Prologue
La musique était là,
dans le souffle sifflotant au creux de ses poumons, dans sa gorge rauque qu’il raclait au rythme du son, dans ses écouteurs vissés aux oreilles d’où résonnait sa playlist, dans la techno hardcore dont sa tachycardie imitait la vélocité des basses, dans le froissement constant de son survêtement en mouvement, jusqu’au léger cliquetis de sa rotule qui s’étendait et se détendait.
Elle était partout.
Ses pieds tapaient le sol, l’un après l’autre, comme les sabots d’un cheval piaffant, élégant de maîtrise, et dans son cas, brutal d’énergie.
Il ne songeait à rien, sinon à s’abandonner encore davantage aux pulsations de son cœur et du système sonore, à réduire son existence au strict minimum, l’un dépendant de l’autre.
Cette sonorité folle était la juste expression d’un cœur dépouillé de sa chair et de son sang, pour que ne subsistent plus que des battements effrénés. Sa mine, diaphane au repos, écarlate dans l’effort, atteignait les limites du spectre lumineux.
Soudain, sa poche gauche zippée vibra et lui chatouilla la cuisse à travers le tissu fin de son jogging : son téléphone sonnait.
Dans ses oreilles seulement, compte tenu des écouteurs, crissait le bruit insupportable d’une cloche qui remplaça d’un coup net le son précédemment écouté : il reçut un nouveau message.
L’assistance vocale commença à l’annoncer d’une voix robotique :
« Message de Mathilda :
Salut Amédée, j’ai un truc à te… »
Il retira le kit mains libres d’un geste râleur, comme s’il s’agissait d’un collier qu’il s’auto-vola à l’arraché. En l’occurrence, c’était Mathilda qui lui chipa ce moment d’intimité, en éclatant sa bulle introspective.
Amédée tourna sa tête à quatre-vingt-dix degrés sur sa gauche, face au miroir de sa chambre.
Essoufflé, il se voyait surtout perlé de sueur ; des gouttelettes tombaient de sa mèche blonde tombante, puis roulaient sur son front, ses tempes, le long de son nez retroussé au bout subtilement arrondi.
Autant dire qu’il était trempé, et, qui plus est, rougeoyant comme une viande saignante.
Sans s’admirer, Amédée s’inspectait, constatait chaque stigmate apparu après cette danse intense.
Il était épuisé. Ses yeux bleus contrastaient avec la prédominance du rouge : on aurait dit l’océan et le soleil couchant insufflés sur une peau humaine.
Après avoir arpenté chaque détail de son visage, son minuscule grain de beauté beige à la narine droite, ses cernes légèrement violacés, empochés sous ses prunelles, il se désynchronisa de son reflet puis se dirigea lentement vers la fenêtre, armé de son téléphone dans sa main droite. Bien sûr, il savait son devoir.
Recevoir un message était une chose tranquille, et y répondre en était une autre, plus angoissante, puisqu’elle revêtait, dans le champ des possibilités, une multitude de mauvaises nouvelles envisageables.
Sans savoir laquelle, et tandis qu’il avait dorénavant le buste penché à la fenêtre, il s’imaginait la pire.
Peut-être était-ce là une annonce terrible, la fin d’une amitié pour une raison ignorée, la mort elle-même qui lui envoyait : prépare-toi, j’ai ton nom dans mes petits papiers.
Il se préparait mentalement à déverrouiller son téléphone et à recevoir une claque, d’une puissance pareille à la pluie qui claquait l’asphalte de la départementale en face de chez lui.
Le cadrage d’où sa vue plongeait dépeignait une composition rendue inquiétante par son humeur pessimiste. L’église était recouverte d’un rideau sombre, les innombrables flaques d’eau et les capots des deux voitures sur le parking poudreux miroitaient le ciel grisailleux et des cumulus couleur acrylique.
Même les lampadaires en acier, projetant pourtant une lumière orangée chaleureuse, lui brûlaient la rétine.
Il voulait dormir, bien qu’il n’avait pas sommeil, pour échapper à ce terrible devoir. De plus, Mathilda n’envoyait jamais de SMS ; alors si tel était le cas, cela devait forcément être une nouvelle briseuse de moral.
Le courrier n’en annonce jamais de bonnes, les SMS non plus, pensa-t-il. On ne sait jamais l’humeur de l’expéditeur. Peut-être qu’elle est sous le coup de la joie ou de la tristesse, de la confiance, du dégoût, de la peur, ou de la colère.
L’énumération fit croître sa crainte. Sa main droite tremblotait comme s’il tenait une arme à poing chargée à 100%. Mais que pouvait-il donc faire, si ce n’est ne jamais répondre à cette femme envers laquelle il ressentait l’amitié la plus sincère ? Ne valait-il pas mieux souffrir et se tirer une balle en pleine poire, plutôt que de la décevoir ?
La pluie cessa de tomber. Décidé à faire face à son destin, il empoigna son téléphone à deux mains, le positionna à vue de nez, puis le déverrouilla.
Il était 19 heures, le vendredi 4 mars 2026. Caché derrière les applications, son fond d’écran montrait un mur d’enceinte immense, d’au moins six mètres de hauteur et d’une largeur d’au moins cinq mètres. Elles étaient empilées les unes sur les autres dans un patchwork d’une fine ingénierie sonore. Il tapota de son index l’application gérant les messages.
Voici ce que contenait l’objet de sa crainte disproportionnée.
« Salut Amédée, j’ai un truc à te dire ! Pas de panique, c’est une bonne nouvelle, enfin je crois. Samedi dans deux semaines y’a une teuf vers Fontainebleau. Etant donné qu’on ne s'est pas vu depuis un long moment et que la localisation est pas loin de chez nous, je me disais que ça serait chouette d’y aller ensemble. Je te copie-colle l’annonce de l’évènement. Et je t’embrasse. »
En lisant ces quelques mots, Amédée eut d’abord le sourire candide d’un homme heureux de s’être trompé. Lequel fut contrasté par ses sourcils froncés, quelque peu honteux de s’être monté la tête en épingle pour une croyance infondée.
Juste en dessous était écrite l’annonce en question que ses doigts scrollèrent.
Ko-Yaa-Nis-Qat-Si TEKNIVAL
18.03.26
Coordonnées 48.4265N - 2.6219
Mur de son massif 150kW+ // Générateurs 3MW+
En l’honneur de la Commune de Paris et des fusillées.
Respect total — homophobie et racisme bannis.
No trace, no phone, no cops.
Infos strictement confidentielles. Ne partagez rien.
Amédée leva son regard à la hauteur du clocher de l’église, situé au sommet d’une remarquable tour en pierre. Il rangea son téléphone dans son étui. Sa respiration était calme, plus aucune panique ne lui serrait le cœur. Il ressentit le calme et le ravissement face à l’ultime éclaircie crépusculaire.
Ses écouteurs étaient déjà de retour dans ses oreilles, avant même qu’il n’ait eu le temps de se formuler l’euphorie finalement retrouvée. Il était évident qu’il allait s’y rendre à cette sauterie. Avec Mathilda en plus ! Source intarissable d’une félicité jouvencelle ! ressentit-il…
*
L’heure défila jusqu’à ce qu’il dut descendre manger, après le cri d’appel de ses parents depuis la cuisine.
Sa mère, Francine, racontait sa journée et son désarroi (elle était adjointe à la mairie).
— Aujourd’hui, une femme a été notifiée de son expulsion à venir, expliqua-t-elle, désœuvrée.
Elle émit l’hypothèse d’un élan d’entraide pour sauver cette vieille femme, aimée de chacun. Une sorte de quête communautaire et participative où chacun, offrant quelques euros, engendrerait, pièce après pièce, un petit trésor à lui offrir. Un élan naïf, sûrement, mais le fait d’exprimer sa théorie la rendait déjà un peu plus possible.
Elle avait l’air malheureuse, avec ses yeux tombants, regardant le néant, pensant à la manière dont son administrée allait être jetée en pâture.
— Entre villageois, il faut se serrer les coudes, t’es pas d’accord, Totof ?
Auquel Christophe, le père, acquiesça par une onomatopée entre deux bouchées de spaghettis à la crème. Il portait un maillot de l’AS Saint-Étienne, son équipe de football préférée.
Son fils ne savourait pas ce repas trop crémeux et sans lardons. Il se goinfrait aussi vite qu’il pouvait — c’est-à-dire à une cadence élevée mais bridée pour ne pas passer pour un porc répugnant aux yeux de ses parents — car lui ne voulait qu’une seule chose : (vite, vite, il fallait que ça aille vite !) remonter dans sa chambre, pour s’abriter sous le chapiteau de ses notes adorées.
Il avait un don anodin et pourtant ô combien singulier : l’écoute. D’aucuns sont poètes, chanteurs, sculpteurs ; d’autres ont en eux un naturel talent d’orateur. Lui avait le don d’écouter. Pour lui, chaque personne portait en elle une musique, influencée, voire modifiée selon son humeur, ses rêves, ses peines.
Par exemple, pour son père, c’était l’hymne de la Ligue des champions qu’il rêvait d’entendre retentir dans les enceintes de Geoffroy-Guichard, depuis qu’il était tombé amoureux de ce club — comme beaucoup de jeunes Français — lors de son épopée européenne de 1976, jusqu’à cette finale de Glasgow où l’équipe perdit, mais conquit la France. Amédée l’entendait dans une sorte de télépathie inverse, émanant de son père comme une odeur.
Francine suintait par tous les pores une chanson de Calogero contant un père qui lui manquait, Si seulement je pouvais lui manquer, et cela transparaissait aussi clairement que la douleur sur une personne grimaçante après s’être cogné le petit orteil sur une table basse.
Ce pouvoir-là se manifesta chez lui pour la première fois en bas âge, tel que son oncle lui expliqua le jour de sa communion. Il lui raconta, habillé de son costume gris à la cravate rose ornée d’un bouquet de muguet dans la poche de son veston, que la première fois où il le porta dans ses bras, ce fut au moment du coucher où il se refusait au sommeil.
« Tu n’en finissais pas de pleurer, tu braillais comme un sourd, lui dit-il d’un ton épaté. C’était un soir de grande tristesse, non pas pour toi, mais pour moi. Ma femme venait de partir, ajouta-t-il pudiquement, tu ne l’as pas connue, pauvre de toi. Il y avait cette chanson, celle de notre première danse : Je suis malade, de Serge Lama. Tu pleurais, et moi aussi, en silence, en me rendant compte que je n’aurais jamais mon propre enfant à élever, aucun enfant de cette femme que j’ai tant aimée et que j’aimerai toujours. J’entendais en moi les paroles, je les chantais de ma voix interne, vois-tu. Écoute-moi bien, Amédée, tu m’as saisi l’index après avoir constaté mon chagrin, tu étais si tranquille tout d’un coup et tu m’as baragouiné deux mots. C’étaient là assurément tes premiers. Tu m’as dit : Terriblement malade, aussi clairement que je te parle aujourd’hui, au moment exact où je les fredonnais à l’intérieur. »
Il était difficile de comprendre d’où cela venait, s’il s’agissait d’une compassion exacerbée héritée de la tendresse de sa mère, dont il partageait également les traits du visage, et qui se déclara à la vue de la souffrance de l’un des siens, occasionnant une sensibilité extrême aux vibrations de l’âme, de l’esprit et des sonorités qu’ils émettent. Amédée n’en savait rien, et à quoi bon l’expliquer, ce n’était ni plus ni moins qu’une spécificité qu’il crut avoir tirée des dizaines de milliers d’heures passées à flâner, les écouteurs aux oreilles, la tête dans les étoiles, à concentrer tous ses sens en un seul.
Lorsqu’Amédée constata les assiettes vides, il se leva, mima quelques discussions factices pour camoufler son départ de table.
— Alors, Papa, comment vont les Verts ? Et toi, Maman, tu t’es acheté des nouvelles chaussures, non ? enchaîna-t-il en souriant, valsant avec les assiettes en main, rangeant sa juste part de couverts, de sauces et de canettes vides, avant de servir un cola neuf à sa mère, dont il supposa la soif post-dinatoire.
Une fois de nouveau dans sa chambre et jusque tard dans la nuit, la session reprit. Il écouta un peu de tout, surtout n’importe quoi, mais essentiellement tout, car pour Amédée, comme pour tant de hardcoristes, ce goût particulier était l’évolution raisonnable d’un jeune homme hautement sensible à tous les genres et aux sensations qu’ils lui procuraient. La techno était ni plus ni moins que le stade final des expérimentations musicales de passionnés, ajoutant par-dessus l’aspect traditionnel des instruments, des samples et des voix, la dimension novatrice du battement cardiaque.
Au moment où son téléphone s’éteignit faute de batterie, il était dans le salon, plongé dans les ténèbres, guidé par la seule mesure de ses sensations. En allant au lit, le chat noir le guettait assis sur la couette comme une chauve-souris perchée à sa branche.
— Alors, Pompon, on observe ?
Derrière le matou et ses yeux jaunes de chouette trônait une horloge sur le mur bleu décrépit, au fond de la pièce. Il était quatre heures du matin. Mis à part le chat qui ronronnait, les oiseaux de Minerve hululaient de moins en moins au travers de la fenêtre aux gonds ouverts. Même pour eux, il vint un moment où il fallut aller dormir.
— C’est l’heure de faire face, Pompon, dit-il avec un sourire béat, suivi d’une mitraillette de baisers pour son compagnon éberlué.
Amédée se déshabilla et bazarda ses vêtements au hasard dans le clair-obscur de sa chambre. En revanche, ses écouteurs, il les retira de la plus délicate des manières. C’était son bien le plus précieux, le plus utile, il se devait d’en prendre soin. Ainsi, il déposa la paire à plat sur le bureau en verre.
À quoi devait-il donc faire face, vous demandez-vous ? Eh bien, à l’angoisse, à la crainte de voir sa vie rester un échec, aux souvenirs qui l’assaillaient, aux piqûres de moustiques qui grattaient, à Pompon qui prenait toute la place dans le lit, à une position toujours inconfortable. Il devait faire face au sommeil, soit la torture la plus insupportable que la nuit (et le jour) inflige à ceux qui refusent de demeurer tranquilles dans un lit étroit.
Aussitôt alité, Amédée changea de posture. Tantôt en position latérale sur la gauche, tantôt sur la droite. Dans un sens comme dans l’autre, rien n’y faisait : le marchand de sable était un escroc. En gesticulant, il donna un coup de pied maladroit à son chat, qui, lui, ne se faisait pas prier pour ronfler.
— Merde, pardon Pompon, murmura-t-il d’une voix désolée.
Le concerné se réveilla. Après un miaulement faible, il reposa sa trogne adorable sur ses deux pattes délicieuses, puis se rendormit sans effort. Une idée traversa alors l’esprit d’Amédée.
— Mais bien sûr, je vais me mettre tête-bêche avec toi.
Pas vraiment concluant. Il était maintenant cinq heures du matin, le temps se faisait long et Amédée tournait en gigantesque rosace, là où il tournait en rond depuis une heure. Ses paupières étaient lourdes, mais pas suffisamment écrasantes pour qu’il s’assoupisse sous leur poids. Le visage cerné, écrasé sur le coussin chaud, perpendiculaire à la fenêtre au volet ouvert, Amédée désespérait de voir la lueur aurorale dépeindre peu à peu, seconde après seconde, pigment après pigment, la clarté matinale. Il ne sut par quel miracle il finit par s’endormir. Quoi que. L’insomniaque ne s’endormit pas sous le coup de la fatigue, il s’écroula tabassé par elle.
La toute dernière pensée qu’il eut fut le souvenir de sa dernière teuf, là où il avait vu Mathilda pour la dernière fois. Il se demanda si celle à venir serait un même déluge de flammes et de fureur. Cette question, obsédante, ne le quitta plus.