Chapter 1
Sophia
– Un autre café ? me demande Matt, le serveur du petit café où je vais régulièrement.
– Hum... non, non, ça ira, merci. J’attends Sarah et Anna, je prendrai quelque chose lorsqu’elles arriveront.
Assise à la table la plus isolée, je lève les yeux vers l’entrée, pourtant loin, pour voir si elles sont enfin là, tout en gigotant sur mon siège.
Toujours rien.
Pour oublier et pour que le temps passe plus vite, mon regard se porte sur l’écran de mon ordinateur portable sur lequel j’aimerais si possible, écrire quelques mots.
Je pousse un énième soupir désespéré. Toujours rien ! Pas l’ombre d’un mot ou d’une idée. Rien, walou, nada ! Le vide abyssal. Pourtant, l’excitation aurait pu être le moteur de mon inspiration.
Apparemment, non.
Pour ma défense, mettez-vous un peu à ma place. Pas facile de se focaliser sur mon manuscrit quand on sait que mes premiers romans sont en train d’être transformés en série télévisée. D’autant plus quand on apprend que l’acteur le plus canon, le plus hot du moment, devrais-je dire, va incarner mon héros. Leurs visages ne feront bientôt plus qu’un : celui d’Andrew Emerson.
Mon cœur bat à mille à l’heure rien que d’y songer, peut-être même que mon cerveau est proche de l’implosion ou de l’explosion, je ne sais plus trop.
Depuis de très nombreuses années, je suis l’autrice d’une saga de fantasy en plusieurs volumes. Pour enrichir l’univers de mes romans, je me suis amusée à tisser ensemble des éléments de différentes traditions culturelles : anglaise, écossaise, albanaise, française… Le résultat ? Un monde unique et original. Du moins, selon les critiques. À ma grande surprise, cette fusion culturelle a captivé de nombreux lecteurs.
Sozakdam, le héros de cette épopée, incarne mon idéal masculin : un guerrier aussi énigmatique que Monsieur Darcy, mais confronté à des forces obscures d’une tout autre envergure. Bien plus dangereuses que le regard assassin de Miss Bennet.
Des talons qui martèlent le sol du café à intervalles réguliers me sortent de mes pensées.
Elles sont enfin là !
Je souris en voyant mes amies arriver. La vérité, c’est qu’elles sont à l’heure et moi… Bien trop en avance. Comme d’habitude. Je pense que le jour où elles arriveront avant moi, elles appelleront la police, l’armée et je ne sais qui d’autre, persuadées qu’il me sera arrivé inévitablement quelque chose de grave.
Le parfum fort et sensuel d’Anna m’emplit les narines. Même si je ne porte jamais ce genre de fragrance, préférant celles plus légères et discrètes, sentir cette odeur familière me met du baume au cœur.
– Salut, ma beauté, dit-elle.
Après quelques câlins, privilèges dont elles ont l’exclusivité, et un échange rapide de nouvelles, nous allons enfin pouvoir aborder le sujet. Celui qui me fait particulièrement ruminer depuis la veille.
– Comment avance ton livre ? me demande Sarah en s’asseyant avec toute l’élégance qui la caractérise.
Si toutes deux lisent mes histoires depuis mes débuts, il y a plusieurs années, Sarah est celle qui s’investit le plus. Peut-être parce qu’elle est prof de littérature.
– Ça avance doucement…
– Mais…, me souffle Anna.
Un soupir s’échappe de mes lèvres serrées.
– Mais… Je n’y arrive pas… Je crois que tout ce qui concerne l’adaptation me chamboule trop. Même si le scénario est quasiment prêt. Ces derniers mois, j’ai pris beaucoup sur moi pour rencontrer les scénaristes. Nous avons énormément travaillé pour peaufiner chaque détail, et je dois avouer que je suis contente du résultat. Le problème, c’est que depuis qu’Andrew Emerson a été choisi pour le rôle de Sozakdam, j’ai l’impression que le projet prend une autre envergure. Et ça me stresse ! Entre le temps passé sur le projet d’adaptation et tout le reste, j’ai pris beaucoup de retard, et la deadline pour rendre mon premier jet à l’éditeur arrive à grands pas. Mon esprit est trop rempli, je n’arrive pas à me concentrer.
– Pourtant, ça fait un moment que tu es au courant de l’adaptation maintenant. Tu as toujours peur qu’on te demande de participer à la promotion ?
– Oui… c’est vrai, dis-je en me triturant les doigts.
– Je croyais que tu avais signé un contrat qui te protégeait ?
– Oui, tu as raison, je ne devrais pas m’en faire autant… À vrai dire, il y a aussi le fait… enfin… vous me connaissez, je ne suis pas à l’aise avec les personnes que je ne connais pas. J’ai la désagréable sensation qu’on m’incite à en faire plus que ce pour quoi j’ai signé.
– Si tu as signé, ils ne peuvent pas te forcer la main !
– Je sais…
Bonté divine, je ne vais jamais réussir à leur cracher le morceau.
– Pourquoi tiendraient-ils autant à ce que tu fasses la promo ? Parce que ce serait un petit scoop, puisque tu n’apparais jamais dans les médias ? Parce que personne ne sait qui se cache derrière S.Bennet ? Même si c’est le cas, personne ne peut te l’imposer. Peut-être que pour t’apaiser, tu devrais penser exclusivement au positif ? suggère Sarah d’une voix douce. Ce sera incroyable de voir tes personnages prendre vie à l’écran, non ?
– Bien sûr que ça l’est. Mais…
Je n’arrive pas à trouver les mots pour exprimer le tourbillon qui m’envahit. Excitation, crainte, fierté et anxiété forment un mélange détonnant qui me fait passer d’un état d’euphorie au stress le plus total en un clin d’œil.
– Écoute, si vraiment c’est trop, on peut t’aider, si tu dois faire quelque chose, on peut jouer les gardes du corps. N’importe quoi, on sera là, m’assure Anna. Pense à tout le parcours accompli jusqu’ici. Tu voulais vivre de ta plume, ce qui est déjà le cas, et aujourd’hui, tes histoires vont toucher un public encore plus vaste grâce à la série. C’est au-delà de tes espérances, c’est une véritable consécration !
– Carrément ! renchérit Sarah.
Leur enthousiasme est contagieux, comme toujours. Elles ont l’art de faire redescendre la pression. Particulièrement Anna, qui est du genre à voir toujours le verre à moitié plein.
Mais me rappelant, ce dont je dois leur parler, je me ratatine sur mon siège. Le dossier émet un son à mi-chemin entre la protestation et la menace de se casser en m’emportant dans sa chute.
Le moment est arrivé.
– Il n’y a pas que ça, les filles.
– Qu’est-ce qui se passe ?
– Est-ce que vous avez vu la dernière interview d’Andrew Emerson ?
– Non, répondent-elles en chœur.
La main un peu tremblante, je cherche sur mon ordinateur la fameuse vidéo.
Sarah et Anna déplacent leur chaise pour se tenir à mes côtés afin de ne pas perdre une miette de ce que je m’apprête à leur partager. C’est d’ailleurs étonnant qu’elles ne soient pas déjà au courant, l’interview fait le tour des réseaux depuis hier. J’aurais souri, si je ne m’apprêtais pas à leur confier ce qui a fait grimper en flèche mon anxiété.
Je ferme les yeux quelques secondes avant d’appuyer sur Play. Mes amies sont focalisées sur l’écran.
Lorsque le bellâtre apparaît, j’ai une sorte de hoquet, comme à chaque fois que je la regarde. Son regard capture la caméra et, l’espace d’un instant, j’ai l’impression qu’il s’adresse directement à moi. Mon pouls s’accélère invariablement malgré les nombreux visionnages.
Qu’est-ce que c’est énervant !
Cheveux bruns, yeux bleus, sourire incroyablement charmant, mâchoire carrée. Tout ce qui me plaît. Andrew Emerson est l’archétype de l’homme viril et sexy.
– Il est vraiment trop canon, ce type, soupire Anna, faisant écho à mes pensées.
Impatiente qu’elles comprennent le nœud du problème, j’avance jusqu’ à l’endroit fatidique, à trois minutes dix-sept. J’en connais parfaitement chaque détail.
– Voilà, c’est là… dis-je, la voix un peu voilée.
«Oui, l’autrice, S. Bennet, a participé au scénario. D’ailleurs, je suis impatient de discuter de l’adaptation et de la possibilité d’une collaboration future.»
Jusqu’à présent, je n’avais pas envisagé l’éventualité d’une rencontre en face-à-face avec lui. Travailler avec l’équipe est déjà assez éprouvant pour mes nerfs, et il a fallu que j’aille parfois au bord de mes limites pour y parvenir. Alors avec cette espèce d’Apollon sur pattes, c’est impossible ! Même pas la peine de l’envisager.
A aucun moment, il n’en a été question. Et je ne suis pas la seule à être surprise. La présentatrice, après un haussement de sourcils surprenant vu le botox qu’elle doit se faire injecter à outrance, réagit à son annonce.
«C’est assez inhabituel, Andrew, que vous souhaitiez personnellement rencontrer l’autrice pour un rôle. Cela vous arrive-t-il souvent ?»
Andrew esquisse un sourire, celui d’un homme à qui rien ni personne ne résiste.
«C’est vrai, c’est une première. Pour incarner Sozakdam, je pense que c’est essentiel. J’ai besoin de m’imprégner de ce personnage complexe, de comprendre ses intentions, comment S. Bennet perçoit Sozakdam, et surtout quelle est la suite qu’elle envisage pour son héros. C’est la même démarche qu’a entreprise Alan Rickman avant de jouer Severus Rogue dans Harry Potter. L’autrice, J.K. Rowling, lui avait confié le destin de son personnage avant que tous les livres ne soient publiés. Cela lui a permis d’incarner Rogue avec une justesse et une profondeur qui n’auraient pas été possibles autrement.»
La présentatrice acquiesce, hochant la tête au fur et à mesure de son discours, visiblement impressionnée par cette comparaison.
Oui, c’est vrai, moi aussi, je le suis…
«Vous pensez que S. Bennet nous réserve des surprises par rapport au personnagecomme c’était le cas pour Rogue ? »
«J’y mettrais ma main au feu. Je suis persuadé qu’elle nous mène en bateau depuis le début.»
Oh my God !
Outre le fait que son assurance m’agace (et que je suis terrifiée), je salue son intelligence et râle un peu, car il va permettre à mes lecteurs de suspecter les plans machiavéliques que je leur réserve dans les prochains tomes.
«Donc, en rencontrant l’autrice, vous espérez comprendre Sozakdam pour lui apporter à l’écran la même authenticité ?»
Bingo Sherlock.
«Exactement. La rencontre avec l’autrice est une étape qui me paraît cruciale pour donner vie à Sozakdam avec la justesse que mérite une telle œuvre.» répond Andrew.
Mince, il a fallu que je tombe sur ce spécimen d’acteur.
«Et le fait qu’on en sache très peu sur cette autrice ne vous motive pas encore plus à la rencontrer ?» ajoute-t-elle, comme si elle détenait la véritable explication de sa démarche.
Andrew laisse transparaître un sourire cent mille volts qui trahit son enthousiasme face à cette perspective. Si je n’étais pas aussi atterrée, je serais éblouie par ce simple mouvement de lèvres.
Ce type n’est pas humain !
«C’est intrigant, c’est vrai. Le fait qu’un esprit si brillant préfère rester loin des projecteurs ajoute une certaine aura autour de son œuvre et autour d’elle. Mais, croyez-moi, ma démarche pour rencontrer S. Bennet est bien plus qu’une simple curiosité. En tant qu’acteur, et j’insiste encore une fois là-dessus, je cherche à saisir chaque nuance de la vision de l’écrivain. Cette rencontre pourra apporter une compréhension profonde qui transparaîtra sans aucun doute à l’écran.»
Merci pour le compliment, pourtant je ne suis toujours pas convaincue.
Il marque une pause, son regard se fait plus sérieux et déterminé. Il amène son buste et son visage en avant, comme s’il s’apprêtait à raconter un secret.
«C’est une occasion en or et je ne veux certainement pas la manquer.»
Des « oohh » et autres exclamations s’élèvent dans le public.
Satisfait de son petit effet, il recule sur le dossier de son siège, le regard toujours rivé à la caméra. C’est comme s’il me mettait au défi de refuser.
Je pense que la moitié des femmes est tombée dans les pommes !
La présentatrice, indéniablement charmée par le bel adonis, continue de boire ses paroles et ne prend pas la peine d’émettre quoi que ce soit de plus sur le sujet ou une quelconque objection. Heureusement, je n’aurais pas pu en supporter davantage. Elle enchaîne avec des questions liées à la production sans aucun intérêt.
J’arrête la vidéo d’un doigt rageur via la barre d’espace.
Et, j’attends. Un silence religieux s’ensuit. Un peu trop long à mon goût.
– Waouh…, commence Anna.
– Ce type est vraiment trop canon, tu es une sacrée veinarde, souffle Sarah.
Pardon ? Ne vont-elles pas compatir?
– Promets-nous que tu vas y réfléchir, Sophia.
– Euh…
– J’en étais sûre ! Allez, Sophia, amène-nous avec toi !
Elles me scrutent, avec leur regard tout mignon. J’ai envie de rire, même si elles ne me disent pas les paroles que j’aurais voulues. Comme de bonnes copines, pourquoi ne tempêtent-elles pas avec moi ? Pourquoi ne me disent-elles pas qu’il abuse ?
– C’est génial, renchérit Sarah. Il va faire un excellent Sozakdam.
– Il doit arrêter de rêver ! La vision du réalisateur va prédominer sur son interprétation du rôle. Donc, je doute qu’il ait réellement besoin de me rencontrer. D’ailleurs, je dirais même que je suis sûre que ça ne servirait à rien, alors il n’y a pas la peine de le rencontrer, CQFD !
– On comprend malgré tout ce qu’on vient de dire, ma chérie, souligne Anna. Ça doit être assez flippant.
– Oui…
– Amanda ne va pas te lâcher ! ajoute-t-elle, compatissante.
– Elle a déjà tenté de me joindre deux fois aujourd’hui.
Mon agent est parfois un vrai pitbull et ça va être encore pire lorsqu’elle apprendra que je rame pour écrire.