JENNY & BELLA
Jenny et Bella
Je m'appelle Jenny.
J’ai dix-neuf ans. L2 de sociologie à la fac de Nanterre. Jusqu’à il y a peu, j’étais le cliché de la bonne élève : sérieuse, studieuse, discrète. Le genre qu’on ne remarque pas, ou alors seulement quand il s’agit de lever la main pour répondre à une question.
Je bosse à la bibliothèque pendant que les autres vont boire des shooters fluorescents dans un bar crade du centre-ville. Je passe mes week-ends à ficher Foucault, Bourdieu et Elias plutôt qu’à sucer des verres de vodka à la chaîne.
Physiquement, je n’ai rien de la bombe qu’on croise dans les couloirs et qui fait tourner toutes les têtes. Je suis petite — un mètre soixante les bons jours — avec une silhouette encore un peu adolescente : taille fine, hanches discrètes, poitrine modeste mais ferme. Des bras fins, des jambes pâles.
Mon visage est mon atout le plus visible : un ovale doux, des pommettes claires, et surtout mes yeux, bleu clair, presque transparents dans certaines lumières. Ils paraissent plus grands à cause de mes lunettes : une monture fine en métal argenté, discrète, presque scolaire, que je pousse souvent du bout de l’index. Mes cheveux sont blonds, coupés droits aux épaules, souvent attachés à la va-vite avec un élastique noir.
Je vis encore chez ma mère, dans une maison de banlieue un peu trop grande pour nous deux. Elle s’appelle Léa. Belle femme, active, moderne, toujours entre deux stages de yoga et trois rendez-vous Tinder. Une quarantaine d’années qu’elle porte comme on porte un jean parfaitement ajusté : sans effort apparent, avec un côté insolent.
Depuis six mois, elle est en couple avec Alexandre. Un type plutôt cool, divorcé, père de deux garçons. L’un d’eux est plus âgé, et il fout un bordel silencieux dans ma tête. Mais ça, on en reparlera. Le plus jeune, Mathieu, seize ans, vit chez sa mère et ne passe que certains week-ends.
Ma chambre, c’est mon territoire. Quatre murs blanchis, un lit une place avec une couette à licornes que j’ai eue pour mes quatorze ans et que je n’ai jamais osé remplacer. Un bureau recouvert de livres ouverts, de post-its fluo et de câbles qui s’entortillent. Mon ordi reste allumé presque en permanence ; j’y écris mes cours, je regarde des séries, je joue parfois, tard le soir. Des écouteurs traînent sur l’oreiller, emmêlés.
Je ne suis pas vierge. Mais disons… pas loin.
J’ai été “déniaisée” en troisième, un soir où j’avais bu plus que je n’aurais dû. Le coupable ? Un geek du club d’échecs. Quentin, peut-être. Ou Thibault. Je ne sais même plus.
Je me souviens de son t-shirt Pikachu, de ses mains qui tremblaient, de l’odeur de transpiration et de lessive bon marché. Ça a duré cinq minutes. Pas douloureux, juste… chiant. Pas un regard, pas un mot, pas de plaisir. J’ai passé le temps à fixer le plafond en attendant la fin. Je suis rentrée chez moi avec une culotte humide et un goût amer. Fin de l’histoire.
Depuis, j’ai testé deux ou trois choses. Surtout seule. Les vidéos, les caresses furtives, parfois en pensant à quelqu’un, parfois juste pour m’endormir. Mais je suis restée la Jenny sérieuse. La bonne copine. La fille sage qu’on oublie au fond du groupe WhatsApp.
Et puis il y a Bella.
Isabella, de son vrai prénom.
Vingt ans. Brune incendiaire. Une bouche à faire éclater la couture d’un jean trop serré, des yeux verts qui te fixent comme si elle te scannait pour savoir exactement où appuyer. Sa peau est dorée, lisse, et son corps… un chef-d’œuvre. Des seins pleins, ronds, toujours mis en valeur, un cul ferme et haut qui attire les regards comme un aimant. Des jambes fuselées, toujours épilées, toujours prêtes à s’exposer sous une jupe courte ou un short moulant.
On se connaît depuis qu’on a dix ans. École primaire, même rangée, même goûter sur le banc. Très vite, elle est devenue ma meilleure amie, ma sœur de cœur, mon opposée parfaite. Là où je restais assise à lire, elle escaladait les portails pour aller fumer derrière le gymnase. Là où je rougissais si un garçon me parlait, elle avait déjà embrassé la moitié des beaux gosses du collège.
Bella a toujours su que j’étais… différente. Pas coincée, mais prudente. Observatrice. Elle m’a toujours protégée, encouragée, mais aussi testée.
Elle a cette obsession : me “décoincer”.
— Tu vas finir vieille vierge avec ton bac+8, me dit-elle souvent, un sourire en coin. T’as besoin d’un corps contre le tien, d’une bouche, d’une main, d’une queue. Et pas en théorie, Jenny. En pratique.
Elle dit ça en s’asseyant n’importe comment, jambes croisées haut, décolleté en avant, comme si tout son corps était une invitation permanente.
Avec elle, je me sens à la fois en sécurité et en danger. Elle me trouble. Elle m’excite, même si je fais semblant de ne pas m’en rendre compte. Et elle le sait. Ses regards, ses sourires, ses petites touches “innocentes” : un bras qui frôle le mien, sa main qui s’attarde dans le bas de mon dos, ses doigts qui jouent avec mes cheveux.
Bella vit seule, dans un petit deux-pièces qu’elle a décoré façon Instagram : murs blancs, plantes vertes, coussins colorés, guirlandes lumineuses. Elle travaille à mi-temps dans une boutique de fringues et enchaîne les histoires plus ou moins sérieuses. Les mecs, les meufs, parfois les deux en même temps. Elle parle de sexe avec une aisance désarmante, me racontant les détails comme on raconterait une recette de cuisine.
Elle me taquine :
— Un jour, tu te rendras compte que t’as un corps, Jenny. Et ce jour-là, je serai là pour te montrer quoi en faire.
Moi, je ris. Je baisse les yeux. Et parfois, je mouille rien qu’en l’écoutant.
Alors ce que je vais te raconter, ce n’est pas une fiction. C’est mon journal.
Celui de Jenny la sage, la geek, l’étudiante trop sérieuse… celle que Bella a décidé de transformer.
Pas du jour au lendemain. Mais étape par étape.
Elle m’a dit un soir, allongée en travers de mon lit comme si c’était le sien :
— Demain, on sort. Pas un truc de folles, pas de shots de tequila. Juste toi, moi, et un terrain d’entraînement.
Je me suis entendue rire, un peu nerveusement.
— Un terrain d’entraînement ?
— Oui. Un bar. Du bruit, de la lumière, des corps. On va te mettre en situation. Observer, choisir, tester. Comme une expérience de socio, mais appliquée.
Je n’ai pas osé dire non. Je crois que je n’en avais pas envie.