L’ombre de l’abîme

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Summary

L’un chasse. L’autre se cache. Leurs destins sont une collision inévitable. Dans un Royaume qui ne pardonne pas la moindre tâche, Émo est une erreur de la nature. Un banni qui survit dans l’ombre, entre un père violent qui tente de "raboter" son âme et le secret terrifiant qui déchire sa peau : deux ailes immaculées qu’il doit dissimuler à tout prix. Pour lui, chaque jour est un combat contre le vent, contre la douleur, et contre le désir interdit qu’il éprouve pour celui qu’il ne devrait même pas regarder. Lucas est tout ce qu'Émo n’est pas. Un mage puissant, héritier d’une lignée d’élite, dévoué à une mission sacrée : traquer l'hybride, cet être mi-ange, mi-humain dont l’existence menace l'équilibre du monde. Lucas a besoin de ce monstre. Il est la clé pour libérer sa sœur, Lucie, captive d’un démon. Ce que Lucas ignore, c’est que l’objet de sa traque s’assoit à quelques mètres de lui en classe. Ce qu'Émo ignore, c’est que son "phare" est en réalité son prédateur le plus dangereux. Entre prophéties oubliées, alchimie interdite et machinations complexes, leurs deux mondes s'entrechoquent. Quand le chasseur découvrira que sa proie est celui qui fait battre son cœur, choisira-t-il le devoir ou la déchéance ? Plongez dans une Dark Fantasy où la lumière est un mirage et où l'amour pourrait bien être le plus profond des abîmes.

Genre
Fantasy
Author
Aude FZ
Status
Complete
Chapters
59
Rating
n/a
Age Rating
18+

1 | Le reflet de l’abîme


Le reflet de l’abîme


Émo

Le choc est brutal, sec, inattendu. Je suis projeté violemment contre le mur de pierre du couloir. Mon bras heurte la paroi avec un craquement sourd qui résonne jusque dans mon épaule. La douleur irradie instantanément, lancinante, mais je ne dis rien. Je ne souffle pas. Trop habitué à être maltraité, j’ai appris depuis longtemps à taire la moindre plainte. Si j’ose gémir, pleurer ou crier, la sentence tombe, plus dure encore.

Je tente de reprendre mon équilibre, le souffle court, mais une seconde bousculade m’emporte. Je sens le sol se dérober sous mes pieds. Je vois déjà le carrelage froid monter vers mon visage quand, soudain, une main ferme se referme sur moi. Elle me retient, m’empêchant de percuter le sol.

Surpris, je lève les yeux. Je reste pétrifié. Deux billes d’un bleu turquoise, presque irréel, me sondent l’âme. Mon cœur s’emballe avec une violence qui me fait mal aux côtes. Mon Dieu, il me voit ! La panique me submerge. Je me redresse aussitôt, le corps tremblant, partagé entre l’effroi d’être enfin remarqué et la honte d’avoir été surpris à le fixer avec une telle intensité. Lucas. C’est lui. Le roi du bahut, la star que tout le monde adule. Je ne suis qu’un banni égaré dans cet établissement prestigieux, une ombre qui n’aurait jamais dû croiser sa lumière. Autour de nous, les autres étudiants s’agitent, indifférents à ce qui se joue. J’ai du mal à respirer. Mes joues sont en feu. Je devrais fuir, disparaître, mais je reste planté là, dévisageant celui qui occupe toutes mes pensées.

— Ça va ? demande-t-il d’une voix dont la douceur me déstabilise.

Je ne peux que hocher la tête. Dans mon esprit, c’est la descente aux enfers. Lucas me parle. Pincez-moi, je dois rêver. Discrètement, je presse mes doigts contre ma peau. Je suis bien réveillé. Lorsqu’il tente de s’approcher, esquissant un geste pour toucher mon épaule, je sursaute et recule violemment. Le contact est interdit. S’il découvre le monstre que je suis réellement, s’il sent ce qui se cache sous mes vêtements, il me jettera en pâture à sa meute. Mon secret ne doit jamais être dévoilé.

— Merci... désolé, murmure-je, la voix étranglée.

Je ramasse mon sac à la hâte et m’enfuis, le cœur battant à tout rompre, terrifié à l’idée qu’il ait pu deviner ma difformité.

Lucas est flamboyant, beau, sûr de lui. Il est mon opposé exact. Lui est la lumière, je ne suis qu’une ombre, et ce contraste me fascine autant qu’il me détruit. Je me nourris de son éclat pour espérer, pour croire que ma vie pourrait s’arranger. Il est mon phare dans la nuit, même si je crains que cette clarté ne finisse par m’aveugler. Secrètement, je rêve de lui voler cette énergie, de monopoliser son attention. Cet égoïsme qui vibre en moi me fait peur. Je déteste voir les autres élèves tenter de le séduire, je déteste ses sourires distribués à la ronde. Mais je verrouille tout. Je n’ai pas le droit de l’approcher. Je n’ai pas le droit d’être moi-même.

Accepterait-il mes difformités ? Ces deux excroissances qui déchirent mes omoplates, ces ailes que mon père qualifie d’horreurs ? Me verrait-il comme un monstre, lui aussi ?

Cette question me poursuit alors que je franchis les grilles dorées de l’établissement. Je quitte les quartiers huppés, là où la pierre est blanche et les jardins taillés au millimètre, pour entamer ma lente descente vers le caniveau. Plus je m’éloigne du centre, plus l’air semble s’alourdir, chargé de l’odeur de suie et d’humidité qui colle à la zone des bannis. Ma véritable place est là-bas, dans l’ombre des ruelles décrépies, loin de l’éclat turquoise des yeux de Lucas.

Pourtant, une sensation familière commence à tirailler ma peau. Sous ma chemise trop large, entre mes omoplates, je sens une brûlure sourde. C’est une démangeaison interne, comme si mes muscles tentaient de se déchirer pour laisser s’échapper quelque chose de compressé. Je crispe les doigts sur les lanières de mon sac. Je déteste ce corps. Je déteste cette sensation de “trop-plein” qui me rappelle à chaque seconde que je ne suis pas comme les autres élèves que je viens de quitter.

Le vent se lève soudain, s’engouffrant dans les allées étroites. Les bourrasques chahutent mon corps frêle, m’obligeant à lutter pour ne pas perdre l’équilibre. C’est à cet instant que le réflexe se produit, celui que je redoute par-dessus tout.

Pour n’importe quel autre humain, le vent n’est qu’un courant d’air. Pour moi, c’est un signal. Sous le tissu de mes vêtements, les deux excroissances qui déforment mon dos s’agitent. Elles se gonflent, cherchent de l’espace, tentent de se déployer pour me maintenir en place face au vent. Je sens les plumes — ces fibres rigides et sombres que mon père arrache avec tant de haine — frotter contre ma chair à vif.

Oui, des ailes.

C’est le mot que le monde utiliserait s’il voyait ces membres membraneux et duveteux qui surgissent de mon dos. Mais ici, dans le royaume de la pureté, ce ne sont pas des instruments de vol ou de grâce. Ce sont des marques d’infamie. Mon père les appelle mes « horreurs ». Pour lui, elles sont la preuve physique de ma nature démoniaque, le stigmate qui a fait fuir ma mère et nous a jetés dans la fange des bannis.

Je presse mon dos contre un mur froid pour étouffer leur mouvement. La douleur est fulgurante. À chaque fois qu’elles tentent de sortir, elles me rappellent les séances de « rabotage » que mon père m’impose. Il ne supporte pas de les voir pousser. Dès qu’elles prennent trop d’ampleur, il utilise ses outils pour les tailler, les déplumer une à une, tentant de niveler ma peau comme si l’on pouvait effacer une âme avec une lame.

Son geste est d’une cruauté chirurgicale. Il m’arrache des parts de moi à chaque mouvement de poignet. Je me souviens de la dernière fois : le craquement des os fins sous la pression, l’odeur de mon propre sang, et ce silence de mort que je m’imposais pour ne pas lui donner le plaisir de m’entendre hurler. J’ai failli me sectionner la langue à force de mordre dedans pour contenir mon agonie. Pourtant, malgré son acharnement, elles reviennent toujours. Elles repoussent comme une ultime provocation de mon être, une repousse lente et douloureuse qui me rappelle que je suis condamné à rester ce monstre hybride.

Je prie souvent pour que ma vie s’arrête, pour que ces ailes cessent de battre sous ma peau. Pourquoi suis-je né ainsi ? Pourquoi suis-je une telle erreur de la nature ? Jamais aucune réponse ne me parvient. Les hautes instances restent muettes, et le ciel, que je devrais pouvoir atteindre avec ces membres maudits, me semble plus inaccessible que jamais.

Je suis né avec cette différence, et mon père en a fait le moteur de sa haine. Il a honte de moi, une honte si noire qu’il m’oblige à l’invisibilité totale. « Tu ne vaux rien », « Tu es une abjection », me répète-t-il soir après soir. Ma mère a fui quand j’étais nourrisson, incapable de supporter la vision de ce nouveau-né ailé. Je ne peux pas lui en vouloir. Qui voudrait d’un fils dont le dos se déchire pour laisser passer des plumes ?

Seul mon père est resté. Il dit qu’il m’écarte de la société pour protéger mon secret, mais je sais que c’est pour protéger sa propre image. Il a fait de moi son esclave domestique, m’obligeant à récurer chaque recoin de notre prison pendant qu’il s’use au travail. Le Royaume l’a empêché de me retirer de l’école, m’imposant cet établissement d’élite où je suis, paradoxalement, le premier de ma classe. Je ne cherche pas à comprendre ce privilège. Je veux juste m’effacer.

Dans ce monde, nous sommes des bannis. Le Royaume ne pardonne rien : ni le départ d’une mère, ni la défaillance d’un père. Nous sommes les déchets du système, condamnés à obéir aux décrets royaux sans jamais espérer un avenir. Mon avenir à moi est un trou noir. Pas de foyer, pas d’amour. Juste cette pièce sous la maison, là où il m’enchaîne parfois pour « corriger » ma nature. Rien qu’à évoquer l’odeur de la cave et le froid des chaînes sur mes chevilles, mon corps se met à trembler.

Si Lucas découvrait ce que je suis... S’il voyait ces ailes ensanglantées et rabotées... Son regard turquoise se transformerait instantanément en une expression de dégoût. Il me jetterait en pâture aux autres, rirait de ma difformité. C’est pour cela que je fuis. C’est pour cela que je me cache.

J’approche enfin de la maison. Je tente de me glisser à l’intérieur avec la discrétion d’une ombre, espérant atteindre l’étage avant qu’il ne m’aperçoive. Mais la porte grince, trahissant ma présence.

Soudain, une main massive se referme sur mon buste. Elle me ceinture brutalement, m’écrasant les côtes. Je sens son souffle chaud et colérique contre ma nuque. Ses doigts s’enfoncent dans ma chair, là où mes ailes prennent racine, et une décharge de terreur pure me parcourt l’échine. Je sais ce que cela signifie. Les outils sont déjà prêts.

Ce soir, je vais encore devoir endurer l’insupportable.

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