Chapitre 1 — L'éveil
Pour toi. Pour moi. Pour elle.
Pour mettre de la lumière sur des mots sombres.
Parce qu’il n’y a pas besoin de violence pour laisser des cicatrices.
Parce qu’un seul « non » doit suffire.
*Les prénoms ont été modifiés pour préserver l’anonymat.
Ce pays m’a toujours attiré. M’y voilà embarquée dans une année sabbatique pour me conforter dans mes choix et prendre mon envol.
Une pierre deux coups en quelque sorte. Je m’appelle Clara, j’ai dix-huit ans. Au plus profond de moi, je le sens : je ne suis plus une enfant. Ou enfin, c’est peut-être ce que l’on exige de moi, je ne sais pas. Mais une chose est sûre, je suis lasse de rêver. Une jeune femme passe à l’action.
Malgré mes débuts laborieux et le manque de mes proches, je réussis à m’acclimater et surtout, à vivre libérée de mes contraintes.
Cette vie me bouscule, mais je suis bien venue pour relever des défis, pour me prouver que j’en suis capable, pour rester.
Je prends mes marques dans mes fonctions et perfectionne mon apprentissage de la langue. Ce n’est pas évident, je dois me l’avouer. Mais cette langue, je l’aime d’une force. Ce pays m’a happée. Tout ici en fait. À chaque sortie, je dois avoir les yeux remplis d’étoiles et surtout, les gens sont adorables.
Qu’on se le dise, mes valises sont peut-être plus lourdes qu’il n’y paraît, sauf qu’ici, c’est un nouveau départ, de nouvelles rencontres, une nouvelle chance.
C’est l’occasion parfaite pour visiter avec des copines, se détendre autour d’un café, flâner dans les boutiques. Mais le moment où je parviens réellement à effacer la petite fille en moi, c’est en boîte de nuit. Chat domestique le jour, apprentie féline la nuit. Ma carte d’identité est mon passe-droit, le témoin de ma majorité, même si le videur peine à y croire à première vue.
Moi, l’ado un peu coincée, tout droit sortie d’une petite ville de province, m’éclate enfin. Honnêtement, l’ambiance est assez étouffante, le monde, les basses, la fumée, les rayons clignotants à tout va. Pourtant c’est comme une drogue, on en a marre, mais on y retourne chaque fin de semaine. On reste entre filles, soudées, déracinées. Même si les hommes… aimeraient bien en choper une ou deux.
Sauf que nous ne sommes pas toutes pareilles. Il y a celles qui sont parties en pleurant, laissant un petit ami dans leur pays, et les éternelles célibataires, comme moi.
Cupidon s’est pointé dans ma vie à plusieurs reprises, rien à redire. Mais à chaque fois, il ne tire qu’une misérable flèche. Larguer ou se faire larguer, le résultat reste franchement le même. Plutôt banale dans mon apparence, complexée, timide… autant dire que je guette mon prince charmant depuis des années.
Accrochée au bras de mon amie, quatre mois après mon arrivée, on descend les escaliers de ma boîte préférée, mi-gloussantes, mi-gracieuses. Juste à deux, on est autant des proies que prédatrices, mais on connaît la musique et on adore danser. Chacune s’en va avec un cavalier, on tente notre chance, ne sait-on jamais.
Une nouvelle impasse pour moi, je pars en quête de mon amie, espérant un peu de réconfort. Mes yeux l’aperçoivent tout au fond de la salle, elle n’est pas seule.
Détendue et joviale comme toujours, en pleine discussion avec deux garçons.
C’est là que nos regards se croisent, timidement, inévitablement, ma première rencontre avec Nino.
Je m’approche d’un pas hésitant. Mon amie semble assez proche de l’un d’entre eux, tant mieux. Moi, je n’ai des yeux que pour ce joli sourire délaissé sur le côté.
Beau brun, regard ténébreux, une belle bouille… une trouvaille inespérée. Je ne saurais dire si je m’étais retournée sur lui en pleine lumière du jour. Mais ici, la magie opère, mon cœur fait boum. Et je craque. Premier flairage : assez sobre. Mais il y a une chose que l’on n’ose pas se l’avouer de suite, on se plaît, beaucoup même.
Il coche toutes les cases à une vitesse folle… doux et avenant, bien élevé, de sept ans mon aîné. Parfait.
Pour parfaire notre smalltalk, je lui pose un millier de questions, pas que mon niveau de langue soit vraiment folichon, pourtant il est adorable et fait de son mieux pour deviner toutes les maladresses qui sortent de ma bouche.
J’apprends qu’il travaille comme ingénieur, il l’avoue sans vouloir m’impressionner. Mais l’effet est là, l’admiration aussi. Sauf que je manque de vocabulaire pour réellement pouvoir en échanger. On délaisse assez vite ce sujet. Ce qui m’intéresse, c’est lui. Sa personnalité, ses passions, tout ce qu’il dégage. Je ne me projette pas, pas encore. C’est trop tôt pour espérer quoi que ce soit. Pour lui c’est pareil et donc cela nous convient assez bien.
Au vu de l’endroit où l’on se trouve, la communication semble mal engagée, on décide de l’abandonner au profit d’un langage qui ne nécessite pas de mots.
Malgré le rythme martelant de la musique, Nino et moi n’avons pas envie d’aller vite. Au milieu de tous ces fou-fous, on semble à part, captifs d’une mélodie plus douce que nous sommes seuls à entendre, invitant nos corps à une sensualité que je n’avais jamais osé.
Nos silhouettes se confondent, nos regards fusionnent dans la pénombre.
Malgré son travail prenant, Nino est assez sportif, son t-shirt moulé n’est pas pour me déplaire.
Ses mains explorent avec pudeur ces rondeurs que je peine à assumer. Dans ses yeux, je suis femme, dans ses bras, je me sens bien. Nos corps refusent de se quitter. Ils dansent longtemps, oscillant entre frénésie et douceur, éprises d’une avidité que j’ignorais jusqu’à présent.
Ce qui me frappe, ce n’est pas d’être en présence d’un homme sublime, non, ce qui me bouleverse au plus profond de moi, c’est son regard qui ne brille que pour moi.
Nous en restons là, un peu à regret, un peu gênés, sans trop savoir comment se dire au revoir. Mais avec une promesse aussi légère que mon cœur : se retrouver demain, au même endroit.
— Il t’a fait de l’effet, hein ? me titille mon amie sur le chemin du retour. Beau garçon, gentil… oh oh, tu es dans la mouise !
Oui, il est, adorable même. Je sens mes pieds qui se décollent du tapis crasseux dans le train. À l’idée de le revoir, je ne peux le nier, j’ai très chaud.
Mes recherches en quête d’amour sont vite abandonnées au profit de Nino. Une chose est sûre, si je peux construire quelque chose avec lui, je ne veux personne d’autre.
Le lendemain soir, même endroit, même frisson. On se retrouve pour ne plus se quitter. L’envie de se connaître davantage nous laisse longtemps sur le côté, enfermés avec tous ses gens, libres dans notre petite bulle. Nos mains se frôlent, sans crier gare, sans que l’un de nous en ait donné l’impulsion, mais c’est comme ça.
Nino m’invite à danser, j’accepte avec joie. Sur la piste, nos corps ont la permission de se toucher plus aisément. Plus de distance, les barrières se dissipent.
Puis, la mélodie change. Fini le boum boum. Dans mon cœur, ça continue. Dans une parenthèse suspendue, sur un morceau de saxo, ses lèvres se rapprochent des miennes et je reçois mon premier baiser. La sensation est assez étrange, limite envahissante, pourtant je me laisse faire. J’ai envie de me laisser faire. On fait comme tout le monde. Son sourire attendrissant m’attend à peine fini. Il semble heureux, je le suis aussi. Un baiser volé, une attirance confirmée.
Combien de fois j’ai détourné la tête en voyant ses couples bécotant dans les coins perdus, et bien ce soir, c’était moi. Ma langue malhabile du début prend ses marques. J’ai envie de rester là, collée dans ses bras, pour toute la nuit, pour toujours si possible.
On reprend notre discussion, je confie d’une petite voix que c’était mon premier baiser. Il me contemple dans un silence à faire fondre, me laissant des frissons sur la peau.
— Je n’arrive pas à y croire, me dit-il, tu es tellement belle.
Si si, c’est bien vrai et j’en ai bien honte.
— J’ai bien senti que tu n’étais pas trop à l’aise au début, me taquine-t-il. Maintenant, ça va mieux ?
Cet homme n’est que bienveillance, saisissant l’ampleur de ce qu’il tient dans ses bras. Il ne m’impose rien, mais nos mains s’explorent de plus en plus librement sous une lumière complice.
On a très envie de se revoir alors nos numéros de téléphone s’échangent d’une évidence.
Le problème : la technologie n’est pas encore au beau fixe, le romantisme se paie et avec une vieille carte prépayée, autant dire, assez cher. Mais on y croit.
Son boulot ne lui permet malheureusement pas de se dégager beaucoup de temps libre. Même le week-end, il est très pris. Le destin semble confus, comme si l’on ne s’autorisait qu’à aimer à moitié. Pourtant j’adore quand il m’appelle, juste pour me faire un coucou, juste pour me demander si j’ai passé une bonne journée. Je suis seule sur mon petit nuage et j’ai très envie qu’il m’y rejoigne.
Enfin il a quelques jours de repos, moi aussi. Nouveau problème : ce sont les fêtes de fin d’années, je rentre dans mon patelin pour redevenir petite fille. Nino est déçu, mais comprend tout à fait. On promet de se revoir, l’année prochaine du coup. Ça paraît long, sans vraiment l’être, pourtant, pour des apprentis amoureux comme nous, tout est une question d’interprétation.
Me voilà de retour dans mon cocon familial, pour mes parents, le changement est subtil, pour moi, le chamboulement est tout autre. Rien ne laisse transparaître mes expériences avec la gent masculine. Et surtout, rien sur Nino. Il n’y a jamais eu de petit ami dans ma vie. Je refuse de leur parler de notre relation. Toutes nos différences ne pourront que les inciter à me dissuader de le revoir. Ce n’est pas ce que je veux, je veux vivre mon histoire avec lui, loin des préjugés, libre des contraintes.
Il s’efface quelque peu de ma tête, mais pas complètement.
Néanmoins, devant ma meilleure amie, je craque, je me confie. Je suis heureuse d’avoir Nino dans ma vie. Mon récit pétille délicieusement sur ma langue. Elle me comprend, mon enthousiasme, mes appréhensions. Notre relation n’est pas encore entière, je le sens. Malgré nos quelques rendez-vous à la volée et des baisers brûlants, des deux côtés, il y a quelque chose qui manque. Comme si l’on n’ose pas se projeter pleinement.
Pour balayer tous mes doutes, l’appel de Nino interrompt notre discussion et me plonge dans la rêverie. Les communications à l’étranger coûtent une fortune, mais il s’en fout. Je lui manque et il me manque aussi.
Notre conversation est courte, banale et pourtant elle me fait un bien fou. Il veut savoir quand je rentre.
— Je peux venir te chercher à la gare ? questionne-t-il d’une douceur qui embrase mes joues.
Rendez-vous pris, mon cœur s’en délecte d’avance.