Chapitre 1 Koweït, mon quartier pas comme tous
Chapitre 1 – Koweït, mon quartier pas comme les autres
Koweït. Rien à voir avec le pays. Ici, c’est un quartier populaire coincé entre des rues sans noms, des poteaux électriques tordus, et des maisons qui semblent tenir debout par la volonté de Dieu. C’est un endroit vivant, parfois bruyant, souvent imprévisible. Il y a toujours une odeur dans l’air : celle du poisson braisé, du charbon mouillé, ou du parfum fort des mamans du coin. Même les silences y sont rares. À Koweït, tout fait du bruit : les enfants, les moteurs de moto, les vieilles radios grésillantes qui récitent les nouvelles comme si elles s’adressaient à des sourds.
J’y ai grandi, j’y vis encore. Pourtant, j’ai toujours eu cette impression d’être étrangère dans ce lieu que les autres appellent "chez eux" avec fierté. Pas parce que je le déteste, non. Parce que je n’y trouve pas ma place. Comme si je n’étais qu’une passante, une silhouette floue sur une photo de famille bien cadrée.
Je m’appelle Noor Lebato. Seize ans, lycéenne modèle – enfin, en apparence. À la maison, c’est école-maison-téléphone-télévision-ordinateur-études. La routine. Une ligne droite. Pas d’accident de parcours. On ne rit pas trop fort, on ne pleure pas devant les autres, on ne fait pas de bruit. "Sois une fille correcte", disent mes parents. "Sois différente". Différente de qui ? Je n’ai jamais osé poser la question.
Autour de moi, Koweït vit à un autre rythme. Les gens y sont bruyants, directs, vivants. Les enfants courent pieds nus. Les jeunes traînent à la devanture des kiosques à Orange Money, rigolent fort, parfois fument en cachette. Les filles de mon âge s’installent sur les bancs à l’entrée des maisons, les ongles colorés, les mèches rouges ou bleues, les regards qui défient tout. Moi, je passe et elles murmurent. Pas toujours méchamment. Mais elles murmurent.
— C’est la fille de Lebato là, hein ?
— Elle, elle fait genre. Elle n’est pas d’ici.
Elles ont peut-être raison. Je ne suis pas vraiment "d’ici", même si je suis née ici, même si j’ai connu les mêmes pluies, les mêmes coupures de courant, les mêmes vendeurs ambulants. Je ne connais pas leurs codes, je ne parle pas leur langue invisible faite de regards, de blagues et de Gbairais.
Ah, les Gbairais. Si tu ne sais pas ce que c’est, c’est que tu n’as jamais vraiment vécu dans un quartier comme Koweït. Les Gbairais, ce sont les histoires qu’on invente, qu’on amplifie, qu’on relaye avec gourmandise. C’est une dame qui prétend avoir vu la fille du voisin rentrer à minuit. C’est un homme qui dit avoir entendu que le fils du boutiquier vole. C’est une mère qui jure que la petite Awa est enceinte juste parce qu’elle a grossi. C’est du mensonge mêlé à un peu de vérité, mais tellement raconté que tout le monde y croit.
Moi, je ne suis pas douée pour les Gbairais. Je ne sais pas les écouter, encore moins les raconter. Je n’ai jamais compris comment les gens faisaient pour rire de la vie des autres sans se poser de questions. Mais je les entends. Toujours. Et parfois, c’est mon nom qui y passe.
Alors je me tais. J’observe. Je regarde Koweït comme on regarde un film dont on n’est pas l’acteur. Et je me demande : est-ce moi qui suis bizarre ? Ou est-ce le monde autour de moi qui ne me comprend pas ?