Demonios del Amazonas

All Rights Reserved ©

Summary

Luna est le prénom que ma mère m'a donné. Il signifie « heureuse » en hawaïen. Heureuse, je l'étais avant que ma mère ne meure d'une overdose. Sa mort a signé la mienne. Elle sera tout aussi cruelle, puisqu'on me réserve le pire des châtiments : servir Satan. Mon nom est Alvaro, je suis le président des Demonios del Amazonas. Mon gang est puissant, mes ramifications sont nombreuses et mes frères sont fidèles. Mon but : faire tomber le cartel El Greco. Mais, dans toute guerre, il y a des dommages collatéraux qui, par ricochet, entrainent la souffrance d'innocents.

Status
Complete
Chapters
45
Rating
4.9 9 reviews
Age Rating
18+

Prologue

Prologue

« La violence n’est pas un moyen parmi d’autres d’atteindre la fin,

mais le choix délibéré d’atteindre la fin par n’importe quel moyen. »

Jean-Paul Sartre.



Luna, Puerto Nariño.

La porte claque et mon cœur loupe un battement, il vient de rentrer. Ses pas lourds résonnent sur le plancher. Aujourd’hui, quelle sera son humeur ?Ensoleillée ou orageuse ? Je refuse de penser à la seconde possibilité.

— Luna ! Amène ton cul ici, bordel de merde !

Pourtant, c’est la seconde…

— Qu’est-ce que tu fous, putain ?! J’t’ai dit de venir MAINTENANT !

Je n’ai pas le choix. Ne pas obtempérer augmenterait sa rage et marquerait mon corps.

J’avance, pieds nus, dans ce couloir sombre où les murs de frondes[1] ont, par endroits, des taches ou des impacts : tâches de vomi, de sang ou stries plus ou moins profondes. Toutes ces traces ont été causées, soit par le tranchant de sa lame, soit par mon corps meurtri lors de ses excès de rage.

Les malocas[2]sont des maisons faites en bois. La couverture est soutenue par des stipes[3] de palmiers. Des solives[4] sont attachées à ces piliers par des lianes résistantes. Des palmes, disposées d’une façon régulière, recouvrent la charpente. Quant aux murailles, elles sont faites de bambous ou d’éclats de frondes de palmiers. Ce clayonnage est tellement fort qu’il est à l’épreuve des balles. À l’intérieur, une rangée de cellules, séparées les unes des autres par un clayonnage analogue à celui de la muraille, définit les espaces des chambres, du coin repas, de la salle d’eau et des toilettes.

— Luna ! Si tu t’ramènes pas de suite, j’vais v’nir te chercher par la peau du cul !

Mes mains deviennent moites au fur et à mesure de mon avancée. Une hypersialorrhée envahit ma bouche, avaler devient difficile et douloureux. Ma trachée se serre à chaque pas vers mon funeste destin. Mes jambes flageolent et une myriade de petites étoiles envahit mes pupilles. Mes yeux ne lâchent pas l’encadrement de la porte vers laquelle je me dirige.

En arrivant dans l’embrasure de la cuisine, je l’aperçois près de la gazinière. Son regard est sombre, comme les ténèbres de la mort, et trouble. J’en étais sûre, il a consommé la merde qu’il transporte. Ce n’est pas de l’alcool qui coule dans ses veines, mais de la cocaïne : la poudre la plus destructrice.

— Oui, père ?

— Qu’est-ce que t’as branlé ! Y a rien à bouffer dans cette baraque !

— Il... n’est... que... sept heures du matin, père.

Je sursaute lorsqu’il s’écrie.

— Tu me prends pour un con ? Tu te fous de ma gueule ? Penses-tu que je n’fais pas la différence entre le jour et la nuit ?! C’est ça que tu es en train d’me dire !

— Non, je pensais...

— J’te demande pas de penser, juste de bosser, espèce d’imbécile ! Qu’est-ce qui m’a foutu une fille aussi conne, juste bonne à récurer les chiottes !

Cette fois-ci, la terreur a pris possession de mon corps. De multiples tremblements le parcourent, mes sangs se figent comme prisonniers d’une mer de glace.

— Tu n’es qu’une sale traînée, ta mère a engendré un déchet, tu n’es pas digne de porter mon nom !

Lui répondre aggraverait mon cas, mais le silence étouffe les mots et il ne le supporte pas non plus.

— Réponds-moi, bordel ! Qu’est-ce qui m’a foutu une sale traînée sous mon toit ?! J’ai faim, alors magne-toi de me faire à bouffer !

Mais la peur me paralyse, entraînant sa folie dévastatrice. En deux pas, il est sur moi. Sa main empoigne mes cheveux, et il m’entraîne devant les fourneaux. En faisant pression sur l’arrière de ma tête, il abaisse mon visage près de la plaque allumée, une autre de ses idées : me défigurer. Mes paumes prennent appui de chaque côté pour résister à sa force herculéenne, cependant les miennes s’épuisent et la chaleur commence à rougir ma joue, la brûlure devient de plus en plus insupportable.

— Pitié père, je prépare à manger !

— C’est trop tard, espèce de sale puta !

Il me projette contre l’angle de la table, m’ouvrant l’arcade sourcilière. La douleur est fulgurante et des milliers de points scintillants défilent sous mes paupières closes. Toutefois, je n’ai guère le loisir de m’attarder sur cette souffrance qu’une autre, infiniment plus cruelle, m’atteint alors que je suis encore à genoux. Un coup de pied dans le ventre me coupe le souffle, me faisant vomir de la bile sur le sol. Je manque d’oxygène et hape l’air pour regonfler mes poumons.

— C’est pas ta mère qui aurait dû crever, mais toi ! Elle, au moins, rapportait du fric, alors que, toi, tu m’apportes que des emmerdes !

Une autre pluie de coups s’abat sur mon flanc. Je me roule en chien de fusil, les bras en protection autour de ma tête, attendant que l’orage passe, que la tempête cesse, tout en essayant de faire entrer un souffle d’air.

— Faut que j’te nourrisse alors que tu m’rapportes que dalle ! Dorénavant, ça va changer ! J’vais te foutre sur le trottoir et tu f’ras le bonheur des touristes et de mon portefeuille !

Le choc de ses paroles me tire de mon silence.

— Quoi ? Non… père... par pitié... pas ça, dis-je dans un murmure.

— FERME TA PUTAIN DE GUEULE !

De nouveau, il s’apprête à me rouer de coups, mais la sonnerie de son portable l’interrompt. Je profite de cet instant d’inattention pour ramper sur le sol jusqu’à la porte, puis je me relève en vacillant et cours vers ma chambre, tenant mon ventre douloureux. Je m’adosse contre le mur se trouvant derrière mon lit. Cet endroit est le seul qui ne soit pas baigné de lumière. Je replie mes genoux contre ma poitrine, mon menton vient en appui dessus. Je laisse les larmes dévaler mes joues. Leurs sillons iodés traversent la vague carmin s’échappant de mon arcade et finissent leur course sur le lin délicat de ma robe, formant une auréole qui ne cesse de s’élargir.

En cet instant précis, ma mère me manque terriblement, elle seule pouvait l’arrêter. Hélas, elle nous a quittés alors que je n’avais que douze ans. Devenue une Mule[5] pour le cartel « El Greco », un sachet a percé dans son estomac, provoquant une overdose. Ce jour-là, mon père a perdu sa femme ainsi qu’une rentrée d’argent. De mon côté, j’ai perdu ma mère, ma protectrice, ma confidente et ma liberté.

Pour remplacer cette manne financière, mon père a créé sa société de transport de bœufs truffés de cocaïne. L’idée n’est pas venue de lui, mais du cartel qui lui a octroyé généreusement l’aide financière dont il avait besoin. J’aurais pu partir, mais dans ce petit village de Puerto Nariño, il n’y a aucun véhicule motorisé, seulement des bateaux. Cependant, il existe une autre alternative, la jungle. On peut rejoindre San Martin en la traversant, le village est à environ deux heures de marche, mieux vaut, dans ce cas-là, être accompagné d’un guide.

De la jungle, je détiens le savoir des plantes que ma mère m’a transmis. Elle m’a également enseigné l’importance de ne jamais pénétrer dans la forêt sans un équipement approprié. Cela comprend : un hamac, une moustiquaire, une machette, une pierre à feu, un petit récipient en métal, une gourde, ainsi qu’un sachet de sel. Toutefois, revêtir des vêtements longs, amples et résistants aux moustiques, est une précaution essentielle dans cet environnement hostile.

Au fil des années, j’ai accumulé des trésors : des morceaux de ficelle, du fil de fer, des bandes médicales, de l'onguent de cajou et tant d’autres objets hétéroclites. Mon sac est devenu une véritable caverne d’Ali Baba. Chaque fois que ma mère m’emmenait explorer la jungle, je revenais avec de nouvelles découvertes que j’ajoutais à ma besace, l’alourdissant un peu plus, et cela la faisait rire. Depuis son départ, ce sac est caché sous mon lit, attendant que je trouve le courage de m’aventurer, seule, dans cette jungle inhospitalière.

— Quoi ? Putain de merde, c’est pas vrai ?! Il va me tuer, cett espèce d’enculé, tu le sais ça ?! À cause de votre incompétence !

Mon géniteur hurle au téléphone. D’après ce que je perçois, les nouvelles ne sont pas bonnes et si ce qu’il dit s’avère réel, ma chance de vivre sans mon bourreau semble proche.

— Je serai là à vingt heures ! Rassemble tous ceux qui se sont fait poirer la cargaison ! J’exige des explications.

Ses pas s’éloignent et la porte claque. J’obtiens, enfin, quelques heures de répit, ignorant encore qu’un nouvel ouragan se prépare, apportant avec lui le bouleversement de mon existence.

Lexique :

[1] Frondes : la fronde désigne l’organe végétal jouant le rôle de feuille chez certaines plantes telles que palmiers et fougères.

[2] Maloca : maison traditionnelle des communautés indigènes en bois.

[3] Stipes : le stipe (ou faux-tronc) est, en botanique, la tige robuste de plantes terrestres comme les palmiers, les yuccas, les dragonniers, les fougères arborescentes ou encore les bananiers.

[4] Solives : une solive est une pièce de charpente placée horizontalement en appui sur les murs ou sur les poutres pour constituer le plancher d’une pièce.

[5] Une mule ou un coursier est une personne qui fait passer personnellement de la contrebande à travers une frontière pour une organisation de contrebande.