Chapter 1
« Certains lieux semblent oubliés du monde. Pourtant, ce sont souvent ceux-là que la magie choisit pour renaître. »
Lyrda. Mon village. Ma cage depuis 17 longues années.
Je pourrais en dessiner chaque recoin les yeux fermés : la place centrale battue par le vent, les maisons aux toits de chaume toujours un peu trop bas, les pierres moussues qui bordent les sentiers de boue. Ici, les jours se répètent. On apprend à ignorer le ciel. À accepter que rien ne changera jamais.
Mais cette fin de journée avait quelque chose de différent.
Je le sentais dans l’air lourd, tendu, comme s’il attendait un orage. Les arbres frémissaient sans vent. Même les chèvres, d’ordinaire bruyantes, restaient muettes derrière leurs enclos. Un silence étrange s’était glissé dans le village. Trop plein. Trop calme.
Je remontais le chemin menant à la maison de ma tante, un panier d’herbes à la main, les bottes alourdies de boue. Le vent giflait mon visage, glacé et sec, emportant mes cheveux devant mes yeux. Je grognais, les repoussais, et accélérais le pas.
Je haïssais ce genre de jours.
Je poussai la porte en bois dur d’un coup d’épaule. Une rafale de vent s’engouffra dans la pièce, soulevant les herbes accrochées aux poutres et éparpillant quelques feuilles séchées sur le sol. L’odeur familière d’armoise, de cire fondue et de fumée m’assaillit aussitôt.
La maison de Ysmae ne ressemble à aucune autre dans le village.
C’était une bâtisse étroite, construite à demi sur la roche, dont les murs semblaient avoir poussé plus qu’avoir été bâtis. Les pierres, irrégulières, étaient couvertes de mousse par endroits, et la cheminée de pierre noire dominait la pièce principale comme un cœur ancien toujours battant.
Des bouquets d’herbes sèches et de racines pendent au plafond, attachés par des cordes fines que seul Ysmae sait démêler. Des fioles et des bocaux de verre remplissent des étagères entières, aux contenus troubles : liquides bleus, poudres dorées, insectes figés. Une odeur d’humus et de cendres imprègne chaque recoin.
Ici, tout est calme… mais rien n’est ordinaire.
La lumière, tamisée par des rideaux de lin rapiécés, semble danser selon une logique propre. Parfois, j’ai l’impression que certaines ombres bougeaient sans vent. D’autres fois, les murs respirent avec nous.
Et pourtant, malgré l’étrangeté, cette maison m’a toujours protégée. Même si elle ne m’a jamais vraiment appartenu.
Elle était accroupie près de l’âtre, penchée au-dessus d’une cuve fumante, les mains rougies par la chaleur. Toujours aussi droite malgré les années, Ysmae avait cette posture de statue ancienne qu’aucun vent ne semblait pouvoir faire plier. Ses cheveux gris argentés, tirés en une longue natte qui lui tombait dans le dos, brillaient à la lumière du feu. Sa silhouette fine se découpait dans l’ombre, habillée d’une robe de laine noire ceinturée à la taille, simple mais étrange dans sa façon de s’harmoniser avec la maison.
Ysmae ne ressemblait pas aux femmes du village. Il y avait en elle quelque chose de… contenu. Ancien. Comme si chaque mot qu’elle prononçait n’était qu’une fraction de ce qu’elle savait réellement.
— Tu l’as senti ? demanda ma tante sans même lever les yeux de sa cuve fumante.
Je haussai un sourcil, retirant mon manteau.
— Le vent ? Il est glacial, oui.
— Non. Pas le vent. Le souffle.
Je fronçai les sourcils. Encore une de ses énigmes. Je déposai le panier sur la table et m’approchai du feu, les doigts engourdis.
— Ysmae, parle normalement. J’ai passé une heure dans les bois à chercher tes foutues orties, et tu me reçois avec une devinette ?
Elle ne répondit pas. Elle tendit la main au-dessus de la cuve, en sortit une feuille noircie, la frotta entre ses doigts. Une odeur acre se répandit aussitôt.
— C’est ce que je craignais.
Elle avait cette voix basse, rauque, comme chargée de siècles. Une voix faite pour prononcer des vérités qu’on ne veut pas entendre.
— Tu peux m’expliquer ? Ou on continue à parler en demi-mots comme d’habitude ?
Ysmae leva lentement les yeux vers moi. Ses prunelles sombres étaient profondes, presque noires, et quand elles vous regardaient, vous aviez l’impression qu’elles voyaient au-delà pas juste de vous, mais du temps lui-même
— Ce n’est pas à moi de te dire. C’est à toi de ressentir.
Je roulais des yeux, irritée. Elle faisait toujours ça. Des mots vagues, des silences lourds de sens que je ne comprenais pas. Et ce regard comme si elle attendait que je comprenne quelque chose que je n’avais jamais appris.
Je détournai les yeux.
Mais en refermant les doigts sur mon poignet gauche, je frémis. La spirale pâle gravée dans ma peau picotait.
Encore.
…
Je montai les marches grinçantes menant à ma chambre, le souffle encore noué.
Ma chambre n’était pas grande. Elle tenait à peine dans un coin du grenier, juste sous le toit en pente. Les poutres de bois noircies formaient une cage au-dessus de ma tête, et les nuits de pluie, j’entendais chaque goutte frapper comme une pensée qui insiste.
Le lit, fait de planches épaisses et de corde, grinçait à chaque mouvement. Il n’y avait qu’un matelas de laine dur et une couverture râpée, mais je m’y étais toujours sentie en sécurité. Les murs étaient nus, à l’exception d’un vieux miroir terni et d’un croquis accroché au clou : une esquisse au fusain de ma mère, faite par Ysmae quand j’étais petite. Le trait était flou, mais je reconnaissais toujours ce regard doux et absent.
Sur la petite table en bois, je gardais mes trésors : une plume de geai ramassée dans les bois, une pierre polie trouvée au bord du ruisseau, un ruban bleu fané que je ne portais plus. Il y avait aussi un carnet, presque vide. Je n’écrivais pas souvent, mais j’aimais savoir que je le pouvais.
Dans un coin, une vieille malle appartenant à ma mère. Je ne l’avais jamais ouverte. Ysmae me l’avait interdit. « Trop tôt », avait-elle dit.
J’ignorais ce qu’elle entendait par là. Comme toujours.
Je me glissai sous la couverture en silence. Et je restai là, éveillée, à écouter le vent fouetter les volets, les yeux fixés sur les ombres mouvantes du plafond.
Ce soir-là, la pièce me parut plus étroite qu’à l’accoutumée. Comme si les murs eux-mêmes retenaient leur souffle.
Cette nuit-là, je ne dormis pas.
Je rêvai d’eau. D’un lac sans rive, noyé dans la brume. D’un cercle de pierre au cœur d’une île. Et d’une voix grave, lente, ancienne qui murmurait mon nom.
Je me réveillai en sursaut.
Le vent s’était tu. Tout était figé.
Puis on frappa à la porte.
Trois coups. Lents. Profonds.
Je descendis, pieds nus sur les planches froides. Ysmae se tenait déjà là, droite comme un piquet, ses cheveux gris rassemblés en une natte.
Elle ouvrit. Personne. Juste un paquet, posé devant la porte.
Je prenais le cadeau dans une main et je dénouais doucement le tissu bleu qui l’enveloppait. Il était doux comme du velours ancien, brodé de fil argenté qui brillait dans la lumière du matin, presque vivant. Rien qu’au toucher, je sus que ce tissu ne venait pas d’ici. Il appartenait à un autre monde.
À l’intérieur, il y avait un livre.
Pas un grimoire poussiéreux. Pas un de ces vieux manuels de plantes que Ysmae collectionnait. Non. Ce livre-là... respirait.
Sa couverture était d’un cuir noir bleuté, usé mais parfaitement lisse, comme poli par des siècles de mains silencieuses. Aucun titre. Aucune inscription. Juste un symbole gravé profondément au centre : la spirale. Identique à celle qui ornait mon poignet gauche. Exactement.
Je le touchai du bout des doigts.
Il était tiède. Pas seulement chaud. Du tissu, non. Il dégageait une chaleur intérieure, comme un cœur qui bat. J’eus un frisson.
Quand je l’ouvris, les pages étaient vierges. Un parchemin dense, fin, légèrement nacré.
Et alors, sans que je le touche de nouveau, l’encre apparut.
Noire. Fluide. Vivante.
Comme si le livre écrivait avec une mémoire qui n’était pas la sienne.
Puis, sous mes doigts, des lettres apparurent. Sombres, comme écrites par l’ombre elle-même.
Éléa Vaelwyn, tu es attendue.
L’Académie d’Aeloria t’appelle.
Suis le souffle. Traverse les brumes.
Le Voile tombe. Le passé s’éveille.
Je restai figée.
— Ysmae… murmurai-je. C’est quoi ça ? Tu… tu sais ce que ça veut dire ?
Elle s’approcha lentement. Son regard sur moi était calme. Trop calme.
— Il est temps, dit-elle simplement.
— Temps de quoi ? Qu’est-ce que tu ne m’as pas dit ?
Elle se contenta de hausser les épaules, comme si tout cela lui semblait évident.
— Je ne t’ai rien caché. Je t’ai élevée. Préparée. Le reste… devait venir de toi.
Je sentis la colère monter en moi. Cette habitude qu’elle avait de parler par énigmes, de garder les réponses en cage comme si elles étaient trop précieuses pour être partagées. J’avais attendu toute ma vie qu’elle me dise qui était vraiment ma mère. Pourquoi je portais cette marque. Pourquoi je voyais parfois des choses que les autres ignoraient.
Et là, elle se contentait de dire : « Il est temps ».
— Tu crois que j’ai la moindre idée de ce que ça veut dire, Ysmae ? "Aeloria", "le souffle", "le Voile tombe" ? Je suis censée faire quoi ? Partir dans les bois et espérer tomber sur une école cachée ?
Elle posa une main sur mon épaule. Son contact était chaud, ferme.
— Tu comprendras.
— Je veux comprendre maintenant !
Mais elle me regarda simplement, comme si mes cris ne l’atteignaient pas.
— Pars avec le livre. Il te guidera. C’est tout ce que je peux te dire.
Je reculai, tremblante. Le livre dans mes bras vibrait. Ou alors c’était mon cœur.
— Tu savais que ça arriverait… et tu m’as laissée dans l’ignorance.
Elle acquiesça.
— Parce que parfois, ne pas savoir est la seule façon d’accepter.
…
Allongée dans mon lit, les yeux grands ouverts, je fixais le plafond comme si j’y attendais une réponse. Mais il n’y en eut pas. Juste le silence. Le genre de silence trop lourd pour être rassurant.
Le livre était là. Devant moi. Ouvert. Toujours chaud.
Et les mots… les mots vibraient encore dans mon esprit, comme s’ils s’étaient inscrits directement sous ma peau.
« Tu es attendue. L’Académie d’Aeloria t’appelle. »
Mais je ne comprenais pas.
Je n’avais jamais eu la moindre trace de magie.
Rien.
Pas un soupçon d’étincelle au bout des doigts, pas une bougie qui s’allume sous l’émotion, pas même ce que les gens appelaient les "petits signes" ces accidents légers, ces éclats incontrôlés qui se manifestaient parfois chez les enfants.
Les autres au village, même les plus modestes, avaient tous montré un jour quelque chose. Un rêve prémonitoire. Une voix qui change. Une pierre qui roule sans qu’on la touche.
Mais moi… rien. Le vide.
J’avais grandi en me disant que la magie m’avait oubliée. Que c’était juste ainsi. Et ça m’allait. C’était plus simple.
Alors pourquoi maintenant ?
Pourquoi ce livre ? Pourquoi cette convocation ? Et surtout, pourquoi Ysmae refusait-elle de m’expliquer ?
Je m’étais tournée vers elle, les mots tremblants sur ma langue, la gorge serrée.
— Tu savais, soufflai-je. Tu savais depuis toujours. Et tu ne m’as rien dit.
Elle s’était contentée de répondre : « Ce n’était pas le moment. »
Je me tournai vers Ysmae, les mains tremblantes, le cœur pris dans une tempête.
— Est-ce que je suis… obligée d’y aller ?
Ma voix sonnait creuse. Petite. Comme celle d’une enfant qu’on envoie loin de chez elle sans explication.
Ysmae ne répondit pas tout de suite. Elle détourna le regard vers les flammes de l’âtre, comme si une vérité ancienne se cachait entre les braises.
Puis elle murmura, presque à contrecœur :
— Si tu n’y vas pas, l’école viendra à toi.
Je restai figée.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Aeloria n’appelle jamais par erreur. Elle ne convoque pas au hasard. Et elle n’aime pas être ignorée.
Son ton n’était ni dur, ni menaçant. Juste… factuel. Inévitable.
Elle se leva lentement, les gestes lourds, et vint poser une main sur mon épaule. Elle ne m’avait pas touchée ainsi depuis longtemps. Sa paume était chaude, mais son regard, lui, était ailleurs tourné vers quelque chose que je ne voyais pas encore.
— Tu crois peut-être que tu n’as pas ta place là-bas, dit-elle. Que tu n’as rien de magique. Que tu es comme tout le monde. Mais ce n’est pas vrai. Et tu le sais. Au fond.
Je secouai la tête.
— Je n’ai jamais rien fait. Rien senti. Je ne suis pas…
— Tu ne sais pas encore ce que tu es, Éléa.
Un silence tomba entre nous. Épais. Plein de ce qu’elle ne disait pas. De ce qu’elle ne voulait pas ou ne pouvait pas m’expliquer.
— Et si je refuse ? soufflai-je.
Elle me regarda alors avec une intensité glacée.
— Tu peux toujours essayer.
Rien d’autre. Aucune réponse. Pas un mot de plus.
Comme toujours.
C’était ça le pire. Pas le silence du livre. Mais le sien à elle.
Je la regardais, les yeux pleins de questions, et elle, elle me regardait comme si elle attendait les réponses de moi.
Mais je n’en avais aucune.
…
Vers l’aube, je me levai.
Je n’avais rien à emporter. Pas de lettres d’adieu, pas de souvenirs à ranger dans un sac. Juste une besace usée, une écharpe, et le livre.
Je descendis sans bruit.
Ysmae m’attendait déjà, debout près de la porte. Elle ne dit rien. Pas même bonjour. Son regard se posa sur moi, et je crus y voir passer quelque chose de la peine, peut-être. Ou de la peur. Mais c’était trop fugace pour en être sûre.
— Tu n’essaies même pas de m’en dissuader ? soufflai-je.
Elle secoua lentement la tête.
— Ce n’est pas à moi de décider.
Je l’observai une dernière fois. Elle portait la même robe qu’hier, nouée à la taille par une corde de lin. Ses mains étaient jointes devant elle, mais tendues, presque crispées.
Je me surpris à espérer qu’elle me retienne.
Mais elle ne le fit pas.
Alors je sortis.
…
L’air du matin était tranchant. La brume glissait entre les arbres comme des mains hésitantes. Tout le village semblait encore endormi, les volets clos, les cheminées muettes. Je passai devant la fontaine gelée, le vieux banc où je lisais l’été, les maisons que je connaissais par cœur.
Mais cette fois, je ne les reconnaissais plus.
Elles semblaient m’observer. Ou peut-être me dire adieu.
Mes pas m’emmenèrent vers le sentier qui longeait la forêt. Là où les herbes sont hautes, les pierres creuses, et le vent chargé de murmures. Là où personne n’allait jamais. Là où les rumeurs disaient que l’ancien monde attendait encore.
Je n’avais aucune carte. Aucune direction. Juste cette certitude étrange, nichée sous mes côtes, que je devais marcher vers les brumes.
Et je le fis.
…
Je ne me retournai pas tout de suite.
Mais lorsque je le fis enfin, la maison n’était plus visible. La brume s’était refermée sur elle, engloutissant jusqu’au sentier. Un pincement traversa ma poitrine, vif, presque douloureux.
Je n’avais jamais quitté Lyrda.
Je n’avais jamais quitté Ysmae.
Et pourtant, je marchais. Parce que quelque chose m’attirait, m’appelait, me guidait sans mot.
Pas une voix.
Un souffle.
C’est ainsi que je quittai ma vie d’avant. Sans bagage. Sans adieu.
Juste moi, un livre, et le brouillard.
Et quelque part, au-delà de ce voile, une Académie m’attendait.