Chapitre 1
— Boss, on a des nouveaux arrivants.
C’est Mike, mon bras droit. Mon ami d’enfance, un de mes seuls réels repères dans ce monde de tarés.
Monde de tarés ouais ! Vous voulez voir à quoi ressemble mon monde ? Voyez par vous même.

C’est la vue de ma demeure. Pas terrible hein ? Normal après ce qu’il s’est passé.
Que je vous explique comment on en est arrivé là .
Il y a plusieurs années, la troisième guerre mondiale a éclaté. Tous les pays, même les plus reculés du monde, sont entrés dans la bataille. Ce fut un carnage. Aujourd’hui, il reste très peu de personnes qui s’en souviennent réellement. Les plus vieux, et y’en a pas beaucoup, racontent que la guerre a duré des années. Petit à petit, des villes ont été rayées de la carte. Des nations sont tombées, des pays entiers ont succombé aux explosions nucléaires. Et tout ça pour quoi ? Personne ne le sait. Personne n’a gagné et nous avons perdu des territoires entiers, ravagés par les retombées radioactives.
J’étais tout petit quand la guerre a cessé. Je devais avoir 2 ou 3 ans. Je ne me souviens de rien. Le monde a toujours été comme ça pour moi. Et pour Mike aussi.
— Mike: Boss, on fait quoi ?
Boss… c’est mon nom maintenant. Héritage de mon père, le vrai maître de ce territoire qui est désormais le mien. Le Royaume. Ouais, il s’est pas fait chier mon paternel. Plutôt que d’inventer un nom à la con, il a décidé que ces centaines de kilomètres carrés seraient son royaume et qu’il serait le Roi.
Le Roi a disparu et le prince que j’étais est à présent le successeur de mon vieux.
— Mike: Boss…
C’est pas mon vrai nom. A vrai dire, personne ne le connaît. C’est comme ça que mon père m’appelait et c’est resté depuis 30 ans.
— Boss: Ouais Mike, j’arrive, laisse moi deux secondes.
— Mike: Ok, je t’attends en bas.
Aucune minute de répit depuis une semaine que mon père est mort. A moi les responsabilités, les décisions dures, la merde à gérer. Ouais gérer un royaume c’est tout un art. Et même si mon père m’a formé toutes ses années, j’étais carrément pas prêt à reprendre le flambeau. C’était lui la tête pensante, l’Homme avec un grand H. Celui qui dirigeait le territoire d’une main de maître. Bien qu’étant son fils, il ne m’a pas ménagé. Je suis devenu son plus grand exécuteur. Un exécuteur vous vous dites ? Vous verrez par la suite où je veux en venir.
Je descends les escaliers et rejoins Mike qui m’attend patiemment.
— Boss: Fais-moi un topo Mike.
— Mike: Y’en a 14 cette fois-ci.
— Boss: Femmes ?
— Mike: Oui et enfants.
— Boss: Bordel, où est-ce qu’on va les mettre ?
— Mike: J’en sais rien Boss, c’est pas moi qui décide.
Ouais, c’est moi maintenant, c’est vrai.
— Boss: Vous les avez trouvés où ?
— Mike: Au nord. Tout le groupe.
— Boss: Ils en venaient ?
— Mike: Peut-être bien. J’ai pas posé de question, moi. Je fais ma ronde, je vois des arrivants, je te les amène. C’est la procédure.
— Boss: Vous les avez fouillé ?
— Mike: Bien sûr Boss, la procédure.
— Boss: Conduis-les au hangar, je vais monter pour m’adresser à eux.
Mike hoche la tête et s’exécute.
Si je ne le considérais pas comme mon ami, je pourrai dire de lui que c’est un bon chien. Il faisait tout ce que mon père demandait sans poser de question. Il est simple Mike. Trop simple. Il a sûrement pris trop de coups sur la tête quand on était jeune. Trop lent pour esquiver, contrairement à moi.

Je prends la direction du hangar et monte à l’étage où se trouve la rambarde d’où je pourrai parler en étant à la vue de tous. Quand j’arrive, je vois le petit groupe qui s’est amassé autour de mes gardes.
Je m’éclaircis la voix et parle d’un ton fort et assuré.
— Boss: Vous êtes entrés au Royaume sans permission. On m’appelle Boss. Je suis le chef de ce territoire.
J’entends en contrebas des murmures et vois des visages terrifiés. Bien, la réputation du Royaume est au beau fixe.
— Boss: Que vous cherchiez un foyer stable ou que vous ne soyiez que de passage, vous allez devoir payer un prix car rien n’est gratuit dans ce monde.
Je laisse planer le mystère, un truc que j’ai volé à mon père. Faire entrer la peur dans leurs cœurs pour mieux les contrôler ensuite.
— Boss: Emmenez-les enfants.
J’entends les cris des mères à qui mes gars arrachent leur chair et leur sang. Qu’importe, rien ne me touche plus maintenant.
Une fois les gosses partis, je reprends.
—Maintenant vous allez devoir travailler pour payer votre nourriture, votre eau, vos vêtements, votre lit.
— Qu’allez vous faire de mon fils ?
— Mike: La ferme ! Quand Boss parle, tu écoutes femme !
— Boss: Les enfants seront bien traités. Ils sont l’avenir de ce monde. Si vous voulez les revoir, vous vous plierez aux règles sans les discuter. Un poste sera attribué à chacun d’entre vous en fonction de vos compétences. Ceux qui voudront rester auront un toit sur leur tête et de la nourriture dans leurs assiettes. Ceux qui ne veulent que traverser mon territoire devront tout de même payer un droit de passage. Trois jours de travail et mes hommes vous conduiront à la frontière avec vivres et eau pour deux jours supplémentaires. Si vous ne voulez pas travailler pour moi, votre voyage s’arrête ici.
Mike et les gars rechargent leurs armes dans un bruit qui les fait sursauter. La machine est bien huilée. Ils ont fait ça des dizaines de fois avec mon père.
Présentation, séparation, énoncé des choix, menaces.
Je ne m’en sors pas si mal pour une première fois.
— Boss: A présent, ceux qui veulent trouver ici un foyer et une protection, suivez Raoul.
Raoul lève la main et la plupart des personnes se dirigent dans sa direction.
— Boss: Ceux qui ne veulent faire que passer mon Royaume, suivez Mike.
Mike lève son fusil et je remarque qu’une seule personne se dirige vers lui.
Un homme très petit d’après sa carrure ou une femme. Je ne vois pas sa tête, cachée par un capuchon et une longue cape.
— Boss: Raoul va vous conduire au centre de traitement. Une activité vous sera attribuée en fonction de vos capacités physiques. Cet homme représente mon autorité, il est autorisé à employer la force si vous ne respectez pas les règles. Souvenez-vous en à chaque minute. Si vous merdez, je ne foutrai pas dehors, mais sachez que les conséquences seront encore plus terribles que si vous étiez face aux Mercenaires.
Une légère vague de protestation se fait entendre mais s’arrête dès que Raoul prend son arme en main.
Le groupe de futurs résidents part dans une autre pièce tandis que je descends pour rencontrer la personne qui ne veut pas élire domicile dans mon royaume.
— Boss: Toi, qui es-tu ?
L’inconnu garde la tête baissée. Mike lui donne un coup de crosse dans le dos.
— Jo.
— Mike: Regarde Boss quand tu lui parles !
— Jo: Je m’appelle Jo.
Une femme.
Je regarde son visage. Ses traits sont creusés par la fatigue et probablement la faim.
— Boss: Que veux-tu Jo ?
— Jo: Rejoindre le sud.
— Boss: Et que comptes-tu y faire ?
— Jo: Ça, c’est pas tes oignons !
Je vois que Mike lève son pistolet mais je l’arrête d’un signe de la main.
— Boss: Toute personne posant un pied dans mon Royaume me doit des comptes. Alors quand je te demande pourquoi tu te rends au sud, j’attends une réponse.
— Jo: Il fait trop froid dans votre pays de merde. J’vais au sud pour me réchauffer. T’es content ?
— Boss: D’où viens-tu ?
— Jo: Du nord.
— Boss: Où étais-tu avant d’arriver ici ?
— Jo: Dans une commu.
— Boss: Et pourquoi les gens de ta communauté ne sont pas avec toi ?
— Jo: Ils ont été massacrés par des enfoirés de chiens !
— Mike: Les animaux ?
— Jo: Mais non teubé !
— Boss: Les Mercenaires alors ?
— Jo: Ouais ça ou le clan des ritals ou p’t’être bien les bouffeurs de chair humaine. Pour c’que j’en sais ! T’as fini d’me cuisiner comme ça ? J’suis d’accord avec tes conditions. J’bosse pour toi pendant trois jours et après j’me taille.
— Boss: Ok, on va voir ce que tu peux faire pendant ces trois jours.
Mon regard se tourne vers mon acolyte.
— Boss: Mike, on a trouvé une nounou pour les nouveaux arrivants ?
— Jo: La marmaille ? Ouais non, très peu pour moi les gosses !
— Mike: Il nous manque une cuisinière et quelqu’un pour le linge.
— Jo: La boniche de service ? Mais vous m’avez pris pour qui les gars ?Mike lui assène un coup de coude dans la tête.
— Mike: Respecte Boss ma petite ! T’es pas devant n’importe qui !
— Boss: Ok Jo. Que sais-tu faire ?
— Jo: J’suis mécano Môssieur Boss ! J’répare tout c’qui roule !
— Boss: Hmmm. Tu pourrais bien être utile dans ce cas-là . Mike, conduis-la en section 4.
La femme se retourne pour suivre Mike, je saisis son bras Ă travers sa cape.
— Boss: Fais pas la maline ici. Y a des gars qui ne feront qu’une bouchée de ta grande gueule, surtout les mecs en section 4. Ce ne sont pas des tendres.
— Jo: T’inquiète pas pour moi, j’sais m’défendre.
** Point de vue de Jo **
Le gros débile baraqué me pousse avec le canon de son arme.
— Mike: A droite.
J’obéis. Pas que ça m’plaise particulièrement mais j’ai pas le choix.
— Jo: Y a quoi à la section 4 ?
— Mike: Les gros bras.
— Jo: Genre ?
— Mike: Ceux qui rigolent pas.
— Jo: Alors pourquoi Boss m’envoie là -bas ?
— Mike: T’es mécanicienne, alors tu vas avec ceux qui réparent. Tu vas adorer, y a que mes mecs.
Un frisson parcourt mon échine. Va falloir que je la joue fine si j’veux survivre ces trois jours. Mike traverse le jardin et me conduit à un bâtiment un peu à l’écart.

— Mike: C’est ici la section quatre.
— Jo: Ouais merci gros malin c’est marqué d’ssus !
— Mike: Ah bon ? Bah je sais pas lire moi.
Je soupire. Ce mec est vraiment le plus con restant sur cette terre.
— Mike: Ici c’est le réfectoire. C’est là que tu manges si t’as bien bossé.
— Jo: Pourquoi y a personne ?
— Mike: Ils sont tous au boulot, t’as cru que t’allais pouvoir te la couler douce ici ?
— Jo: Et à quelle heure j’ai le droit de manger ?
— Mike: Quand l’alarme sonne.
— Jo: Ok Einstein, fais-moi visiter le reste du palais.
Il me conduit à l’étage des dortoirs.

— Mike: Ta chambre, princesse.
Bordel c’est miteux. Un lit et… c’est tout !
— Jo: Et la salle de bain ?
— Mike: Salle de bain ? Y a pas. T’as les douches communes au bout du couloir et des chiottes à côté.
— Jo: C’est… charmant…
— Mike: De toute façon, t’es là que pour trois jours.
Ouais il a raison, j’ai pas l’intention de m’attarder ici.
— Jo: Tu veux autr’ chose p’t’être ?
— Mike: Non. Demain réveil à 6h.
— Jo: T’as vu une montre à mon poignet ? Comment j’sais quand il est 6h ?
— Mike: Quand l’alarme sonne.
— Jo: Et j’ai l’droit de chier quand j’veux ou il faut que j’attende que l’alarme sonne ?
— Mike: T’es une petite maline toi hein ? Tu feras moins la fière quand tu verras tes nouveaux compagnons rentrer.
— Jo: Ok c’est bon j’ai compris. Allez bonne soirée Einstein !
— Mike: Non, moi c’est Mike.
— Jo: Bordel, on est pas sorti d’la merde avec toi !
Einstein Mike referme la porte. Je m’assois sur le lit. Malgré l’aspect miteux, il est assez confortable. Du moins, c’est mieux qu’un tas de feuilles dans la forêt ou même une branche d’arbre.
Je retire ma cape, la pose en guise de drap, enlève mon sac à dos pour m’en servir d’oreiller et m’allonge dessus. En regardant le plafond, je sens un morceau de peinture qui tombe sur mon visage.
Putain ce bâtiment est vraiment dégueu !
J’avais pas prévu de me retrouver ici, même si je savais que c’était risqué de travers le Royaume.
Je ferme les yeux. Je devrais profiter qu’il n’y ait personne pour visiter mais j’suis tellement fatiguée…
J’me reposerai plus tard !
Je sors de ma “chambre” et me dirige vers le fond du couloir.

Mike n’avait pas menti, c’est douches communes. Je pense immédiatement aux gros bras qui deviendront mes compagnons de fortune durant trois jours et un mouvement de dégoût me saisit. Il vaut mieux que je tarde pas trop à aller me décrasser avant qu’ils arrivent.
Un coup d’œil aux chiottes. Bordel, ils connaissent pas la propreté ici et la femme de ménage doit être en vacances.
Je reviens dans le couloir et ouvre quelques portes. La plupart des chambres ont le même mobilier que moi. Un lit et basta. D’autres sont plus fournies, sûrement des gars qui ont posé leurs valises dans ce trou à rat.
Putain, dans la suivante ça pue la transpi et le fromage de pied ! Je referme immédiatement.

Je descends vers le réfectoire désert. Aucune âme qui vive à l’horizon. Une porte sur la droite, probablement les cuisines. Pas moyen de vérifier, elle est fermée à clé.
Merde j’ai une dalle d’enfer, j’aurai bien graillé un truc.
La plupart des portes du rez-de-chaussée sont fermées, pas moyen de fouiner plus.
Je remonte à l’étage et me dirige vers les douches.

Fais chier, y a même pas de serviette pour s’essuyer !
Je retourne à ma chambre et agrippe ma cape. Ça fera office de serviette pour cette fois.
Je fouille dans mon sac pour prendre des vêtements propres et retourne vers la “salle de bain” Je choisis la cabine la plus éloignée de la porte. J’ouvre le robinet et attends quelques secondes.
OH JOIE ! De l’eau chaude. Ça fait des semaines que j’ai pas pris une bonne douche.
Je retire mes vêtements crasseux et me plonge sous l’eau bouillante. Putain, ça fait un bien fou !
Je reste quelques minutes sans bouger, profitant de l’eau à la température agréable pour délasser mon corps endolori. J’serai capable de m’endormir sous cette flotte ! Je ferme les yeux, adossée aux parois froides mais je suis tirée de mes pensées par des voix proches.
— Et ce débile de Mike me regarde et dit : bah attend l’alarme a pas sonné !
J’entends des rires qui se rapprochent, eh merde ! Ils viennent par ici.
Je coupe l’eau et saisis le couteau que j’avais préalablement caché.
La porte s’ouvre, les rires se font plus sonores.
— Celui-là un jour, il va crever de stupidité.
— Hé ! Vous voyez ça ? De la vapeur.
Fais chier ! Ma présence pass’ra pas inaperçue.
— Qui est là ? Montrez-vous !