits, si ordinaires, claquent comme un fouet dans l’air chaud. Ils nous ramènent brutalement à la réalité, tranchant net le fil fragile de cette parenthèse. Le danger n’a pas disparu, il s’éloigne seulement.

Je sens alors ses mains quitter ma peau, d’un geste rapide, presque coupable. Comme s’il redoutait d’avoir été vu. Comme s’il brûlait, lui aussi, de l’intérieur. Son retrait me laisse un froid instantané, un vide insupportable. Nos regards restent unis une seconde encore, puis se décrochent à regret. En silence, nous observons les hommes blancs s’éloigner au trot. Leurs voix, toujours braillardes, se dissolvent peu à peu dans le vent du soir. Ils prennent la direction des plaines du sud, là où les Apaches et les Comanches veillent encore sur leurs terres. Au fond de moi, une pensée sombre et inavouable germe. J’espère qu’ils se feront tuer. J’espère que les Indiens leur feront payer leurs paroles. J’espère qu’ils souffriront. Dieu me comprend, j’en suis certaine.

Le calme revient. Seules les cigales osent encore chanter. Je reste là, immobile, les yeux clos, comme si un seul mouvement pouvait tout faire basculer. Je retiens mon souffle, une dernière fois, me demandant ce que le Comanche va faire de moi maintenant. Ma peur est de retour. J’entends enfin un bruissement dans les feuillages. Il descend de l’arbre. Agile, il s’agrippe à l’écorce avec une aisance déconcertante. Un léger froissement de feuilles annonce son atterrissage. Il reste immobile, aux aguets, ses yeux noirs balayant les environs.

Puis, soudain, il tourne la tête vers moi. Son regard me transperce comme une lame. Mon cœur s’emballe sans que je le commande. Il me regarde sans détour, sans gêne, sans honte. Comme s’il me voyait toute entière. Il est d’une beauté sauvage et intense. Un peu plus âgé que moi peut être mais je n’en suis pas certaine. Ses traits sont ciselés, ses pommettes hautes, son nez droit. Ses cheveux noirs, tressés avec soin, tombent sur ses épaules larges. Sa peau, d’un brun profond, semble vibrer d’une force tranquille. Mais ce sont ses yeux, noirs comme la nuit, qui me troublent le plus. Profonds. Hypnotiques.

Il pose un doigt sur ses lèvres. Je me fige, tremblante.

À cet instant, des bruits de pas résonnent parmi les arbres. Quatre autres Comanches surgissent des sous-bois, accompagnés de cinq chevaux. Leurs visages sont peints de couleurs vives, leurs cheveux ornés de plumes. Ils ne semblent pas m’avoir remarquée. Ils échangent des paroles dans leur langue, une mélodie de sons gutturaux et rapides. Je n’en comprends pas un mot. La conversation est animée, ponctuée de gestes amples. Puis, d’une voix ferme, l’Indien de l’arbre tranche la discussion. Les autres hochent la tête et montent sur leurs chevaux. Ils s’éloignent alors d’un pas rapide dans la même direction que les hommes blancs.

Le silence retombe.

L’Indien s’accroupit près de la rivière et remplit sa gourde. Il jette un regard circulaire, vérifiant que les siens sont hors de portée. Puis, lentement, son regard revient vers moi. Il ne leur a pas dit que j’étais là. Il se détourne, s’approche de son cheval, en détache une couverture épaisse et colorée, et la dépose au pied de l’arbre. Je ne sais pas quoi faire. Je ne bouge pas d’un cil, j’ai bien trop peur qu’il ne tire une flèche avec son arc accroché à sa scelle. Je l’observe et sans un mot, il grimpe sur sa monture. Il lève les yeux vers moi et me fixe droit dans les yeux. Aucun sourire, aucun signe de tête. Juste un silence pesant. Puis un claquement de langue, et son cheval s’ébranle. Je le regarde s’éloigner, sa silhouette se fondant dans l’ombre des arbres. Il accélère, rejoignant les autres. En un instant, il a disparu.

Mon cœur cogne contre ma poitrine. Ce sauvage m’a sauvée. Deux fois.

Je reste perchée dans mon arbre, l’angoisse nouée au ventre. J’aimerais attendre encore, mais la nuit approche, étendant son voile sombre sur la forêt. Je ne peux pas rester ici. Prenant mon courage à deux mains, je descends avec précaution. Mes jambes flageolent, mes muscles sont engourdis. J’aperçois mes chaussures près de la rivière. Je les enfile à la hâte. Mon jupon a disparu, emporté par les hommes blancs. Je frissonne en repensant à eux. Je me mets en marche, le pas hésitant, le regard scrutant chaque ombre. Le silence est oppressant. Aucun bruissement d’ailes, aucun craquement de branches. Comme si la forêt elle-même retenait son souffle.

Puis, un souvenir me frappe. La couverture.

Je me retourne rapidement au chêne et m’en approche avec prudence. Doucement, je la ramasse. Elle est chaude, douce, et imprégnée de l’odeur du feu de bois. Ces motifs sont magnifiques, je n’ai jamais eu d’objet aussi beau. Je l’enroule autour de moi. Un mince réconfort au cœur de cette nuit incertaine.

Je rentre à la maison, le cœur battant, la gorge nouée par l’angoisse. J’ai peur de ce que je vais y retrouver.

La nuit est tombée depuis longtemps, enveloppant tout dans un voile d’obscurité oppressant. Seules quelques braises mourantes luisent faiblement dans l’âtre à travers la fenêtre brisée. L’odeur de fumée flotte dans l’air, mêlée à quelque chose de plus âcre, plus inquiétant.

Quand j’arrive enfin devant la maison, mes pas ralentissent. Une silhouette est assise sur les marches du perron. Mon souffle se coupe. Mon premier instinct est de fuir, mais je n’ai nulle part où aller. Mais je crois le reconnaitre. J’hésite, la gorge sèche, puis je murmure :

— John ?

La silhouette relève brusquement la tête. Un instant plus tard, John bondit sur ses pieds et court vers moi. Il me serre dans ses bras avec une force qui me surprend. Il tremble.

— Bon sang… Sa voix est brisée. Je croyais que tu étais morte…

Je sens ses mains se resserrées dans mon dos, comme s’il avait peur que je disparaisse à nouveau. Moi aussi, je m’accroche à lui, incapable de parler ou de de bouger. Quand il s’écarte légèrement, la lueur de la lune éclaire son visage. Ses traits sont tirés, un œil au beurre noir gonflé sous sa paupière, et ses yeux rougis trahissent les larmes qu’il a versées.

— Où étais-tu ? Sa voix est rauque, tremblante.

Je veux répondre, mais les mots restent coincés dans ma gorge. Trop d’images, trop de peur, trop de tout. Je secoue la tête, incapable de formuler la moindre phrase. John me scrute, cherchant dans mon regard des réponses que je ne peux pas lui donner. Son attention se porte alors sur le tissu coloré que je serre contre moi. Ses sourcils se froncent tandis qu’il effleure la laine du bout des doigts.

— Qu’est-ce que c’est ? murmure-t-il. Puis, après un silence, sa voix se durcit. Où étais-tu ?

Sa main hésitante effleure mon bras. Je détourne les yeux, incapable de soutenir son regard. Mon silence s’éternise. Je vois sa mâchoire se crisper et ses poings se serrer.

— J’étais vers le grand chêne, dis-je finalement d’une voix à peine audible. J’ai trouvé la couverture et… comme je n’avais plus ma jupe, je l’ai pris pour me couvrir.

Je mens. Je ne peux pas lui parler de l’Indien. Il s’inquiéterait encore plus. Ou pire, il se mettrait en colère. Et j’ai eu ma dose aujourd’hui.

— Je vais monter dans ma chambre, je suis épuisée. Est-ce qu’ils sont là ?

J’espère de tout mon être que la maison est vide.

— Non. Ils sont partis peu après toi ce matin, à la chasse. Mais je suis presque sûr qu’ils sont au bar maintenant.

John tient toujours mon bras alors que nous montons sur le perron. Mais juste avant de passer le seuil, il s’arrête et me regarde à nouveau. Son regard devient plus suspect. Puis, brusquement, il recule d’un pas, comme si mes paroles précédentes l’avaient giflé.

— Eliza… pourquoi tu n’as plus de jupon ?

Il cherche ses mots, son regard hanté par mille scénarios qu’il s’imagine déjà.

— Ne t’inquiète pas, je l’ai retiré pour le laver. Le courant l’a emporté. Il n’y avait personne…

Je suis surpris par la facilité avec laquelle je mens. Par la manière dont les mots sortent naturellement, sans hésitation. John me fixe encore un instant, puis secoue la tête, passant une main tremblante sur son visage fatigué.

— Bon sang…

Il semble lutter contre ses pensées. Je vois le soulagement envahir son corps, mais aussi la tension qui refuse de disparaître complètement. Je ravale difficilement ma salive. Les images reviennent en rafale : la fuite éperdue dans la forêt, les hommes blancs, leurs rires brutaux, leurs paroles qui auraient pu si vite devenir des actes… Et cet Indien, surgissant de nulle part, me sauvant de justesse.

Je resserre la couverture autour de moi, comme une armure dérisoire.

— Viens, dit-il enfin, sa voix plus douce. Rentrons.

Je pousse un soupir de soulagement en retrouvant mon lit. La journée a été interminable, chaque muscle de mon corps me fait souffrir, mais je n’ai pas le luxe de me plaindre.

Je me lave rapidement à l’eau froide. Personne ne prend la peine de faire chauffer de l’eau pour moi dans cette maison. J’ai fini par m’y habituer, comme à tout le reste. L’eau glacée me mord la peau, m’arrache un frisson. John est venu en silence, une fiole de désinfectant à la main. Il a froncé les sourcils en voyant ma plaie à la tête tout à l’heure, mais il n’a rien dit. Juste un conseil, presque un ordre :

- Porte un bandeau demain. Ne la montre pas.

Parce que demain, le maréchal vient. Et Père déteste que des étrangers posent des questions sur mes blessures. Il dit que ça trouble l’ordre des choses.

Lorsque je me glisse enfin sous mes couvertures, l’épuisement me tombe dessus d’un coup, lourd comme une pierre sur la poitrine. Et pourtant, malgré la fatigue qui me tord les os, le sommeil ne vient pas. Mon corps est au lit, mais mon esprit court encore, affolé, incapable de se poser. Mon esprit s’accroche à cette journée d’anniversaire, à tout ce qui aurait pu arriver… et à tout ce qui s’est réellement passé.

Je ne peux chasser ces yeux noirs de mon esprit.

Ces yeux profonds comme un ciel sauvage. Ce regard qui ne m’a pas regardée comme les autres. Il aurait pu me livrer aux brutes et pervers blancs, ou même aux siens, qui m’auraient dévorée sans hésitation. Il aurait pu détourner le regard, me laisser disparaître dans la poussière et le sang.

Mais il ne l’a pas fait.

Il m’a sauvée.

Je ne saurai sans doute jamais pourquoi. Je ne sais même pas son nom. Et pourtant… ses mains sur mon bras, sur ma blessure… Je sens encore leur chaleur. Leur fermeté tranquille. Ce n’était pas un geste de domination. Et c’est peut-être ça, le plus déconcertant.

Peut-être ne sont-ils pas tous des monstres, après tout…

Cette pensée trouble flotte en moi. Elle me dérange autant qu’elle me soulage. Mais elle est là, tenace. Et sur cette idée étrange, mes paupières finissent par se fermer lentement. Et le sommeil, enfin, m’emporte. Silencieux, sans rêves mais pas sans mémoire.