Chapter 1
Un souffle glacé me frôle la nuque au moment où je franchis le seuil.
Je m’arrête aussitôt. Mes yeux cherchent à s’adapter, mais la lumière ici ne vient d’aucune source visible. Elle est diffuse, pâle, presque liquide. Elle semble flotter dans l’air comme une brume lumineuse. Chaque inspiration me donne l’impression d’avaler un peu de cette clarté.
La pièce est circulaire, immense. Pourtant, aucun mur n’est visible. À la place : des miroirs. Des dizaines. Peut-être des centaines. De toutes tailles, de toutes formes. Certains suspendus dans les airs, d’autres encastrés dans des arches de pierre ou flottant librement au-dessus du sol. Leurs cadres sont gravés de runes effacées, de symboles qui pulsent doucement d’une lumière mauve.
Je fais un pas. Le sol, lisse comme du verre noir, ne reflète rien.
Pas même moi.
Un frisson me traverse. Ce lieu est… vivant. Ou conscient. Comme s’il attendait.
Comme s’il savait exactement pourquoi je suis là.
Je m’avance lentement, chacun de mes pas résonnant dans le silence. Aucun miroir ne reflète mon image. Certains semblent vides, ternes, d’autres vibrent d’une lumière intérieure, comme s’ils contenaient autre chose. Des souvenirs ? Des échos ? Des fragments de passé ?
Sur l’un d’eux, je crois voir une silhouette encapuchonnée. Mais lorsque je cligne des yeux, elle a disparu.
Je m’arrête devant un miroir au cadre d’argent tordu, fissuré en haut à gauche. Mon cœur s’accélère sans raison apparente. La spirale sur mon poignet me picote de plus en plus fort. Comme si elle reconnaissait ce lieu.
Puis, une inscription apparaît lentement à la surface du verre, gravée de l’intérieur. Les lettres se tracent sous mes yeux, comme écrites par une main invisible :
“Ce que tu crois oublié ne dort pas. Il attend.”
Je recule d’un pas, les doigts glacés.
Un murmure parcourt la pièce. Aucun son distinct, juste un courant d’air chargé de souvenirs. Mes souvenirs. Ou ceux de quelqu’un d’autre ?
Je me rends compte que j’ai le souffle court. Mais je n’ai pas peur. Pas vraiment.
Je suis… appelée.
La Salle des Reflets n’est pas seulement une salle. C’est une mémoire. Un fragment du passé figé dans la pierre et les sorts.
Et quelque part, ici, ma vérité m’attend.
Mon regard glisse d’un miroir à l’autre. Tous semblent palpiter doucement dans la pénombre brumeuse, comme des cœurs endormis. Mais un seul m’attire. Il est plus petit que les autres, discret, niché entre deux piliers de pierre craquelée.
Son cadre est d’or pâle, tressé comme des brins de lumière. La surface, elle, est encore terne. Morte. Mais quelque chose, au fond de moi, sait. Ce miroir n’est pas choisi au hasard.
Je tends la main. À peine mes doigts frôlent-ils le verre que la lumière s’éveille. Douce, dorée. Une onde se propage sur la surface, et d’un souffle, le miroir s’anime.
Et je vois.
Pas un reflet.
Un souvenir.
La scène est floue au début, enveloppée d’un halo presque liquide, comme si je regardais à travers l’eau. Puis les contours se dessinent. Une pièce modeste, faite de pierre et de bois clair. Un berceau. Une lumière crépusculaire traverse les rideaux. Une odeur de fleurs séchées flotte dans l’air, presque perceptible à travers la magie.
Et au centre, une femme.
Allongée. Épuisée. Belle.
Ses cheveux sombres sont collés à son front, ses yeux gris-argent, identiques aux miens, brillent de larmes et de joie mêlées. Elle me tient dans ses bras. Moi. Nouveau-née. Fragile. Endormie contre son cœur.
À côté d’elle, un homme s’agenouille. Il passe une main tendre sur la joue de la femme, puis effleure mon front. Ses traits sont fins, sa silhouette élancée, le regard doux et fier. Je reconnais leurs visages.
Les mêmes que sur le portrait ancien découvert dans les archives.
Mes parents.
Un sanglot me monte à la gorge. C’est bien eux. Ce n’est plus une supposition. Ce n’est plus une légende racontée à moitié. Je les vois. Vivants. Réels. Aimants.
— Elle est parfaite, murmure-t-il.
— Elle est à la fois l’ombre et la lumière, répond ma mère d’une voix tremblante.
Ils se regardent. Un échange silencieux passe entre eux. Solennel. Déchirant.
— Comment devons-nous l’appeler ? demande l’homme.
La femme caresse ma joue du bout du doigt. Son regard se perd dans la lueur dansante du feu.
— Yélea, dit-elle.
Sa voix est faible, mais ferme.
— Ce nom était celui de ma mère, jadis. Qu’on lui a retiré. Mais à elle, je le lui rends.
Mon cœur manque un battement.
Yélea.
Ce nom résonne au fond de moi comme une mélodie oubliée. Une clé. Une vérité que je ne connaissais pas… et que je reconnais.
— Elle ne pourra jamais le porter, souffle mon père. Pas sans danger. Pas maintenant.
— Alors ils l'appelleront Éléa. Je veux qu'une part d'elle reste.
C’est alors qu’une autre silhouette entre. Plus raide. Plus sombre. Ysmae.
Plus jeune, les traits tirés. Une détermination douloureuse dans le regard.
— Il faut faire vite, dit-elle. Ils savent. Ils approchent.
Ma mère se redresse avec peine. Elle embrasse mon front.
— Cache-la. Protège-la. Mais souviens-toi… elle s’appelle Yélea.
Ysmae s’approche, le regard brillant de larmes contenues. Elle sort un petit objet argenté : une dague fine, gravée de runes anciennes. Ma mère détourne les yeux. Mon père serre les poings.
— Tu n’as pas le choix, dit Ysmae, la voix brisée.
Elle incline la lame vers mon poignet.
— Pardonne-moi, petite lumière.
Un flash. Une douleur sourde, comme un écho lointain. Et la spirale. La marque.
Ma mère murmure, presque inaudible :
— Cache son nom… mais pas son feu.
Le souvenir se dissout doucement. Le miroir redevient terne.
Je reste figée.
Yélea.
C’est moi.
Ce n’est pas qu’un prénom. C’est mon origine, mon héritage. Une part de moi qu’on a scellée pour me sauver.
Et maintenant qu’elle est réveillée…
Je ne serai plus jamais la même.
Je reste là, les jambes faibles, le cœur en vrac.
Je viens de voir ma vérité.
Mes parents étaient vivants. Aimants. Puissants.
Et Ysmae… m’a protégée.
En me coupant de ce que j’étais.
Je reste là, immobile, le souffle court, le cœur cognant contre ma cage thoracique comme s’il voulait briser mes os. Mes mains tremblent. Ma gorge est nouée. Le silence dans la Salle des Reflets est total. Solennel. Comme s’il attendait que je fasse un choix.
Le mot tourne dans mon esprit, vibrant de quelque chose de plus grand que moi.
Pas un mot.
Un nom.
Mon nom.
Je ferme les yeux. J’inspire profondément.
Puis je le dis.
— Yélea.
Ma voix est rauque, étranglée, comme si mes cordes vocales n’avaient jamais su comment le prononcer jusqu’à aujourd’hui. Mais à peine ce mot franchit-il mes lèvres qu’un frisson me traverse.
La salle… réagit.
Un courant d’air s’élève, léger mais chargé de magie. Les miroirs proches frémissent, comme si ce nom les avait effleurés. Les runes gravées sur le sol s’illuminent faiblement, dans une teinte douce, presque bleutée.
Et au fond de moi, quelque chose s’ouvre.
Un verrou ancien, que je ne savais même pas avoir.
Un écho s’éveille. Une certitude.
Ce nom a été scellé. Volontairement effacé.
Et maintenant… je viens de le ramener au monde.
Je chuchote à nouveau, plus doucement, comme une prière que je m’adresse à moi-même.
— Yélea.
Pas Éléa.
Pas une élève comme les autres.
Mais une héritière oubliée. Une descendante d’Ymara. Et l’enfant d’un choix interdit.
Je m’écarte du premier miroir, encore tremblante. Mon cœur bat trop vite. Mon esprit est en feu. J’ai vu… mes parents. Mon nom. Mon origine. Et Ysmae…
Mais alors que je reprends mon souffle, un frisson glacé me parcourt l’échine.
Quelque chose m’appelle.
Pas un son. Pas un mot. Juste une pression invisible, venue de l’autre côté de la salle. Mon regard est attiré malgré moi. Un miroir plus grand, plus ancien. Enfoui derrière deux autres, presque caché. Son cadre est de fer noir, tordu comme s’il avait été forgé dans la douleur.
Sa surface vibre d’un éclat rouge sombre, comme une braise mourante.
Je m’approche. Chaque pas est plus lourd que le précédent. L’air est devenu plus dense, saturé de quelque chose d’ancien… de colérique.
Je pose la main. Le miroir noir m’attire comme un gouffre. Sa surface vibre d’une lumière rouge sombre, presque vivante. Le cadre semble brûlé, noirci, tordu par la chaleur d’un feu ancien. Et pourtant, je m’en approche.
Mon cœur bat à m’en faire mal.
Lorsque ma main touche le verre, ce n’est pas une vision qui m’envahit.
C’est un arrachement.
Une bourrasque de magie me déchire de l’intérieur, me tire hors de moi-même, comme si mon esprit était happé par une force plus ancienne, plus puissante. La Salle disparaît. Le présent se dissout.
Et je tombe…dans un autre corps.
Je sens d’abord le poids des chaînes.
Elles enserrent mes poignets, mes chevilles, froides, lourdes, pleines de runes brûlantes. Ma gorge est sèche. Mon dos me lance. Ma peau est couverte de blessures.
Mais ce n’est pas mon corps.
Et pourtant, si.
Je respire à travers elle. Je vois à travers ses yeux.
Je suis Ymara.
Et je suis en train de mourir.
Je suis attachée à un poteau de bois. Le vent transporte l’odeur des cendres et du jugement. Autour, des voix murmurent, prières et injures mêlées. Le feu attend, à mes pieds. Les soldats m'observent avec une peur mal dissimulée.
Ma magie est muselée. Je le sens. Elle frappe en moi, cherche à sortir. Mais les chaînes l’étouffent.
Un homme s’avance. Il parle. Je n’entends que quelques mots. « Impure. Sacrilège. Condamnée. »
Mes lèvres, fendillées, remuent. Je n’ai plus de force. Mais je chuchote un nom :
— Yélea…
Un cri d’âme. Une prière envoyée vers le futur.
Puis vient le feu.
Et cette fois… je le sens.
La première langue de flamme mord mes pieds. C’est une brûlure aiguë, insoutenable. Elle remonte, dévore mes jambes, mes hanches, mon ventre. Chaque nerf hurle. Ma gorge se déchire. Je crie. Je pleure. Je supplie sans le vouloir.
Je suis Ymara.
Et je meurs.
Mes chairs se consument, mon souffle devient cendres. Et pourtant, quelque chose tient. Une pensée. Un nom. Un fragment de lumière qu’ils ne peuvent pas brûler.
Yélea.
Je reviens à moi dans un hurlement.
Je m’effondre sur le sol glacé de la Salle des Reflets, le corps secoué de spasmes, trempée de sueur, mes mains griffant la pierre comme pour éteindre des flammes invisibles. Mes poumons cherchent l’air comme si je venais d’échapper à la noyade. Mon poignet me brûle, incandescent, comme si la marque s’était rouverte.
Des larmes me brouillent la vue. Des sanglots incontrôlables secouent ma poitrine.
Je l’ai vécu.
Pas vu. Vécu.
J’ai ressenti sa mort. Sa douleur. Son courage.
Et je comprends maintenant.
Ce n’est pas une lignée que j’ai héritée.
C’est une mémoire en feu.
Je suis encore au sol, le cœur battant trop fort, le corps en sueur, la gorge en feu comme si les flammes d’Ymara continuaient de me brûler de l’intérieur.
Et soudain, la porte s’ouvre.
Sans un son. Juste un souffle.
La lumière pâle de l’extérieur perce l’ombre de la Salle des Reflets, dessinant une silhouette familière dans l’embrasure.
Kaldren.
Il reste figé un instant. Je lis dans ses yeux l’instant exact où il me voit, recroquevillée au sol, les mains plaquées contre la pierre, le corps secoué de larmes.
— Éléa…
Sa voix se brise à peine. Il fait un pas en avant, instinctivement, comme pour me rejoindre.
Mais il se heurte à une barrière invisible.
Un éclat de lumière dorée pulse autour de l’encadrement, et une onde le repousse doucement.
Il fronce les sourcils, tend la main vers moi.
— Éléa, je suis là. Qu’est-ce que tu as vu ? Ouvre-moi. S’il te plaît.
Je relève la tête lentement.
Mes joues sont mouillées, mes yeux rouges, ma gorge douloureuse.
Mais je tiens debout.
Je rassemble ce qu’il me reste de forces. Mes jambes tremblent sous moi. Je titube d’abord, puis avance. Chaque pas est un arrachement au passé. Un retour vers moi-même.
La barrière se dissipe lorsque je la franchis. Comme si la Salle elle-même acceptait que j’en sorte.
Je tombe contre lui.
Littéralement.
Mon corps s’effondre, vidé, et il me rattrape. Ses bras m’enlacent sans hésitation, avec une douceur qui me brise encore plus. Ma tête contre son torse. Sa chaleur m’enveloppe. Mon cœur bat trop fort contre le sien.
Je me fous du reste. Des élèves qui pourraient nous voir. Des professeurs. De tout.
Je suis là. Avec lui. Vivante. Mais changée.
Il glisse une main dans mes cheveux, l’autre me soutient sans un mot.
— Éléa…
Je secoue lentement la tête contre son épaule. Ma voix est rauque, mais déterminée.
Brisée. Mais vraie.
— Non.
Je lève doucement les yeux vers lui.
— C’est Yélea.