À la frontière des mondes

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Summary

J’ai été tenue à l’écart de leur monde — de mon monde — bien trop longtemps. Aujourd’hui, la guerre gronde et la fuite n’est plus une option. S’il me faut traverser les flammes, franchir les frontières, aller jusqu’au bout du monde, alors je le ferai, pour lui. Au milieu du chaos, il est mon ancrage, celui qui me protège quand tout menace de céder. À ses côtés, les ombres se dissipent et la peur reflue. Et si l’aimer signifie brûler avec lui, alors je suis prête à en accepter le prix.

Genre
Romance
Author
Mél Mas
Status
Ongoing
Chapters
24
Rating
4.6 5 reviews
Age Rating
18+

De retour

- Attends Tata, je vais t’ouvrir la portière.

Je n’ai pas le temps de contourner la voiture que Jeanine a déjà mis pied à terre. Son regard moqueur croise le mien et elle me lance avec un sourire en coin :

- Je ne suis pas une vieille chose fragile jeune fille !

Je pouffe en secouant la tête et attrape son coude pour l’aider à s’extraire de ma petite citadine blanche. Je l’oblige à passer son bras autour de mes épaules, lui prenant son sac des mains au passage.

- Tu sors de l’hôpital après avoir fait un infarctus Tata, arrête de prendre ça à la légère s’il te plaît, dis-je en soupirant.

Elle roule des yeux, feignant l’exaspération, mais je sais qu’elle perçoit mon inquiétude. Après la ménopause, elle a pris quelques kilos et, malgré une santé de fer, un caillot a fini par lui jouer un mauvais tour. Elle refuse cependant d’admettre qu’elle doit ralentir le rythme. Laisser son poste, ne serait-ce que temporairement, lui semble inconcevable.

Tandis que nous marchons vers la porte de l’infirmerie, mon regard se pose sur le domaine qui m’a vue grandir. Ce lieu, je le connais par cœur. Un manoir majestueux en plein cœur de la forêt solognote, bordé par une vingtaine de dépendances : écurie, forge, infirmerie, chenil, maison des employés... En son centre, un vaste étang miroitant, où glissent avec nonchalance des cygnes et des canards. Hormis les bâtiments, tout ici est sauvage. Cerfs, biches et sangliers cohabitent en paix, du moins jusqu’à l’ouverture de la saison de chasse.

- Tu veux t’installer dans le canapé ? demandé je doucement en ouvrant la porte.

Jeanine secoue la tête.

- Je vais bien, Ela, arrête de me traiter comme une de tes patientes.

Je pince les lèvres et l’observe un instant. Si elle déteste qu’on prenne soin d’elle, je ne peux tout simplement pas faire comme si de rien n’était. Elle s’appuie sur le meuble du salon et me fixe avec un air attendri.

- Ma chérie, je sais que tu t’inquiètes. Mais je suis solide, tout va rentrer dans l’ordre.

Je soupire, vaincue.

- Promets moi juste de ne pas forcer.

Elle me tend son petit doigt, un sourire espiègle aux lèvres.

- Je le jure solennellement, madame l’infirmière.

Je ris, vaincue en liant mon petit doigt au sien.

Jeanine a toujours su détendre l’atmosphère, même quand rien ne s’y prête. Après lui avoir servi son thé, je décide d’aller prendre l’air pour lui laisser un peu d’espace. Je sais que la maison lui a manqué et qu’au fond elle a eu peur, peur de perdre cet endroit si cher à son cœur et peur surtout de m’abandonner elle aussi...

Je sors dans la fraîcheur du matin, inspirant à pleins poumons l’air vif de décembre. Le domaine s’éveille lentement, baignant dans une lumière dorée. Quelques oiseaux s’agitent dans les branchages et le bruit familier des sabots sur le sol gelé me parvient.

J’avance sur le parking près du manoir et me dirige vers les écuries, dans l’espoir d’y croiser Antoine, le maréchal ferrant et ami de Jeanine depuis de longues années. En chemin je m’arrête pour caresser Darkness, l’étalon du propriétaire des lieux. Il est majestueux, d’une puissance brute qui impose le respect. Son pelage sombre comme une nuit sans lune et ses yeux d’un bleu perçant m’ont toujours captivé.

- Bonjour mon beau, comment vas-tu ?

Je glisse mes mains de chaque côté de sa tête, gratte doucement sous ses oreilles et pose mon front contre son museau. Son souffle chaud caresse ma peau et une vague de calme m’envahit.

- Nos balades me manquent, qu’est-ce que tu dirais d’aller te dégourdir un peu les pattes ?

Une portière qui claque interrompt mon monologue. Mon regard se tourne instinctivement vers l’allée. Une berline noire aux vitres teintées vient de se garer. Le chauffeur, Dimitri, contourne le véhicule pour aller ouvrir la portière arrière. Une silhouette élégante en émerge, d’abord des chaussures en cuir parfaitement cirées, puis une main large, forte.

Xavier est de retour.

Cet homme a toujours fait naître en moi des sentiments contradictoires, oscillant entre la fascination et la peur. Il est tellement imposant physiquement parlant du haut de ses 1m95 et charismatique qu’il me déstabilise. Chaque mouvement est mesuré, calculé, empreint d’une autorité silencieuse. Avec son costume bleu nuit taillé sur mesure qui fait ressortir ses yeux d’un bleu glacial, il est la parfaite définition de la beauté virile et dangereuse.

L’envie de reculer dans l’ombre me gagne, hélas il est déjà trop tard. Il se dresse de toute sa hauteur, rajuste son costume et avance vers moi.

- Ela.

Sa voix grave vibre dans l’air glacé. Mon prénom dans sa bouche, c’est une caresse et une menace à la fois. Je me réprimande mentalement. Je ne devrais pas réagir ainsi. Je ne suis plus une adolescente impressionnable.

- Bonjour Xavier, répondis-je, la gorge sèche.

Son regard m’accroche, implacable. Il prend son temps pour me scruter ce qui fait naître un frisson au creux de mes reins.

- Jeanine est donc de retour parmi nous ?

Je hoche la tête, incapable de formuler une phrase cohérente.

- Comment va-t-elle ?

- Mieux, merci.

Il acquiesce lentement, s’avance d’un pas et mon corps se tend. Il est proche, trop proche. L’air entre nous semble plus lourd. Une fraction de seconde, il hésite. Puis, doucement, il tend la main et frôle ma joue du bout des doigts. Le contact est infime, fugace, mais c’est comme si un courant électrique venait de me traverser de la tête aux pieds. Instinctivement, je recule, le cœur battant à tout rompre.

- Qu’est-ce ...

Je bredouille, me sentant rougir jusqu’à la racine des cheveux.

- Tu as une tâche sur le visage, je voulais simplement... Peu importe.

Son ton est froid, mais il y a quelque chose dans son regard. Une ombre, tapie au fond de ses prunelles brillantes qu’il tente de masquer. Sans un mot, il tourne les talons et s’éloigne à grandes enjambées. Je reste figée, le souffle court. Ma peau encore brulante là où ses doigts se sont attardés.

Chamboulée, j’oublie ma balade et retourne à l’infirmerie. Quand je passe la porte Jeanine me dévisage.

- Déjà de retour ?

- Oui, il fait super froid. Je vais plutôt opter pour un bon bain chaud.

- Hum, ok.

Elle arque un sourcil, sceptique, mais n’insiste pas.

En plus du cabinet de Jeanine, il y a deux chambres, deux salles de bains et une grande cuisine ouverte sur un espace salle à manger-salon.

Pressée de lui dissimuler mon trouble, je file en direction de l’étage pour prendre une chemise de nuit et remplir la baignoire. L’eau chaude détend mes muscles, mais pas mon esprit. Je repense à cet échange, à la façon dont il m’a regardée. C’était la première fois qu’il me touchait en dix ans.

Au fil des années je n’ai eu que peu de contacts avec lui. Je sais qu’il est marié depuis un ou deux ans mais ils ne vivent pas ici. Son frère, Charles, en revanche vit au manoir et est un homme doux et bienveillant à l’image de leur père, décédé en début d’année.

Charles est diabétique et Jeanine s’occupe de lui depuis qu’il est petit, quand je suis devenue infirmière à mon tour il a souhaité que je prenne le relai et même si je ne travaille pas ici, je prends toujours le temps de lui faire ses prises de sang et autres bilans. D’ailleurs demain matin je vais devoir aller le voir. La présence de Xavier m’inquiète, mes réactions à son contact sont tellement imprévisibles...