Le Chaland Enchanteur
Son souffle devenait saccadé, haletant à grand-peine sur la pente abrupte de la dune dont ses pieds s’enlisaient dans le sable brûlant, lui arrachant de pénibles tractions avant de s’y enliser. Il percevait les criaillements des gredins dans son échine, s’efforçant de regagner du terrain afin de rosser ce jeune présomptueux comme on rosse une bourrique indocile. Ensuite, il fit une étape à mi-hauteur du flanc de la butte, le cœur battant contre ses tempes et le souffle coupé ; il se retourna, dans le but d’estimer l’écart qu’il avait accompli avec la bande de margoulins, dont leur obstination se voyait sur leur hure, défaite par une rancœur tenace à son encontre. Le front en sueur, des gouttes roulaient sur sa face de jeune maraud, au teint hâlé par l’irradiance d’un soleil virulent. Sous le regard voilé par la sueur, il aperçut au bas de la déclivité la bande de larrons dresser le bâton, tandis que deux ou trois personnages au caractère bien trempé lançaient vers lui quelques pierrailles, qu’ils avaient glanées à l’assise du pan de sable brûlant, s’étalant sous les paturons de ces vils gredins.
Durant cette opportunité audacieuse, quelles furent les arrière-pensées du jeune Mahyar pour aller oser subtiliser quelques menues piécettes au butin de ces vils margoulins ? Hélas, durant son exaction, il fit la cuisante rencontre de l’un de ces infâmes aigrefins. Malgré les obstacles, le jeune Mahyar avait exploré le secteur de leur demeure, puis s’était coulé par l’une des ornières située à l’arrière de la maison ; il faut avancer que la bâtisse n’était pas de toute jeunesse, bien que les hommes de Farid-le-Pouilleux parvinrent à mettre la main dessus, tant elle avait été l’illustre retraite de leurs rivaux à présent ensevelis sous trois couches de terre.
Cela ne l’empêcha pas de faire le pitre au-dessus de leur hure défaite, dont la colère grondait comme le mufle d’un dragon. Et pendant que quelques hommes levaient le bâton ou leur poing vers lui, Farid-le-Pouilleux s’adressa à Mahyar d’un ton âpre, sous ses globes oculaires qui saillaient de leurs orbites :
« Par le dieu Marduk, ne t’inquiète pas, Mahyar, tôt ou tard, on parviendra à te retrouver, et ce jour-là, tu pourras prier tes ancêtres jusqu’à la troisième génération avant que je t’arrache la langue et que je la donne en pâture aux lions !… »
Ils rebroussèrent chemin, tandis que Mahyar achevait son ascension périlleuse sur le flanc de la plus haute dune du golfe Persique. Parvenu sur la crête de la butte, il put admirer le vaste panorama de la mer intérieure, étincelante sous les rais couchants du soleil ; le drapé de la mer prenait des tons cuivrés et le bruit des vagues venait s’échouer sur la rive, lui susurrant de douces aubades à ses ouïes, issues, sûrement, de l’une de ses attirantes déesses de la mer, osant se prélasser sur la bande de sable chaud de la plage.
Il plaqua sa main en pare-soleil au-dessus de ses yeux, afin de contempler la majesté du golfe Persique ; il percevait le ressac des vagues allant s’échouer sur la côte, venant déposer jusqu’à ses narines les effluves salins des embruns, jusqu’à distendre ses moindres pores dans une vaste synergie des éléments, qu’il demeurait fasciné par le panorama malgré la fatigue. Il balaya les alentours du regard : à quelques lieux de-là, il entrevoyait une barque glisser sur l’ample étendue des ondes marines, d’où une lueur chaude et rasante annonçait le coucher du soleil. La barque semblait aborder le rivage. Mahyar releva une cordelette en cuir, fixée autour de son cou, tout en pressant la bourse d’une main ferme et moite – l’aumônière enserrait quelques piécettes en cuivre qu’il avait subtilisées à la bande de margoulins. Puis la reglissa sous sa tunique maculée de sueur. Le cœur battant, il dévala le versant de la dune de côté, freinant des pieds lorsque la vitesse précipitait le pas sur une allure allant croissant. Une pléthore de goélands survolait les environs, tournoyant en vol plané au-dessus de sa tête ; certains oiseaux se reposaient sur la grève, allant dénicher quelques crustacés et mollusques autour des replis de sable et de galets, alors que d’autres crapahutaient en terrain connu, tout en se dandinant en fier arpenteur du littoral marin.
Il parvint au pied de la dune, le corps et l’esprit éreintés par cette singulière mésaventure, et s’allongea à même le sable chaud, alors que le vaisseau solaire s’abîmait vers le ponant, en ces terres, dans lesquelles demeurait le sombre domaine de la déesse Ereshkigal, accompagnée des illustres juges des morts Anunnaki.
Il s’éveilla sous le dôme de la Voie lactée ; le firmament s’illuminait de mille phares célestes. Son regard discernait les constellations sous le jeu scintillant et irrégulier des étoiles. Tout en se redressant, il se mit à frissonner sous la fraîcheur de l’obscurité. La lune fut absente de cette nuit noire – le dieu Nanna n’avait qu’à bien se tenir jusqu’à son premier quartier lunaire. Il se mit à errer sur la bande de sable, longeant la dune vers le nord. Il apercevait au loin quelques lueurs de foyers chalouper sur le velours des étoiles. Certainement quelques pêcheurs accoutumés à la pêche côtière, séchant leurs fretins tout en profitant de ces quelques anses majestueuses s’étalant autour de l’estuaire.
Soudain, des clapotis vinrent éveiller son esprit, plongé dans de douces rêveries, animant toute son attention à ce bruit singulier. Attiré par le remous des vagues, il s’approcha du drap de mer, la vision amoindrie par l’opacité de la nuit. Au-dessous du fil de l’horizon, il remarqua la silhouette furtive d’une embarcation jouant avec l’agitation des flots. La barque, aux sombres flancs, n’était qu’à quelques pieds du rivage. Il se mit à arpenter les premières vagues fraîches du bord de mer, puis se dirigea en direction de l’esquif sous le velours scintillant du ciel, l’eau lui parvenant jusqu’aux jointures. Il dressa sa tête vers le dôme céleste, une étoile filante sillonna le firmament, éraflant la Voie lactée de ses serres scintillantes. La fraîcheur de l’eau salée vint rappeler sa ténacité à dévoiler les couches de l’obscurité, cheminant jusqu’à l’étrange embarcation dans le remous des crêtes moutonneuses, où l’écume formait un contraste saisissant avec la noirceur de l’eau. Aucun marin émérite ne gouvernait le frêle esquif, abandonné aux aléas des courants marins ; peut-être que de funestes pêcheurs avaient fait une mauvaise rencontre – les lieux fourmillaient d’infâmes pirates, tant l’appât de gains crapuleux hantait leurs esprits de vils gredins.
En vérité, la forme de l’embarcation était celle propre à un chaland, ayant sans doute dérivé de son cours d’eau normal. Les bordés étaient incrustés d’une multitude de vers d’eau, de bernacles et autres crustacés, ainsi que de longs filaments et de larges bandes de varechs étendant leur drapé charnu jusque sur les eaux, certaines avaient un aspect repoussant. Il aperçut un petit coffre posé sur le plancher, puis enjamba la coque et faillit s’y affaler sous le roulis de l’embarcation.
Il accéda à la cassette, posée simplement aux abords de la poupe. Soudain, la barque fit une embardée, prise par une houle scélérate qu’il n’avait vu venir, puis la barque s’écarta de la rive, sans aucun barreur à son bord. Surpris par cet écart brusque, il se retrouva affalé sur le plancher, alors que l’embarcation prenait le large, se carapatant vers les hautes eaux du détroit du golfe Persique…
Angoissé par l’appareillage impromptu de la barque, il regarda d’un air d’effroi son étrave fendre les eaux, dont les embruns des vagues hautes giclaient sur sa face, pétrifiée par cette odyssée impromptue. Nul barreur ne venait gouverner l’embarcation, aucun capitaine ne donnait l’ordre de fendre les eaux sombres du golfe, seulement un génie, issu des sombres terres des enfers, ne pouvait que router l’esquif vers une contrée inconnue… La barque prenait de la vitesse, sans qu’il faille se demander si elle n’allait pas sombrer, mais rien ne l’empêchait de voguer sur les eaux, devenues turbulentes à l’annonce d’un grain approchant du levant.
Les nuées se recouvrirent d’un manteau sombre, occultant le firmament, tandis qu’une houle puissante faisait ballotter le frêle esquif et risquait de le faire chavirer sur des écueils affleurant de quelques doigts la surface rugissante de la mer. Sous les chocs répétés, il s’allongea sur le plancher, puis rampa jusqu’au coffret dont, apparemment, aucun roulis ne parvenait à le faire mouvoir d’un bord à l’autre de la barque. Arrivé au pied de la cassette, il s’y accrocha obstinément des deux mains, sentant que sous les roulis des vagues, il se demandait s’il n’allait pas se faire éjecter par‑dessus bord. Par instants, il entrevoyait la rive opposée du golfe monter et descendre sous le tangage du bateau. Au-dessus des flots turbulents, il entrevoyait une intense lumière s’y diffuser. Mahyar comprit qu’il avait affaire aux feux d’un puissant phare, éclairant ses eaux côtières afin d’orienter les pêcheurs en péril.
La fougue d’Océan calma enfin ses ardeurs, s’essoufflant aussi vite qu’elle s’était levée. De ce fait, le drapé de l’eau fut aussi apaisé qu’une mer d’huile, et la voûte céleste se paraît d’étoiles scintillantes, semblant dévisager ce drôle de personnage surpris par un singulier destin. Son regard vint effleurer l’étrange coffret. Il glissa ses deux paumes sur la boîte, conçue dans un bois résistant à l’eau de mer, mais dont l’esthétique n’offrait aucun charme, mis à part la fermeture sous forme de bande de métal ajourée et épurée, renforçant une certaine harmonie à l’ensemble. Il ne parvenait pas à faire pivoter la boîte vers lui, le fond solidement arrimé à l’esquif. Mahyar en fit le tour, tout en glissant sur ses jointures. Ensuite, il parvint à tirer sur l’étroite bande de métal faisant office de fermoir. Une broche maintenait les deux parties. Après moult efforts, il parvint à l’extraire puis souleva le fermoir, permettant de rabattre le couvercle.
Ses sourcils se froncèrent, lorsqu’il s’aperçut que l’étui était vide. C’est à cet instant qu’une vague scélérate se leva, issue du fond de l’horizon, faisant pirouetter la barque comme une toupie. Roulis et tangage se succédaient, comme si l’embarcation était prise de folie ; la mer se déchaînait, rejetant de massifs embruns au visage du jeune gredin, alors que le ciel se recouvrait de nuées aussi sombres que les terres du Kur, le ténébreux domaine de la reine des enfers Ereshkigal. La barque se mit à chalouper sur une mer déchaînée, tandis que le corps de Mahyar se faisait projeter d’un bord à l’autre de la coque, sous les coups de boutoir incessants de la tempête. Il se cognait, trébuchait et roulait comme un pantin sous les mains d’un puissant génie.
C’est alors que sa bourse vint à jaillir de sa tunique, projetée par l’impétuosité des éléments. De son regard empli d’effroi, il aperçut le gousset virevolter dans les airs, à quelques empans de son visage. Durant un bref instant, la cordelette fila, se tendit sur son cou et cassa, la bourse s’apprêtant à devenir l’offrande de la déesse de la mer Tiamat, déchaînée comme jamais elle l’avait été. Entrevoyant dans son regard affolé la bourse filer vers une houle impétueuse, il ne lui fallut qu’un laps de temps pour tendre son bras vers le contenant en cuir et l’agripper d’une main ferme. Subitement, il roula sur le plancher, jusqu’à s’agripper au coffret, puis, d’une main preste, il déposa la bourse dedans et referma le couvercle. Alors que la mer démente continuait à propulser en tous sens l’esquif comme une vulgaire coquille de noix.
Soudain, l’embarcation fila d’elle-même en direction de l’éclat du phare, située à deux ou trois lieues du chaland. La fureur des éléments se ruait sur ses flancs, sans qu’elle s’abîme en ces fonds obscurs. Le déchaînement des vagues se calma enfin, puis, la barque navigua vers la côte en toute sérénité, guidée par un enchanteur capitaine…
Sur ces entrefaites, Mahyar tomba dans une profonde torpeur, devant les premières lueurs de l’aube naissante…
Cher.e lecteur.trice, si cette histoire a porté votre esprit dans des contrées lointaines, je vous invite à vous abonner, ainsi, mois après mois, vous pourrez vous immerger dans des aventures sortant de l’ordinaire. Et j’éditerai au bas de chaque chapitre quelques notes, illustrations, concernant l’histoire et la mythologie de la Mésopotamie antique...
Que votre esprit baigne dans un flot d’images riche en émotions, Patrice.
Illustration par I.A. :

cassette et tablettes en argile contenant des textes cunéiformes.
Extrait issu de Wikipédia
Sisir, le dieu-bateau :

Sirsir, également connu sous le nom de Ninsirsir[1],était un dieu mésopotamien. Il était associé aux marins. Il a été proposé qu’il corresponde au motif dit du « dieu bateau » connu des sceaux cylindriques, mais cette théorie n’est pas universellement acceptée.