Le cœur du monstre

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Summary

Une revisite de l'histoire de Frankenstein. ----- Elzéa marche entre deux mondes. Médecin érudite, femme libre dans un siècle qui n’en tolère aucune, elle vit à l’orée de la forêt noire, là où les superstitions chuchotent plus fort que la raison. Et puis, une nuit, la terre elle-même lui rend ce qui n’aurait jamais dû respirer. Un corps disloqué, cousu de cicatrices, gorgé d’un sang épais… et un nom oublié dans la boue : Alaric. « Tu n’as pas de naissance… Alors de quel droit oses-tu aimer ? » Créé pour servir, torturé pour durer, il n’a connu que les chaînes du laboratoire, pourtant, elle le soigne. Elle le regarde. Elle ose lui parler sans trembler. Dans ce monde pourrissant de haine et de dogmes, un monstre tombe amoureux. « Tu n’es pas Dieu. » « Non mais je t’ai sauvé. » Le désir naît dans les plaies encore ouvertes, et lui… lui, il saigne de l’intérieur. Peut-on aimer une créature qui ne s’appartient pas ? Peut-on renaître, quand on n’a jamais vraiment vécu ? « Si tu n’es qu’un assemblage de douleur, alors laisse-moi être ta dernière suture. »

Genre
Romance
Author
Dioniso
Status
Complete
Chapters
30
Rating
4.0 2 reviews
Age Rating
18+

Chapitre 1 - Le bûcher

Dans la lumière blanchie d’un matin trouble, l’air portait l’odeur épaisse de la cendre humide et de la paille souillée, ce parfum âcre qui s’accroche aux vêtements des pauvres et aux murs poreux des masures serrées. Le vent effleurait les volets clos et traînait, dans son murmure, les échos du feu ancien qui, deux nuits auparavant, avait avalé une femme aux mains tachées d’onguents. Le bois du bûcher craquait encore dans les esprits. La place n’était plus que terre retournée, croûte noire et flocons de suie. On disait que l’odeur du soufre refusait de partir.

Elzéa gardait les yeux rivés sur les mains du petit garçon, fines et pleines de terre, crispées autour d’un lambeau de tissu rapiécé. Il tremblait sans force, posé sur un lit de fortune que l’on avait tiré du cellier. Son front brûlait. Les paupières agitées dans un sommeil fiévreux, il appelait sa mère avec la voix brisée de ceux qui s’en vont par fragments. Autour d’elle, les murmures glissaient dans la pièce, des soupirs craintifs, des regards méfiants. Deux femmes retenaient leur souffle, les mains jointes sous le menton, tandis qu’un homme, planté près de la porte, serrait entre ses doigts la boucle de sa ceinture.

Elle n’attendait plus la gratitude. La peur, plus vieille que la raison, avait dévoré la confiance. Ses gestes, pourtant précis, pourtant doux, réveillaient davantage de soupçons que d’espoir. Elle avait broyé les feuilles d’aconit dans un mortier d’os, mélangé l’extrait à une infusion de thym séché. Elle savait la posologie, la lenteur avec laquelle la fièvre devait se retirer. Elle avait tranché une fine veine sous le poignet gauche de l’enfant, récupéré trois gouttes d’un sang presque noir. Elle parlait peu, le visage tendu vers ce front luisant, attentive à l’imperceptible frémissement de la peau.

Le silence était chargé d’un poids malsain. Lorsque l’enfant reprit un souffle plus profond, le vieillard assis dans l’ombre près du foyer s’éclaircit la gorge avec un râle de mépris. Son doigt tordu désigna la fiole de métal que la femme avait déposée sur le guéridon. Il n’avait jamais quitté la pièce, rassemblant dans ses prunelles ternes toute l’acrimonie que le monde avait laissée sédimenter en lui.

— Tu fais parler les plantes pour que la chair obéisse, ce n’est pas la main de Dieu qui agit ici, femme, gronda-t-il.

Elzéa ne leva pas les yeux. Elle resserra les liens du bandage autour du bras mince de l’enfant, puis vérifia la chaleur derrière sa nuque. Ses mains ne tremblaient pas. Elle avait entendu d’autres mots, plus durs encore, proférés dans la même peur aveugle. Elle connaissait cette voix, et toutes celles qui la suivaient dans les chemins étroits du village, toujours prêtes à siffler derrière elle lorsque les pas se faisaient rares.

Elle se redressa lentement, les yeux posés sur la mère de l’enfant. La femme hocha la tête en silence, trop lasse pour remercier, trop inquiète pour se confier. Alors Elzéa fit ce qu’elle faisait toujours : elle rassembla ses fioles, replia ses linges, rangea les instruments dans le sac de cuir sombre qu’elle portait contre elle comme une seconde peau. Un souffle chaud s’échappa de la bouche de l’enfant, plus stable, plus régulier. Il dormait.

Dehors, la lumière s’était épaissie. Le ciel s’alourdissait d’un gris sans nom, cette teinte étrangère au cycle du jour, lorsqu’il ne s’agit plus d’heure mais d’attente. À peine franchit-elle le seuil que les regards se détournèrent, les dos se redressèrent. Le silence quitta la pièce pour s’accrocher à ses talons.

Soudain, la voix du vieillard résonna une dernière fois, avec cette assurance lente, chargée de malédictions anciennes : « Le feu ne dort jamais très longtemps. »

Elzéa ne répondit pas, là encore. Elle avança, les épaules tendues sous son manteau usé, et marcha sur les pierres inégales de la rue principale, son sac battant contre sa hanche. Quelques enfants l’observaient depuis une haie. Une vieille recula de deux pas lorsqu’elle passa devant sa porte. Le cliquetis de la cloche de l’église, au loin, ponctuait son retour comme une menace voilée sous ce froid mordant.

Enfin… Elle n’avait plus froid depuis longtemps, non parce que l’hiver l’épargnait, mais parce que son corps avait appris à survivre sans attendre de chaleur extérieure. La morsure du vent n’était qu’une autre forme de présence, un murmure insistant sur sa peau. Chaque jour, elle traversait les ruelles, le menton relevé parce qu’abaisser les yeux serait donner raison à ceux qui voulaient la voir disparaître.

Son chemin la menait à l’orée du bois, là où les maisons se faisaient rares, remplacées par des arbres noueux et des buissons de ronces. Là, personne ne venait frapper sans nécessité. Là, les bruits du monde se taisaient, remplacés par ceux du vent, du feu, et de ses propres gestes. Une cabane bâtie contre la pente rocheuse, bardée de pierres grises et de poutres fendues, se découpait entre les troncs, dissimulée aux regards curieux. Elle y vivait depuis trois ans. Avant cela, elle avait fui deux autres villages, quitté une maison en feu, enterré ses carnets dans la terre humide d’un puits abandonné.

Le portail de bois gémit sous sa main grinça contre la neige mêlée de boue. La nuit approchait déjà. Elle distinguait à peine la ligne d’horizon entre les branches dénudées. Son dos la lançait, une douleur sourde remontant depuis l’omoplate jusqu’à la base du cou, là où une pierre l’avait atteinte alors qu’elle tournait le dos aux regards. Elle n’avait pas crié. Elle ne criait jamais. Elle gardait les marques, silencieuses, et les enterrait sous sa peau avec toutes les autres blessures que personne ne soignait jamais.

À l’intérieur de sa maison, la chaleur douce de la pièce l’enveloppa comme une mémoire. L’âtre ronflait encore. L’odeur de lavande séchée, de miel de bruyère, de cendre tiède et de bois humide composait ce cocon d’ombres et de choses oubliées. Elle déposa son sac sur la table, inspecta le contenu d’un coup d’œil. Une fiole s’était brisée. Quelques gouttes d’huile de verveine s’étaient répandues sur les bandages. Elle soupira, détacha son manteau, roula ses manches, et nettoya, sans hâte, ses instruments un à un.

Ses mains se posaient sur les choses avec une forme de tendresse silencieuse, cette attention qu’on réserve à ceux qui ne peuvent plus parler. Pour elle, chaque objet portait une histoire. Chaque lame, chaque pierre ponce, chaque herbe séchée avait été cueillie, choisie, conservée, pour le soin du monde, pour lutter contre la lente agonie des corps et des âmes. On l’avait appelée sorcière parce qu’elle refusait de regarder mourir. Elle n’en avait jamais nié le mot. Ce n’était pas une insulte. C’était un aveu de peur.

Un bruit, soudain, résonna contre la façade arrière. Un craquement. Bref, sourd, presque effacé par le vent. Elle se figea, la main encore sur la lame qu’elle essuyait. Son souffle se suspendit. Ce n’était pas une branche. Ce n’était pas un animal. Il y avait, dans ce son, une lourdeur, une masse, quelque chose de vivant qui tombait, probablement par fatigue ou par blessure.

Elle attrapa une lanterne, laissa la porte claquer derrière elle, s’enfonça dans les arbres en suivant l’odeur d’un mélange métallique et terreux, cette trace particulière que laissent les plaies profondes dans le sol.