Prologue

Les partiels sont enfin derrière nous. La pression retombe d’un coup et, pour la première fois depuis des semaines, j’ai l’impression de respirer. On dirait que les murs de la fac eux-mêmes soupirent de soulagement après avoir essoré leurs étudiants. Le plan est simple : retrouver Corentin et Katia pour fêter ça, boire, danser et oublier nos fiches de révision. Mais avant, j’ai une idée qui me tient à cœur : surprendre Sofia.
Je lui ai menti. Je lui ai dit que j’avais trop de trucs à régler pour passer la chercher à la cité U. En réalité, je voulais juste débarquer sans prévenir pour voir sa tête quand elle m’ouvrirait. Rien qu’à imaginer son sourire, j’ai le ventre qui se serre d’excitation.
Sofia, c’est mon repère depuis deux ans. Ma certitude. On parle d’avenir, d’appart à deux, d’une vie qui aurait enfin du sens. Le genre de plan parfait qu’on se raconte quand on croit que l’amour suffit. Je me revois encore le jour de notre rencontre, lui rentrant dedans comme un abruti dans un couloir bondé. Ses bouquins au sol, son regard noir, et moi à genoux pour « réparer mon crime ». J’avais improvisé un sketch bidon pour la faire rire. Ça avait marché. Depuis, on ne s’est plus quittés.
En montant les escaliers, j’ai presque l’impression de revivre ce moment. J’ai même mis la chemise qu’elle adore, celle « qui fait sérieux ». Dans quelques minutes, je serai dans ses bras et on oubliera tout le reste.
Mais plus je monte, plus un truc cloche. Ce n’est pas encore de la peur, juste cet instinct qu’on préfère ignorer.
La porte est verrouillée. Étrange, elle ne ferme jamais à double tour quand elle m’attend. Je tourne la clé, j’entre… et un détail m’arrête net. Des vêtements sont éparpillés dans le couloir. Pas son genre. Sofia est maniaque, du genre à plier ses chaussettes par couleur.
Un bruit me parvient. Des murmures. Puis un gémissement.
Mon cœur s’arrête. Chaque pas vers la cuisine sonne comme une explosion. Et là… la claque.
Sofia. Penchée sur le comptoir. Et derrière elle… Matteo. Son « binôme ».
Je reste planté là. Je n’entends plus rien, à part le sang qui cogne dans mes tempes. Deux ans de ma vie qui s’écroulent en dix secondes.
Je crois que je ris. Un rire nerveux, sec, complètement naze. Puis mes mains se mettent à applaudir. Lentement.
— Bravo. Franchement. C’est du grand art.
Matteo sursaute, remonte son froc en galérant et dégage sans demander son reste. Sofia se redresse, paniquée, elle essaie de remonter sa robe.
— Ce n’est pas ce que tu crois !
Je ricane.
— Ah, la phrase magique. Tu vas me dire quoi ? Que vous révisiez la bio ?
— Mamour…
— Non, la ferme. Ne m’appelle plus jamais comme ça.
— C’est arrivé comme ça… bafouille-t-elle.
— C’est arrivé comment ? Tu t’es pris les pieds dans le tapis et t’es tombée sur lui par hasard ?
Ses lèvres tremblent, ses yeux se remplissent de larmes.
— Je t’aime, Pierre. C’était juste… j’avais besoin de piment dans ma vie.
Je reste bloqué sur le mot.
— Du piment ? Putain, c’est tout ce que t’as trouvé ? Tu sais quoi ? Tu m’as bien fait rire.
Je claque la porte si fort que la poignée manque de me rester dans la main.
Dans l’escalier, j’étouffe. J’ai envie de tout casser, d’hurler, mais rien ne sort. Juste un vide immense. Un trou noir là où il y avait nous.
Je roule longtemps, je ne sais même pas où je vais. La ville défile, floue. Ses yeux, son rire, ses mensonges… tout tourne en boucle. Je serre le volant jusqu’à avoir les mains blanches. Je finis par m’arrêter devant l’Oxymob, la boîte du campus. Autant se perdre dans le bruit.
Dès que je franchis la porte, la musique me cogne dessus. Je repère Corentin et Katia au bar. Corentin me fait signe, puis change de tête direct en voyant ma tronche.
— Mec, t’as une tête de déterré. Qu’est-ce qui t’arrive ?
Je m’assois et je vide un verre qui traîne.
— C’est fini avec Sofia.
Silence total. Katia me fixe, choquée.
— Quoi ? Mais pourquoi ?
— Je l’ai trouvée avec Matteo. En plein “travaux pratiques”.
Corentin tape sur le bar, il est furieux.
— J’vais lui dévisser la tête à ce petit con.
— Laisse tomber, ça change rien. C’est mort.
Katia pose sa main sur mon bras.
— T’as le droit d’être mal, Pierre. On est là, tu le sais.
Je hoche la tête. Je bois, je traîne dans la foule sans danser, je ris sans même savoir pourquoi. Tout est flou. Au bar, une fille me sourit. Corentin me donne un coup de coude : « Vas-y mec, essaie d’oublier, passe à autre chose. »
Je hausse les épaules. Pas envie. C’est trop frais, ça pue trop. Ce n’est pas ce soir que je passerai à autre chose.
Dehors, le froid me gifle et ça me fait du bien. Corentin et Katia m’attendent. Ils ne disent rien, et c’est très bien comme ça.
Sofia m’a brisé. Mais je ne vais pas lui laisser ce plaisir-là. Je vais me relever. À ma façon. De toute manière, maintenant, je n’ai plus rien à perdre.








