Le sang des rois
AEDRIC
La pluie ne voulait pas cesser. Elle tombait en silence, comme si le ciel lui-même portait le deuil de ma lignée.
J’étais là, les genoux enfoncés dans la boue noire et poisseuse, mes doigts crispés sur les vêtements trempés de mes parents. Mon père gisait la poitrine ouverte, l’épée toujours en main, comme s’il avait voulu me protéger jusqu’au bout. Ma mère, son visage apaisé malgré la mort, me semblait presque endormie.
J’aurais voulu crier. Hurler comme un enfant. Mais je n’avais plus de voix.
Ils m’ont tout pris ; mon enfance, ma famille, mon royaume... Je ne serai en paix que lorsque j’aurai vengé leur mort...Me promis-je.
Je me souviens encore des flammes au loin, dans la vallée. Les étendards de Varkal, rouges comme le sang, ondulant dans le vent. Le choc des lames dans la nuit. Les cris. Les traîtres parmi les nôtres. Je revois les gardes qui nous tournaient le dos, ouvrant les portes de la citadelle aux envahisseurs. J’entends encore les ordres hurlés, le galop des chevaux.
Tout cela... pour du pouvoir, des terres et des richesses.
Draventh était un joyau. Riche de ses terres, de ses mines, de sa culture. Une perle que les vautours de Varkal convoitaient depuis des années. Ils ont profité d’un hiver rude, d’un affaiblissement de nos frontières, pour frappe rsans honneur. Une invasion sournoise, calculée et barbare.
Et moi, je n’étais qu’un garçon.
Les Varkaniens... Ils ont détruit tout ce que j’aimais. Moi, j’étais trop jeune, trop impuissant...
Je me suis relevé ce soir-là, souillé de boue et de sang, le cœur arraché et recousu avec des fils de haine. Je ne suis pas mort ce jour-là, mais l’homme que j’étais destiné à devenir... lui, oui.
Depuis l’enfance, mes os portaient la chaleur du feu, mes rêves étaient peuplés de cieux infinis et de flammes dévorantes. Mon sang n’était pas celui des hommes seuls ; il battait au rythme ancien des dragons, de ces créatures que les légendes appellent monstres, mais que ma lignée appelait ancêtres.
Je suis né dragon. Mon humanité n’était qu’un masque, une illusion fragile, imposée par la paix. Mais la paix est morte et avec elle, le masque.
Quand mes parents sont tombés, il n’y a pas eu d’éveil, pas de révélation. Il y a eu... un choix ; le choix de ne plus me retenir. De laisser parler ce que j’étais vraiment.
Je me suis dressé dans la nuit comme un feu gronde sous les cendres, j’ai laissé ma chair reprendre sa forme véritable. Ma peau s’est écaillée, mes muscles ont grondés, mes ailes ont déchirées le ciel. Et quand j’ai hurlé, ce n’était pas un cri de douleur : c’était un chant de guerre. Le chant d’un prince né pour brûler ses ennemis.
Je me souvient de la chaleur dans ma gorge, du souffle ardent prêt à tout réduire. Je me souviens du vent sous mes ailes, du fracas des pierres sous mes griffes, du goût du sang dans l’air.
Je suis tombé sur leurs bastions comme la colère d’un dieu oublié. Leurs murailles ont fondu sous mon feu, leurs cris n’étaient que musique. Ils ont fui, ils ont supplié; certains ont tenté de prier mais je n′étais plus miséricordieux.
Je n’étais plus Aedric, non. J’avais laissé la place à mon dragon Drakor.
Je n’étais plus le prince héritier... mais une créature forgée dans la haine, une légende de terreur. Le Prince Dragon, né des cendres de la paix.
Depuis, chaque jour est une offrande à la colère, chaque nuit, je rêve de ruines en flammes, de leurs corps réduits en cendres sous mes griffes. J’ai repoussé les limites de ma chair, brisé mes os pour les reforger plus forts. J’ai forgé mon esprit comme on forge une lame : dans la douleur, dans le feu, dans la solitude. Je m’étais promis de ne plus être ce gamin de quinze ans faible et démuni et j’avais tenu cette promesse.
Je ne suis plus un simple homme, je suis leur châtiment. Je suis la bête qui dévorera leurs fils et leurs rois. Mon nom deviendra une malédiction sur leurs terres !
***
Dix ans plus tard…
Le trône n’avait plus rien du siège d’un roi. C’était une chose noire, forgée dans l’obsidienne et le sang, dressée au sommet d’un hall silencieux, éclairé par la lueur des flammes rouges qui dansaient sur les murs de pierre. Je n’avais laissé aucun or, aucun tapis d’apparat, aucune bannière. Le faste est pour les royaumes vivants.
Ici, dans les entrailles de Draventh, ce n’était que cendres et murmures.
Je siégeais, couronné non par des métaux précieux, mais par la peur elle-même.
Je suis le feu qui veille dans les ruines, le roi d’un empire calciné. Je suis le dernier fils des dragons.
Deux gardes traînèrent dans la salle trois prisonniers, enchaînés, couverts de boue, de suie et d’angoisse. Des soldats de Varkal, capturés à la frontière des montagnes, trop jeunes pour avoir combattu lors de la guerre… mais assez vieux pour porter le blason de leurs pères.
Ils s’agenouillèrent sans un mot, la peur leur scellant la langue.
Drakor grondait en moi, affamé. Il voulait dominer et faire comprendre au monde que le prix du feu est la mort.
Mon regard s’arrêta sur le plus jeune. Ses yeux semblaient chercher quelque chose en moi. De la pitié peut-être ? Un reste d’humanité ? Il ne trouverait rien d’autre qu’un abîme incandescent.
"Levez-les", dis-je a mes gardes.
Mes mots résonnèrent dans la salle comme un couperet. Les chaînes tintèrent. Le plus âgé d’entre eux osa parler.
“Nous ne sommes pas des espions, majesté… Nous n’avons attaqué personne. Nous n’avons fait que franchir un sentier pour échapper aux tempêtes. C’était une erreur…”
Je me levai lentement, laissant mes griffes à demi-sortis racler les accoudoirs en pierre du trône. Le silence se fit absolu, même le feu sur les murs sembla retenir son souffle.
"Une erreur ?" répéta ma voix, grave et distordue, presque inhumaine. Elle portait l’écho du dragon en moi, cette résonance caverneuse qui faisait trembler les plus endurcis."L'erreur serait de vous laisser vivre.”
Je descendis les marches, pas à pas, chaque impact résonnant. Les trois prisonniers me fixaient, pétrifiés. Je sentis leur peur ; non, leur terreur ; me caresser la peau. Cela me plaisait.
C’est ainsi qu’on gouverne, par la peur et le feu. Pensai-je fière de leur réaction.
Le plus jeune ; un garçon à peine sorti de l’adolescence ; me fixait encore, les yeux humides.
"Je... je n’ai jamais levé les armes contre Draventh”, dit-il d’une voix étranglée.“Je vous en supplie...”
Je m’arrêtai devant lui. Mon ombre le recouvrait entièrement. Mes yeux, fendus d’or, luisirent d’un éclat carnassier.
"Et pourtant tu portes leur sang, leur nom, leurs couleurs.”
Je me penchai.
"Tu es une graine de guerre et je brûle les graines avant qu’elles ne deviennent des forêts.”
Je fis un geste sec.
"Tous les trois. Qu’on les exécute à l’aube.”
Un murmure glacé parcourut l’assemblée des soldats et des conseillers. Personne n’osa s’opposer à moi. Pas même Vareth, le vieux capitaine de la garde, qui pourtant avait combattu aux côtés de mon père. Son regard implorait quelque chose, un souvenir de ce que j’étais autrefois.
Mais je n’étais plus ce prince. J’étais Drakor et Drakor ne pardonne pas.
Les prisonniers furent traînés hors du hall. Leurs cris, leurs supplications... rien ne perça l’armure de cendres que j’avais forgée autour de mon cœur.
Quand je retournai sur le trône, le silence revint. Seul le feu parlait, dans ses crépitements sourds.
Au bout d’un certain temps,Vareth s’avança vers moi et me dit doucement :
“Mon roi, la justice est une balance, il faut savoir équilibrer les choses afin d’établir une harmonies”
Je ne lui répondis pas, lui jetant un regard mauvais pour lui faire comprendre que je ne souhaitais pas connaitre son avis. Cela fonctionna, car il regagna sa place en silence.
Il dit que la justice est une balance ; moi, je l’ai fondue dans mon souffle depuis longtemps et tant qu’il resterait un seul porteur du nom de Varkal, je ne connaîtrais pas la paix.