Carlés Moralés
— Mon fils, je vais rester un peu, encore un peu, murmura mon père en s’asseyant sur la chaise face à mon bureau.
— Je ne t’ai pas entendu frapper, dis-je sans prendre la peine de lever les yeux de mon écran d’ordinateur.
— Parce que je n’ai pas frappé, dit-il, cette fois d’une voix plus grave.
Le silence s’installa. Je sentais ses yeux sur moi, mais je ne ressentais ni haine, ni mépris. Et ça me déstabilisa. Complètement.
— Que veux-tu ? demandai-je.
— Je ne veux rien. Je te regarde faire... faire ce pour quoi tu es né. Et tu le fais si bien... Je suis fier de toi.
Un tsunami aurait pu frapper la côte que ça n’aurait pas ébranlé mon corps davantage. Que se passait-il ? Ce changement si soudain me mettait mal à l’aise, en stress.
Je posai mon stylo d’une main que je forçai à rester calme, et plongeai mon regard dans le sien.
Sans un mot.
À la recherche du moindre détail, du moindre indice capable de trahir son comportement.
Mais l’homme en face de moi était le criminel le plus expérimenté, le plus redouté que j’aie jamais croisé.
Il était le contrôle réincarné.
Et moi, derrière mon masque d’impassibilité, je sentais le doute grignoter mes défenses, une fissure invisible prête à tout faire éclater.
— Que comptes-tu faire avec les Mexicains ? Don Serrà a quitté l’Espagne. Mon informateur sur la piste vient de me l’annoncer.
Je levai les yeux vers lui, troublé malgré moi. Il ne frappait pas, il ne s’asseyait jamais. Il donnait des ordres, il imposait. Pas ça. Pas... converser.
— Petit Génie m’a envoyé l’info aussi. Il ne devrait pas tarder à atterrir, soufflai-je, sur mes gardes.
Il me fixait sans animosité, comme s’il attendait... quoi, au juste ? Mon plan ? Mon opinion ? Mon père n’attendait jamais rien de personne.
— Qu’est-ce que tu vas faire, Carlés ?
Sa voix n’était pas dure, pas froide. Juste... curieuse.
Et cette curiosité me mettait terriblement mal à l’aise. Je sentis mes épaules se raidir. Pourquoi ? Pourquoi ce ton ? Pourquoi ces questions ?
Il s’appuya contre le dossier de la chaise, l’air presque... fier.
— Tu es devenu mon égal, murmura-t-il. Et bientôt... tu me surpasseras.
Il marqua une pause, laissant ses mots s’insinuer dans ma tête, troubler mon équilibre.
— Je sais que tu prendras les meilleures décisions.
Son regard se fit plus perçant, plus lourd.
— Mais si tu veux... je peux encore t’apporter un peu d’aide. Quelques conseils. Si tu le souhaites.
Mon cœur battait plus vite. Trop vite. Je n’avais pas l’habitude qu’il me propose quoi que ce soit. Encore moins de l’aide.
Face à mon silence, il inspira profondément, puis reprit, sa voix plus basse, presque rauque :
— Je suis ton père, Carlés.
Les mots tombèrent dans la pièce, lourds de tout ce qu’ils n’avaient jamais dit.
— Tout ce que j’ai fait... tout ce que j’ai dû faire, c’était pour protéger notre famille.
Il se redressa légèrement, son regard accroché au mien.
— À aucun moment... tu m’entends ? À aucun moment, je ne vous ai pas aimés.
Je sentis ma gorge se serrer, malgré moi.
Je n’avais jamais attendu ce genre de paroles. Encore moins de sa part.
— Aujourd’hui, il ne reste que nous deux, poursuivit-il d’une voix grave.
— Toi et moi.
Il marqua une pause, pesant chacun de ses mots.
— Et j’aimerais... que tu en sois conscient.
Je baissai brièvement les yeux, incapable de soutenir son regard une seconde de plus.
Un vide étrange m’envahit. Mélange de colère étouffée, de tristesse, et d’une douleur sourde que je n’avais pas vu venir.
Mais sa voix claqua dans l’air, dure, presque brutale :
— Ne baisse jamais les yeux.
Il se pencha légèrement vers moi, son regard brûlant planté dans le mien.
— Jamais. Et devant personne.
Je relevai la tête malgré moi, le cœur battant contre ma poitrine.
— Je sais que tu me hais, ajouta t-il dans un souffle rauque.
— Et crois-moi... je me hais aussi.
Un frisson me parcourut, glacial, impossible à contrôler.
Il n’y avait pas de colère dans ses mots. Pas de menace.
Juste la vérité nue. Crue.
Et pour la première fois, je vis l’homme derrière la légende. Derrière le monstre.
Je pris une inspiration, chassant le bordel émotionnel qui menaçait de me bouffer tout entier.
Mon père voulait que je me tienne droit. Alors je le ferai.
Pour moi. Pour ce que j’étais devenu.
— Je vais rencontrer Don Serrà, finis-je par dire d’une voix ferme.
Je vis l’ombre d’un intérêt passer dans ses yeux, mais il se contenta d’un bref signe de tête, m’invitant à continuer.
— On va remettre en place un traité de paix.
Je croisai les mains devant moi, retrouvant peu à peu mon calme froid.
— Les Argentins veulent du pouvoir. Ils ne le cachent même plus.
Je laissai échapper un sourire sans joie.
— Alors il serait judicieux de garder les Mexicains sous la main. Les utiliser comme levier.
Il ne bougeait pas, mais je sentais sa concentration absolue.
— On leur laissera conserver leurs commerces. Leurs réseaux de drogue aussi, mais seulement en périphérie du département. Je garde le monopole des armes.
Je marquai une pause pour être sûr qu’il saisisse l’enjeu.
— Et dans les prochaines semaines, j’implanterai nos hommes au cœur du Mexique. À la capitale.
Je me redressai légèrement.
— Cette fois, c’est nous qui dicterons les règles.
Le silence dura encore quelques secondes avant que mon père ne rompe enfin l’immobilité.
— Et tu penses que Don Serrà va accepter ça ? demanda-t-il, sa voix toujours posée, mais plus incisive.
Je soutins son regard sans ciller.
— Il n’aura pas le choix, répondis-je simplement.
Mes mots claquèrent dans l’air, nets, définitifs.
— Si tu dois frapper, frappe fort. Et si tu as besoin de moi... tu sais où me trouver mon fils.
J’acquiesça. Je ne refusai pas son aide.
Mon père se leva sans un mot.
Il me lança un dernier regard, indéchiffrable, puis tourna les talons et quitta le bureau.
Je restai là, figé, quelques secondes de plus, pensif, perdu.
Comme si son départ avait laissé derrière lui un vide que je ne savais pas comment remplir.
Je restai là, encore un moment, seul dans le silence pesant du bureau.
Puis je me redressai lentement, reprenant le contrôle. Tout roulait. Le cartel n’avait jamais été aussi puissant.
Chaque jour, de nouveaux hommes étaient recrutés, formés, endurcis sous mes ordres. Le business tournait mieux que jamais. Les comptes explosaient.
Les Mexicains... ils n’étaient plus qu’à quelques heures de plier l’échine.
Et pourtant.
Je serrai les poings, sentant la colère me ronger de l’intérieur.
Une colère froide, irrationnelle, dévorante.
Tout allait bien. Tout était sous contrôle.
Alors pourquoi ce putain de feu dans mes veines ?
Pourquoi ce goût amer au fond de ma gorge ?
Tout allait bien. Tout était sous contrôle. Oui.
Sauf Havana.
Je me levai d’un bond, renversant presque l’énorme fauteuil.
Je devais la voir.
M’assurer qu’elle était encore là, encore à moi... même si je n’avais aucune assurance de rien.
Je traversai le bureau à grandes enjambées, récupérant au passage mon blouson sur le dossier de la chaise.
Je claquai la porte derrière moi.
Les couloirs semblaient vides, silencieux.
Mais dans ma tête, tout hurlait.
Chaque pas me rapprochait d’elle.
Chaque pas me rappelait que, pour Havana, j’étais prêt à brûler tout ce que j’avais construit.
Même moi.
En démarrant la voiture, je composai le numéro d’Emilio.
— Elle est où ? demandai-je d’une voix grave.
— Elle vient d’arriver chez elle, Patron. Elle compte sortir au Senss ce soir.
— Quoi ?
— Tu as bien entendu. Elle en a rien à foutre, souffla Emilio.
— Je m’en occupe.
— Je ne pourrai pas la suivre là-bas, Carlés.
— Elle n’ira pas ! criai-je.
Puis je raccrochai.
Mon pied écrasa l’accélérateur. La voiture bondit en avant, rugissante, dévorant la route comme ma colère dévorait mes tripes. J’étais furieux.
J’arrivai en bas de chez elle.
Je ralentis, apercevant la voiture d’Emilio garée un peu plus loin.
Il était resté là, fidèle à son poste.
Je lui fis un simple signe de la main, pas besoin de mots ,avant de me garer juste en face de son immeuble.
Je sortis de la voiture, la rage encore brûlante sous ma peau, et montai les marches quatre à quatre.
Mon cœur cognait fort. Trop fort.
Arrivé devant sa porte, je sortis la clé qu’elle m’avait confiée.
Je la tournai dans la serrure, ouvris la porte...
Je jetai un rapide coup d’œil à l’intérieur. Vide. Silencieux. Elle était là, quelque part, toute proche.
Mais je n’entrai pas.
Je ressortis calmement, refermai la porte, tournai la clé, et verrouillai soigneusement.
Puis je me plaçai face à la porte.
Et je sonnai.
Je voulais qu’elle croit, encore un peu, qu’elle avait le contrôle.
Qu’elle me laissait entrer.
Que j’attendais sa permission.
Je sonnai encore.
La porte se déverrouilla, et elle apparut devant moi.
Enroulée dans une serviette, la peau ruisselante, encore perlée de gouttes.
— Carlés ? demanda-t-elle, surprise.
— Je peux rentrer ? soufflai-je, la voix basse.
— Eu... oui, bien sûr...
Bingo. Elle était déstabilisée.
— Tu ouvres dans cette tenue ? lançai-je, mon regard glissant lentement sur elle.
— Pardon ? répondit-elle, sur la défensive.
— Est-ce que tu ouvres toujours ta porte en serviette ?
— Personne ne vient jamais, Carlés...
— Eh bien là, tu as ouvert...
Elle me coupa brutalement :
— Putain, t’es là pourquoi, Carlés ? Pour parler de petites serviettes ?
Son ton sec me heurta de plein fouet. Je fis un pas en avant, sans réfléchir. Elle recula d’instinct, mais elle était coincée contre le mur maintenant.
Son regard accrocha le mien, plein de défi, mais aussi d’une peur qu’elle essayait de masquer. Je m’arrêtai à un souffle d’elle.
Je la dévorai des yeux. Sa peau mouillée. Ses lèvres entrouvertes.
La colère grondait en moi, féroce. La jalousie aussi.
Je voulais lui hurler dessus. Je voulais la plaquer contre ce mur et lui faire comprendre à quel point elle m’appartenait.
N’importe qui d’autre aurait été mort pour un tel comportement.
Aucun autre n’aurait eu droit à cette arrogance. À cette défiance.
Personne. Sauf elle. Mais je fis autre chose.
Quelque chose d’encore plus violent. Je levai une main, lentement. Et je la posai contre sa nuque, la tirant doucement contre moi.
Sans brutalité. Sans précipitation.
Je la pris dans mes bras. Simplement et fermement.
Mon visage se perdit dans ses cheveux humides.
Et je fermai les yeux, luttant pour ne pas tout laisser exploser.
— Je suis là parce que je peux pas faire autrement, murmurai-je contre sa peau.
Parce qu’elle était ma seule putain de faiblesse.
Et que je n’avais jamais voulu d’autre faiblesse que celle-là.
Pendant un instant, elle resta immobile contre moi.
Son cœur battait vite, presque affolé sous ma main.
Je sentis son souffle chaud contre mon cou.
Et puis, tout bas, dans un murmure à peine audible, elle lâcha :
— Moi aussi, j’ai besoin de toi.
Ses mots se fracassèrent contre mon crâne comme un coup de poing.
Rien d’exagéré. Pas de promesses. Juste la vérité. Écorchée.
Je resserrai doucement mes bras autour d’elle, comme si je pouvais la garder prisonnière de cet instant.
Comme si je pouvais la protéger de tout ce qui allait venir.
Mon téléphone vibra dans ma poche.
— Tu ne réponds pas ? demanda-t-elle.
En guise de réponse, je l’embrassai doucement.
Je murmurais contre sa bouche :
— Tu ne peux pas aller là où tu comptes aller ce soir.
— Ah bon ? Et qu’est-ce qui m’en empêche ? lança-t-elle, le ton défiant.
— Havana...
Elle s’écarta légèrement, un sourire ironique aux lèvres.
— Je n’ai ni tatouage de gang, ni carte membre d’un cartel... lança-t-elle avec une insolence glacée.
Je la fixai, le regard noir.
— Ça te fait rire ?
— Je vais où je veux, Carlés, dit-elle simplement.
Puis ajouta:
— Et je n’ai aucun compte à te rendre.
Je la fixai, le sang bouillant sous ma peau.
Un millimètre de plus et je l’explosais contre ce mur.
Je serrai les poings si fort que mes jointures blanchirent.
Je me forçai à rester immobile. À garder le contrôle.
À ne pas lui faire peur. Mais elle avait déjà senti quelque chose.
Je vis l’ombre de la peur passer dans ses yeux, brève, furtive.
Ça me transperça plus violemment que n’importe quelle balle.
Et pourtant, elle ne baissa pas les yeux. Elle ne céda pas.
— C’est à prendre ou à laisser, ajouta-t-elle, la voix plus tremblante qu’elle ne l’aurait voulu.
Je fermai brièvement les yeux, essayant de repousser la rage qui me montait à la gorge.
— Ce n’est qu’un verre entre copines, précisa-t-elle, comme pour atténuer le choc.
Mais elle ne changeait pas d’avis.
Pas d’un putain de millimètre.
Je pris une grande inspiration, glaciale.
— Alors ne prononce pas mon nom là-bas, grognai-je entre mes dents serrées.
Puis, sans lui laisser le temps de répondre, je fis demi-tour.
Je claquai la porte derrière moi.
Et je dévalai les escaliers, la rage vrillant mes veines.
J’étais fou furieux.
À deux doigts de tout faire exploser.
Je claquai la porte de ma voiture d’un coup brutal.
Le bruit résonna dans le silence de la rue.
Je m’installai derrière le volant, tendu à l’extrême.
Un hurlement silencieux me montait dans la gorge.
Je tapai violemment du poing contre le volant, le corps entier traversé par une rage que je ne savais plus contenir.
Je passai une main fébrile dans mes cheveux, essayant de reprendre le contrôle.
Le téléphone vibra encore dans ma poche.
Je le sortis d’un geste brutal.
Un message s’afficha sur l’écran :
“Don Serrà est en chemin. Rencontre confirmée dans l’entrepôt, périphérie Est.”
Je serrai les dents.
Je poussai un soupir rauque, lourde décharge de frustration.
Je devais me reprendre.
J’avais un cartel à faire plier.
Et aucun droit à l’erreur.
Je démarrai la voiture en trombe, les pneus hurlant contre l’asphalte, puis freinai violemment au niveau de la voiture d’Emilio.
Sans même sortir de la voiture, je baissai la vitre.
— Mets une équipe. Des nouvelles recrues, postées au Senss ce soir.
Je marquai une pause, mon regard accroché au sien.
— Et suis-moi. Don Serrà est en route.
Emilio acquiesça d’un simple geste de la tête, puis fit demi-tour pour rouler derrière moi.
Direction l’entrepôt.
Direction la guerre.