1: Northbridge
Ce jour-là, le ciel s’étirait dans un bleu trop calme, comme si même le vent n’osait troubler l’instant. Le train serpentait à travers les paysages suisses, entre montagnes majestueuses et lacs aux reflets argentés, jusqu’à ce que l’on aperçoive, niché dans un écrin de verdure, le pensionnat Northbridge, presque trop parfait pour être vrai.
Northbridge. Le nom seul évoquait les pages jaunies d’un vieux roman anglais, quelque chose de noble, d’intemporel. L'établissement se dressait fièrement au sommet d'une colline, flanqué de pierres anciennes et de tourelles gothiques, comme un château sorti d’un rêve.
C'était un pensionnat privé prestigieux, réservé à ceux qui avaient le luxe de cultiver l’art comme d’autres cultivent des héritages, avec grâce, assurance et beaucoup d’argent. Ici, on étudiait les langues vivantes, les beaux-arts, la philosophie, la littérature et le théâtre. Tout semblait beau, épuré, exigeant.
Moi, j’avais fait ma première année dans une école artistique privée en France. Mais à la fin de l’année, un professeur m’avait recommandé pour un programme plus rare. C’est comme ça que j’ai été admis en deuxième année à Northbridge.
Habillé d’une veste noire courte qui tranchait avec la pâleur du matin, d’un col roulé marron enveloppant mon cou comme pour me rassurer, et d’un pantalon noir impeccable, je fis mes premiers pas sur les pavés du domaine. Mes chaussures en cuir brillaient, mais elles ne pouvaient pas masquer le poids invisible qui alourdissait ma démarche.
J'étais nerveux à l'idée d'être nouveau. Ce n’était pas une question de lieu, j’aurais eu la même boule au ventre n’importe où. C’était le fait d’être nouveau, ce rôle qu’on n’a pas choisi, mais qu’on porte comme une pancarte invisible sur le front. Je savais que j'allais devoir faire connaissance avec les élèves de ma classe et me faire des amis. Cette idée m'angoissait un peu.
- Bonjour, vous cherchez quelque chose ? demanda une voix douce.
Je levai les yeux. Une fille aux longs cheveux châtains, tirés en une tresse, me fixait avec un sourire poli.
- Oui… euh, la salle A77. Pour le cours de littérature.
Elle hocha la tête. Ah, Richard, en professeur principal, je crois. Deuxième étage, à gauche.
Je la remerciai, maladroitement, puis montai l’escalier en bois foncé. Les marches grinçaient légèrement, comme si elles chuchotaient les noms de ceux qui les avaient gravies avant moi.
Arrivé à l’étage, je me retrouvai devant la fameuse porte. A77. Mon cœur battait à tout rompre, comme si chaque battement était une question.
Et si ça se passait mal ? Si je ne m’entendais pas avec eux ? S’ils étaient tous désagréables ? Supérieurs ? Fermés ?
Ils se connaissaient depuis un an déjà. Moi, j’arrivais en milieu de parcours. Je restai immobile un instant devant.
À travers la vitre floue de la porte, je jetai un œil discret à l’intérieur de la salle. Il n’y avait que quelques tables, bien moins que je ne l’aurais imaginé pour une classe. Une atmosphère étrange, presque feutrée.
Seuls deux élèves étaient visibles dans mon champ de vision.
Le premier était assis, seul, plongé dans la lecture d’un livre dont la couverture sombre ne laissait deviner ni le titre ni le sujet. Il avait les cheveux longs, noirs, qui tombaient avec élégance jusqu’aux épaules.
Un col roulé noir lui montait jusqu’au menton, et une grande veste noir reposait comme un manteau de roi sur ses épaules, sans qu’il prenne la peine de l’enfiler correctement. Son visage était calme, impassible. Il semblait appartenir à un autre siècle. Tout en lui criait « ne me dérange pas ».
À côté de lui, un autre garçon contrastait radicalement.
Je ne le voyais d’abord que de dos, remuant sur sa chaise comme un feu follet incapable de tenir en place. La chaise elle-même était tournée vers l'autre garçon, comme s’il attendait une réponse à un dialogue que lui seul animait.
Il bougeait sans cesse, ses jambes s’agitant d’un côté à l’autre, ses pieds tapant légèrement contre le sol. Ses mains étaient occupées à jouer avec les bords de son pantalon, comme s’il ne pouvait se fixer nulle part.
Puis, soudainement, il bondit. D’un geste abrupt, presque théâtral, il se leva et s’élança à travers la salle, sans but apparent, comme un vent fou se déplaçant d’un coin à l’autre, une impulsivité débridée. Il fit les cent pas, sans se soucier de l’espace autour de lui, ouvrant et refermant la bouche. Il n'avait pas l'air d'arrêter de parler.
L'autre garçon ne semblait même pas le remarquer. Il restait assis, plongé dans son livre, impassible. C'était comme si aucun mot ne semblait trouver son chemin jusqu’à lui. Parfois, ses yeux se levaient brièvement pour capter un mouvement, un léger geste, mais rien ne semblait perturber son attention.
C’est lorsqu’il fit volte-face que je pus l’observer en entier. Son visage était expressif, presque lumineux. Ses cheveux très courts brillaient d’un blond si clair qu’il flirtait avec le blanc, mais sans perdre cette touche dorée qui donnait à sa silhouette une aura étrange.
L'éclat du soleil matinal, peut-être, ou juste la lumière qui jouait sur ses mèches claires, mais quelque chose dans sa chevelure donnait l’impression qu’il appartenait à un autre monde.
Il avait les yeux bleus ou gris, je ne voyais pas assez bien de là où j'étais et ses joues étaient roses, naturellement, comme s’il sortait d’un froid vif ou comme si une brise fraîche venait de les effleurer, ajoutant à son apparence une fragilité étrange, comme si la moindre brise pouvait les faire s’envoler.
Il n’avait pas l’air du tout préoccupé par l’espace qui l’entourait. Une sucette pendait entre ses doigts fins, qu’il faisait tournoyer paresseusement, comme si chaque mouvement était une distraction sans fin. De temps en temps, il la portait à ses lèvres et la retirait de nouveau d’un geste distrait.
Il portait une chemise blanche, manches retroussées avec négligence, le col ouvert de façon décontractée, presque insouciante, et une cravate rouge foncée pendait mollement contre son torse.
Sur le dossier de sa chaise, une longue veste noire, ample, reposait avec élégance, semblait l’attendre, prête à être enfilée dès que le moment serait venu, comme un fidèle compagnon.
Je restai là, figé, une seconde de trop, observant ce tableau presque irréel. Mais l’angoisse qui me nouait le ventre s’atténua légèrement après avoir vu quelques visages.
Mon livre de littérature dans une main, de l'autre j’atteignis la poignée. Un déclic. Puis un grincement doux, presque timide, s’échappa des gonds.
Aussitôt, le blond à la sucette cessa de bouger. Son pas suspendu en plein mouvement, il se figea, la sucette à moitié dans la bouche, les yeux dirigés vers la porte. Quant au garçon au livre, il leva les yeux. Lentement.
Son regard se posa sur moi sans insistance, sans hostilité, mais avec une lucidité presque froide, comme si j’étais un détail qu’il intégrait à son décor. Instinctivement, mon regard balaya la salle, m’attendant à découvrir une dizaine d’élèves dispersés dans l’espace, comme dans une classe classique.
Mais non. La salle était étrangement vide, creusée de trop d’espace entre les bureaux. Seulement six garçons, en me comptant, en tout. Et aucun visage féminin alors que c'était un pensionnat mixte.
Je les vis alors. Trois autres garçons, que je n’avais pas vus derrière la porte vitrée. À gauche, près des fenêtres, un roux flamboyant, pas un roux terne ou châtain cuivré, non, un vrai roux.
Une teinte orange vif, presque carotte. Il était tourné à moitié vers les deux garçons assis à côté de lui, leur murmurant quelque chose en coin tout en me regardant sans dissimuler sa curiosité.
Les deux autres… Ils se ressemblaient énormément. Non, ce n’était pas qu’ils se ressemblaient. C'était presque un miroir. Mêmes cheveux bruns foncés, un coupé court, et l'autre, les cheveux plus longs qui descendaient jusqu'aux oreilles. Mêmes yeux bleus d’un éclat glacé, pénétrants, presque métalliques.
Leur ressemblance était trop flagrante pour n’être qu’une coïncidence. Des jumeaux, sans doute. Ils ne parlaient pas, mais ils m’observaient, eux aussi. Tous trois le faisaient. Pas avec de l’agressivité ni de l’hostilité, mais pas accueillants non plus.
C'était plutôt ce genre de regard qui te dissèque, qui t’évalue. Ce regard lent et précis qu’on réserve à un élément étranger, un intrus.
L’impression désagréable d’être tombé au mauvais endroit, au mauvais moment. J’eus presque envie de refermer la porte derrière moi et de vérifier le numéro sur la plaque. Était-ce vraiment ma classe ?
Ils étaient tous installés comme s’ils avaient déjà des habitudes, comme s’ils étaient ensemble depuis longtemps. Un monde clos dans lequel j’entrais sans y être invité.
Je finis par repérer une table vide au fond, isolée, et m’y dirigeai en silence. Chaque pas résonnait à mes oreilles comme un bruit déplacé. Le froissement de ma veste, le léger choc de mon livre sur le bois… Tout me semblait de trop et le moindre de mes gestes me paraissait trop bruyant.
Mais à peine avais-je effleuré la chaise que le blond, celui à la sucette, se détacha de son coin comme attiré par une force invisible. Il s’approcha de moi, sans gêne. Il ne souriait pas. Il n’avait pas l’air énervé non plus. Juste… curieux. Comme un chat qui observe un oiseau sur le rebord d’une fenêtre.
Je levai les yeux vers lui. Et si les problèmes commençaient maintenant ? pensai-je, tandis qu’il s'arrêtait juste devant moi.