1 ❖ Esmée
Je me réveille avant le réveil. Comme toujours. Je n’ai pas vraiment dormi. Pas parce que j’angoisse. Juste… parce que je n’ai plus l’habitude. Le sommeil profond, le vrai, m’a quittée depuis longtemps. Depuis lui. Depuis cette nuit-là.
Ça fait déjà quatre ans.
Quatre ans qu’Ash est parti. Avec cette part de moi qu’il a prise sans mon accord. Celle que j’aurais pu lui offrir. Celle que j’aurais voulu lui donner, si seulement il l’avait demandée. Parce que je l’aimais. Follement. C’était lui, ma lumière. Lui, ma faiblesse. Lui, ce que j’avais de plus beau dans ma vie.
Et je croyais que si tu aimais assez fort, alors ça suffisait. Que l’amour, le vrai, pouvait tout réparer. Tout sauver. Même les monstres. Même ceux qui saignent de l’intérieur.
Mais je me suis trompée.
L’amour ne répare rien. Il maquille. Il retarde. Il donne de l’espoir juste assez longtemps pour que la chute fasse plus mal encore.
Je n’ai rien dit. À personne. Ni à mon frère. Ni à mon père. Ni à ma mère. Ce qu’il m’a fait cette nuit-là, je l’ai enterré. Je l’ai enfermé à double tour. Pas parce que j’ai honte. Je sais ce qu’il m’a fait. Je suis lucide. Il m’a violée. Il a pris ce qu’il voulait, que je sois d’accord ou pas.
Mais je me suis tue. Pas pour le protéger. Pas pour excuser. Juste parce qu’il y a encore une partie de moi, là, au creux de ma poitrine, qui bat pour lui. Pas pour le monstre. Pas pour celui qui m’a brisée. Pour l’autre. Pour le Ash d’avant. Pour le petit garçon qui encaissait les coups à défaut de recevoir de l’amour. Pour celui que j’ai vu pleurer, trembler, s’accrocher à moi comme s’il n’y avait que moi. Pour celui que j’ai aimé si fort qu’il est resté accroché à mes os, même après sa disparition.
Alors j’ai gardé le silence. Pour cet enfant-là. Celui qu’il a été. Pas pour l’homme qu’il est devenu.
Et depuis, j’avance. Chaque jour. Avec ça dans la gorge.
Je me suis relevée seule. Je me suis reconstruite seule. J’ai appris à apprivoiser mon corps, à lui parler doucement, à le réhabiter centimètre par centimètre. Ça n’a pas été facile. Au début, je ne supportais pas qu’on me frôle. Même par accident. Je sursautais au moindre geste. Mon cœur battait trop vite, trop fort, sans raison. Mais j’ai tenu. Et aujourd’hui, je peux dire que j’ai fait la paix avec lui. Avec mon corps. Pas avec Ash. Oh non. Lui… je ne lui pardonnerai jamais.
Je pense encore à lui. Trop souvent. Ce n’est pas de l’amour, ce n’est plus du manque. C’est un poison lent. Un écho. Parfois, je le revois au coin d’une rue, alors qu’il n’est pas là. Parfois, j’entends son prénom et mon estomac se tord. J’ai appris à vivre avec son absence comme on apprend à vivre avec une douleur fantôme.
Je suis partie de la maison il y a quelques mois à peine. Papa y vit encore, seul. Ewen, lui, est parti vivre chez notre mère, à Paris. Pas parce qu’il a choisi un camp, mais parce que c’était plus simple. Son école était là-bas. Un BTS en audiovisuel, ce qu’il voulait depuis toujours.
Il est toujours avec Jesse. Ils parlent de se fiancer. Ils ont cette lumière entre eux que, moi, j’ai perdue quelque part. Une lumière douce. Sûre. Et même si ça me serre un peu, ça me fait du bien de les savoir heureux.
J’ai vingt ans aujourd’hui. J’habite seule, dans un petit appartement trop silencieux. J’ai ma voiture, mais je préfère prendre le train. Surtout pour aller à Lille. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce qu’entre les rails et les vitres, j’arrive à respirer un peu mieux.
Je sors du train en courant presque. Il pleut. Non, en fait, il pleut à verse. Une pluie de merde, glacée, qui fouette ma peau et transperce mes fringues. Évidemment, j’ai pas de parapluie. Enfin si, mais il est au fond du sac. Bien au chaud. Et moi, je suis là, trempée jusqu’aux os, à courir comme une idiote jusqu’à l’hôpital.
J’entre, essoufflée, dégoulinante. Mes cheveux me collent au front, mon jean me scie les cuisses, mes baskets font squish à chaque pas. Je peste entre mes dents. Génial. Premier jour et je ressemble à une serpillère.
Je m’arrête quelques secondes, le temps de souffler. Je lève les yeux, prête à chercher l’accueil ou un panneau, je sais pas.
Et là, je le vois.
Un type. Grand. Blouse blanche. T-shirt noir. Il s’avance droit vers moi, le pas rapide, le regard planté. Et j’ai un flash. Un souvenir. Une nuit. Une pièce. Un regard.
Putain. C’est lui.
Loan.
Je l’ai vu qu’une fois. Une seule. Mais ça suffit pour que je le reconnaisse. C’est gravé. Ce genre de visage, tu l’oublies pas. Ce genre de moment non plus. Il s’arrête devant moi sans un sourire. Même pas un bonjour. Rien. Juste un regard neutre, distant, comme si on s’était jamais croisés. Comme si j’étais juste un nom sur une feuille.
— Esmée Lockridge ?
Je hoche la tête. Un peu à côté. Un peu con. Et dans ma tête, ça tourne déjà : Est-ce qu’il m’a reconnue, lui ? Est-ce qu’il sait ? Est-ce qu’il se souvient ? Mais il me laisse même pas le temps d’y réfléchir. Il enchaîne direct, comme si on avait pas une seconde à perdre :
— Tu fais ton stage avec moi. Médecine interne. Salle de repos à gauche, au fond. Blouse et badge à retirer au bureau. Café en haut, si t’as le temps, ce qui m’étonnerait. Le chef est pas là ce matin, donc c’est moi qui t’intègre.
Il parle vite. Trop vite. Comme s’il avait pas envie de s’attarder. Comme si je faisais déjà partie du décor, un dossier à traiter, une tâche à cocher. Il balance les infos sans me regarder vraiment, et moi… moi je l’écoute à peine. Je suis plus là. J’ai juste ce prénom qui bourdonne dans ma tête. Loan. Et ce souvenir qui me serre la gorge comme un étau.
Cette nuit-là. Celle où il m’a portée jusqu’à ma chambre. Et qu’il m’a laissée là. Avec Ash. Est-ce qu’il savait ? Est-ce qu’il a senti ce qui allait se passer dans cette pièce ? Ce qu’Ash était en train de devenir ? Est-ce qu’il a deviné que ça allait basculer ? Ou est-ce qu’il a juste fermé les yeux ? Est-ce qu’il m’a laissée là en se disant que ça irait… ou est-ce qu’il s’en foutait ?
Je sursaute quand il claque des doigts, juste devant mon visage. Pas fort. Pas méchant. Mais assez pour me ramener brutalement à l’instant.
— Tu m’écoutes ou t’as déjà lâché l’affaire ?
Sa voix claque presque autant que ses doigts. Je ravale un soupir. Il me regarde avec ce ton neutre, un peu sec, sans vraiment attendre une réponse. Comme si ça l’étonnerait même pas que je me barre en courant.
Il se remet en marche sans un mot, traverse les couloirs comme s’il connaissait chaque carrelage par cœur. Moi, je cours presque derrière. Il va vite. Trop vite. J’ai les fringues qui me collent, les baskets qui glissent un peu sur le sol mouillé, et zéro idée d’où je vais.
Puis il s’arrête net, ouvre une porte sur la gauche.
— T’as trois minutes pour te changer.
Et sans attendre, il me pousse presque dans la pièce et referme derrière moi. Pas un regard. Pas une seconde de pause.
Je reste là, bouche entrouverte. Sympa l’accueil.
Je souffle, je peste. Pas trop fort, mais assez pour que ça sorte. Contre lui. Contre moi. Contre cette foutue nuit qui refuse de me lâcher. J’ai beau être ici, maintenant, en blouse propre et badge en poche, y a une partie de moi qui est restée là-bas. Cette nuit-là. Dans ce lit. Avec Ash. Et le pire ? C’est que je sens que cette journée ne fait que commencer.