Jusqu’à ce que le voile tombe

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Summary

Alice, employée de bureau modèle, mène une double vie : le jour, elle travaille dans une entreprise, mais le soir, elle se transforme en strip-teaseuse pour subvenir à ses besoins, son salaire de jour ne lui permettant pas de vivre confortablement. Un soir, alors qu’elle performe dans son club, elle est reconnue par Léonard (Léona), le fils du PDG de son entreprise, venu fêter son anniversaire. Pour préserver son secret, Alice accepte un marché risqué : faire semblant d’être la petite amie de Léonard devant ses parents, en échange de son silence. Leur mensonge s’intensifie jusqu’à un faux mariage, censé renforcer l’illusion. Mais au fil du temps, Léonard développe de vrais sentiments pour Alice, et elle commence à les partager. Pourtant, minée par la peur et ses démons — ses nuits tumultueuses avec ses amants —, Alice replonge dans ses habitudes, provoquant des disputes violentes qui menacent de briser leur relation fragile.

Status
Complete
Chapters
49
Rating
4.0 1 review
Age Rating
16+

Masques et Mirages

6h15

Le réveil sonna à 6h15, comme chaque matin. Alice ouvrit les yeux avant même que l’alarme ne s’éteigne, le corps déjà tendu par l’anticipation de la journée. Elle resta un instant immobile, les draps froissés autour d’elle, écoutant le silence de son studio exigu. Un soupir lui échappa. Encore une journée à jouer la comédie.

Elle se leva d’un mouvement fluide, évitant de croiser son reflet dans le miroir de l’entrée. Elle connaissait chaque détail de son visage par cœur : les taches de rousseur éparpillées sur ses joues pâles, comme des constellations discrètes, ses yeux gris qui semblaient toujours porter une ombre, même après une nuit de sommeil. Ses cheveux, blonds comme les premiers rayons du soleil, étaient tirés en un chignon strict avant même qu’elle n’atteigne la cuisine.


7h02

Le trajet jusqu’au bureau était un rituel immuable. Alice serrait contre elle son sac en cuir élimé, un héritage de sa mère, et fixait les annonces publicitaires du métro sans vraiment les voir. Autour d’elle, des visages fermés, des épaules voûtées, des mains crispées sur des téléphones ou des tasses de café. Personne ne se parlait. Personne ne se regardait. C’était Paris, et dans cette ville, l’anonymat était une seconde peau.

Elle descendit à la station Charles de Gaulle-Étoile, comme chaque matin, et marcha d’un pas vif jusqu’à l’immeuble de verre et d’acier où elle passait ses journées. Bureau Luminis, était-il écrit en lettres argentées sur la façade. Un nom qui sonnait comme une ironie : il n’y avait rien de lumineux dans les open spaces aseptisés où elle évoluait.


8h30

Alice poussa la porte des bureaux à l’heure précise, saluant d’un sourire poli la réceptionniste, Madame Leroy, une femme d’une cinquantaine d’années qui semblait avoir fait vœu de méchanceté. « Bonjour, Alice. Encore à l’heure, je vois. » Le ton était sec, mais Alice y était habituée. Elle murmura un « Bonjour » en passant, les yeux déjà rivés sur son poste, au fond de la pièce.

Son bureau était un cube de 1m50 sur 1m50, séparé des autres par des cloisons grises qui n’atteignaient même pas le plafond. Elle y déposa son sac, alluma son ordinateur, et attendit que la machine s’éveille, comme elle-même devait s’éveiller à sa journée de mensonges.

À 8h37, son supérieur, Monsieur Delorme, un homme chauve aux lunettes cerclées d’acier, lui envoya un mail : « Alice, je veux le rapport Trimestriel sur les coûts logistiques pour 16h. Avec les nouveaux chiffres. »

Elle serra les dents. Bien sûr. Comme si elle n’avait rien d’autre à faire.


9h00

Les heures s’écoulèrent dans un brouillard de tableaux Excel et de réunions inutiles. Alice tapait sur son clavier avec une précision mécanique, ses doigts effleurant les touches comme s’ils jouaient une partition apprise par cœur. Autour d’elle, les conversations fusaient, des éclats de rire parfois, des murmures sur les promotions, les potins, les projets. Elle n’y participait jamais.

« Tu viens déjeuner avec nous, Alice ? » lui lança Clara, une collègue aux cheveux rouges et au sourire facile.

« Non, merci. J’ai du travail. »

C’était toujours la même réponse. La vérité, c’était qu’elle ne supportait pas leurs regards quand ils parlaient de leurs week-ends, de leurs sorties, de leurs vies normales. Elle n’avait rien à partager. Rien qui ressemble à ça, en tout cas.


12h00

Quand l’horloge afficha midi, Alice s’autorisa enfin à respirer. Elle descendit à la cafétéria du rez-de-chaussée, un espace bruyant où les employés se pressaient pour avaler des sandwichs et des salades en plastique. Elle choisit une table isolée, près de la fenêtre, et sortit son Tupperware : des pâtes au thon, préparées la veille. Rien d’exceptionnel. Rien qui ne puisse attirer l’attention.

Elle mangea lentement, les yeux perdus dans la rue en contrebas. Des gens marchaient, riaient, vivaient. Elle se demanda ce qu’ils voyaient quand ils la croisaient, elle, avec son tailleur strict et ses escarpins noirs. Une femme sérieuse. Une femme sans histoire.

Si seulement ils savaient.


13h30

L’après-midi fut une répétition de la matinée, en plus long. Les chiffres, les mails, les demandes urgentes qui n’en étaient pas. À 15h47, Monsieur Delorme lui envoya un nouveau message : « Alice, il manque les données du service marketing. Où sont-elles ? »

Elle serra les poings sous son bureau. Bien sûr. Parce que c’est à moi de tout faire.

Elle passa deux heures au téléphone avec le service marketing, à quémander des chiffres, à recalculer des pourcentages, à ajuster des graphiques. Quand elle releva enfin les yeux, il était 18h12. La plupart de ses collègues étaient déjà partis. Seuls quelques retardataires traînaient encore, les yeux rivés sur l’écran, attendant l’heure où ils pourraient enfin rentrer chez eux.

Pas elle. Elle n’avait pas de chez elle à attendre. Pas vraiment.


19h45

Quand l’horloge afficha 20h, Alice éteignit enfin son ordinateur. Elle était la dernière. Toujours.

Elle prit son temps pour ranger ses affaires, vérifiant deux fois qu’elle n’oubliait rien. Puis elle se dirigea vers les ascenseurs, saluant d’un signe de tête le vigile de nuit, un homme grand aux yeux fatigués.

« Encore une longue journée, Mademoiselle Moreaux ? »

« Oui. Toujours. »

Elle sourit, mais son sourire ne montait pas jusqu’à ses yeux.

Dehors, la nuit était déjà tombée. Les rues de Paris s’animaient d’une autre vie, celle des néons, des rires étouffés, des secrets. Alice inspira profondément, comme si elle pouvait enfin respirer.

Elle marcha jusqu’au métro, mais au lieu de prendre la ligne qui la ramènerait chez elle, elle prit une autre direction. Vers un autre monde. Vers une autre elle.

Ce soir, comme tous les soirs, Alice avait un autre rôle à jouer. Et celui-là, au moins, lui permettait de se sentir vivante.



7h45

Léona s’étira sous les draps de soie, les doigts effleurant le matelas plus cher que le salaire annuel de la plupart des employés de son père. La lumière filtrant à travers les rideaux épais de sa suite de l’hôtel Le Meurice dessinait des motifs dorés sur les murs. Il cligna des yeux, habituer à ce luxe depuis toujours, mais jamais vraiment blasé.

Son téléphone vibra sur la table de nuit. Un message de son assistant : « M. Vasseur, votre père a confirmé le dîner ce soir. 20h30 au Plaza Athénée. Ne soyez pas en retard. »

Léona grogna. Bien sûr. Parce que dans la famille Vasseur, on ne dîne pas, on performe.

Il se leva, nu, et traversa la pièce jusqu’à la salle de bain, où un miroir en pied lui renvoya son reflet : peau marron foncé, muscles définis par des années de sport et de soins sur mesure, cheveux courts teints en blanc, coiffés avec une précision presque militaire. Ses yeux noirs, perçants, semblaient toujours analyser, calculer. Même son propre reflet.

Il enfila un costume sur mesure, bleu marine, et noua sa cravate sans un regard pour le miroir. Il n’avait pas besoin de se voir pour savoir qu’il était parfait.


8h30

Le siège de Bureau Luminis était un temple de verre et d’acier, conçu pour impressionner. Léona y entra sans un mot pour la réceptionniste, qui lui sourit néanmoins avec une déférence presque comique. « Bonjour, Monsieur Vasseur. Votre père vous attend. »

Il hocha la tête et se dirigea vers l’ascenseur privé, réservée à la famille. Le trajet jusqu’au dernier étage, où se trouvait le bureau de son père, fut silencieux. Trop silencieux.

Quand les portes s’ouvrirent, il fut accueilli par l’odeur familière du cuir et du café fort. Son père, Henri Vasseur, était déjà installé derrière son bureau massif, les yeux rivés sur un dossier. Il leva la tête, et Léona lut immédiatement le jugement dans son regard.

« Tu es en retard. »

« Cinq minutes. » Léona s’assit sans attendre l’invitation, croisant les jambes avec une désinvolture calculée.

« Cinq minutes, c’est cinq minutes de trop. » Henri referma le dossier et fixa son fils. « Tu sais pourquoi tu es ici ? »

« Parce que tu veux me rappeler que je suis ton héritier, et que je dois me comporter comme tel. »

« Exactement. » Henri se pencha en avant. « Ce soir, tu dînes avec les Duval. Leur fille, Élodie, est… »

« Une candidate idéale pour une union stratégique ? » Léona ricana. « Épargne-moi le discours. Je sais ce que tu attends. »

« Alors fais-le. » La voix de son père était glaciale. « Pas de scandales. Pas de rumeurs. Juste… la perfection. Comme toujours. »

Léona se leva, ajustant les manches de sa veste. « Je jouerai mon rôle. Comme toujours. »

Mais quand il quitta le bureau, une pression familière lui serra la poitrine. Il détestait ça : être une marionnette. Même si la marionnette portait des costumes à 10 000 euros.


10h00

Léona passa le reste de la matinée dans des réunions interminables, où il écouta plus qu’il ne parla. Il savait que son silence intimidait. C’était un outil, comme un autre.

À midi, il déjeuna seul dans un restaurant étoilé près de la Tour Eiffel, un endroit où il était connu. « Monsieur Vasseur, votre table habituelle. » Il hocha la tête, commanda un plat qu’il ne goûta même pas, et répondit à des mails tout en sirotant un vin rouge à 200 euros la bouteille.

Il pensait à Élodie Duval. Il la connaissait depuis l’enfance – une femme belle, intelligente, et surtout, convenable. Elle savait sourire pour les caméras, serrer des mains, jouer le jeu. Tout comme lui.

Mais quelque chose le dérangeait. L’idée de se marier, de perpétuer cette comédie toute sa vie… Il avait 28 ans, et il se sentait déjà prisonnier.


15h30

L’après-midi fut une succession de signatures de contrats et de poignées de main. Léona excellait dans cet exercice : charmant, distant, impeccable.

Puis, alors qu’il traversait les bureaux ouverts pour rejoindre son propre espace, il la vit.

Alice.

Elle était penchée sur son écran, les sourcils froncés, les doigts volant sur son clavier. Ses cheveux blonds, tirés en un chignon strict, laissaient échapper quelques mèches rebelles. Elle avait des taches de rousseur sur le nez, et une façon de mordre sa lèvre inférieure quand elle était concentrée.

Léona s’arrêta net.

Il la connaissait, bien sûr. Alice Moreaux. Employée modèle. Discrète. Invisible.

Mais là, sous la lumière crue des néons, elle semblait… différente. Comme si elle portait un masque, et que ce masque était en train de glisser.

Il s’approcha sans bruit, s’appuyant contre le bureau voisin. « Vous avez l’air occupée, Mademoiselle Moreaux. »

Elle sursauta, comme si on l’avait surprise en train de commettre un crime. « Monsieur Vasseur. Je… je ne vous avais pas vu. »

« Visiblement. » Il sourit, un sourire qui n’atteignit pas ses yeux. « Vous travaillez tard, ces temps-ci. »

« C’est… nécessaire. » Elle baissa les yeux, et Léona sentit une étrange satisfaction. Elle avait peur de lui. Comme tout le monde.

Mais pour la première fois, il se surprit à vouloir savoir pourquoi.


19h00

Quand Léona quitta enfin le bureau, il était presque 20h. Il avait annulé deux réunions, prétextant une migraine – un luxe qu’il s’autorisait rarement.

Dans la voiture qui le ramenait à son hôtel, il repensa à Alice. À son air paniqué. À ses mains qui tremblaient légèrement quand elle avait refermé son ordinateur.

Qu’est-ce que tu caches, Alice Moreaux ?

Il sortit son téléphone et envoya un message à son assistant : « Annule le dîner avec les Duval. Dis-leur que je suis malade. »

Puis il en envoya un autre, à un contact qu’il n’utilisait que rarement : « Réserve-moi une table au Black Velvet ce soir. Discrètement. »

Le Black Velvet était un club. Un club spécial.

Et Léona avait soudain très envie de voir si Alice Moreaux y serait aussi.