Prologue
Assis sur les rochers, une cigarette entre mes doigts. J’observe, fasciné, le spectacle des vagues se brisant et se transformant en écume sur le sable blanc immaculé de la plage. Alors que le temps s’écoule, ma cigarette se consume tranquillement, laissant échapper un amas de cendres grises et évanescentes. Lavoisier a dit : “Rien ne se perd, tout se transforme”. Je crois qu’il n’y a pas plus vrai. À ce moment, il parlait d’éléments chimiques, mais l’amour se transforme en haine. Le mauvais temps s’efface pour laisser briller le soleil. Les vagues deviennent écumes. Mais moi, j’ai beau me perdre, je ne me transforme pas en autre chose. Je reste le même, rongé par la peur et la haine. Rongé par une envie furieuse de faire couler le sang de mon ennemi. Rongé par la colère.
Cinq ans. Cinq longues années à me cacher, à attendre le bon moment avant de pouvoir récupérer la vie que j’ai laissée derrière moi. Vie que j’ai laissée pour protéger ceux qui en faisaient partie. Cinq années remplies de rage et de peur. Tu vois Lavoisier, je me suis perdu en chemin, mais je n’ai pas changé. Aujourd’hui, tout cela s’arrête. Quitte à y laisser ma peau, je ne peux plus continuer à me cacher, il est temps que toute cette histoire se termine. Il est temps que je reprenne le contrôle et que je redevienne celui que j’étais. Aujourd’hui, je sors de l’ombre et m’expose à la lumière. Mon père me surnommait “mon étoile” alors, il est temps de briller. Fini les parties de cache-cache entre les zones d’ombre et bonjour la lumière de la plus grosse étoile de l’univers. Le soleil.
Je lève le regard vers le ciel. L’astre s’est couché depuis longtemps, laissant la place à un ciel étoilé. Vénus ou encore l’étoile du berger, l’astre le plus brillant de la nuit en l’absence de la lune. Mon point de repère pour retrouver mon foyer. Cette étoile qui guide les marins pour les ramener auprès de leurs femmes. Je ferme les yeux et laisse le visage de mon amour s’imprimer sur ma rétine. Je l’ai laissé derrière moi en partant. Je l’ai laissé sans aucune explication. Le souvenir de cette nuit se met à défiler dans ma mémoire comme si c’était hier.
Cette nuit froide de décembre est encore ancrée dans ma mémoire. La scène repasse dans les moindres détails dans mon esprit. Impossible d’oublier.
Le sang sur le tapis et les murs. L’odeur de soufre qui rendait l’air âcre. Ma chemise blanche, rendue rouge à cause du sang, collait à ma peau. J’avais espéré pouvoir avoir une vie normale. Mais cette nuit a mis fin à tous mes rêves. Je savais que je ne pourrais jamais échapper à ce que je suis.
Je me rappelle encore avoir attrapé mes clés et d’avoir conduit jusque chez Ezra. Je me souviens être rentré chez lui sans frapper comme d’habitude, pour rester bloqué sur le pas de la porte menant au salon. Je revois mes mains s’ouvrir et mes clés tombées. Le bruit avait attiré son regard sur moi et ses yeux s’étaient écarquillés d’horreur. Je l’entends encore crier mon nom alors que je regagnais rapidement la porte. Le sentiment de trahison s’insinuait doucement dans mes veines. Je me rappelle encore sa main chaude se refermant sur mon poignet et sa voix me suppliant de l’écouter.
-- S’il te plaît, écoute-moi, m’avait-il dit.
Mais je ne voulais rien entendre. Il m’avait trompé, trahi. En une soirée, tout mon monde s’était effondré. J’avais tout perdu. Une main était passée devant mon visage avant que je me rende compte que Ezra essayait encore de s’expliquer sur ce que j’avais vu dans son salon.
-- Je te le jure Raphaël. Écoute-moi, je t’en supplie. Est-ce que tu es blessé ? Raph, tu es couvert de sang.
-- Qu’est-ce que ça peut te faire Ezra ? Tu étais plutôt occupé à ce que j’ai vu !
Je lui ai fait lâcher la prise qu’il avait sur mon poignet. Je ne voulais plus qu’il me touche. Pas ce soir. Je ne voulais plus l’entendre non plus. J’essayais de retrouver mon calme, mais il a fallu que cette femme sorte de la maison.
Sans m’en rendre réellement compte, ma main s’était posée sur le coteau à l’arrière de ma ceinture. Je sens quelqu’un me secouer et crier mon prénom. Puis, on crie à cette fille de dégager. Des bruits de roue crissent sur le gravier.
Un café était apparu devant moi deux heures plus tard, puis le visage d’Émeline, la mère de Ezra. Il y avait une autre présence dans le salon, c’était Marc, le père de Ezra. Je ne comprenais pas ce qu’il faisait là. Il n’est pas flic puis tout s’est éclairé.
-- Raphaël, m’appelle Émeline, est-ce que tu te souviens de ce qui s’est passé ?
Évidemment. Je me souviens parfaitement des cinq Ombres que j’ai tuées.
Tout le reste s’est passé très rapidement. Marc m’a déclaré “cinglé”, même si ce n’est pas le mot qu’il a utilisé, pour lui, je suis schizophrène. Moins d’une semaine après mon internement, il a envoyé d’autres de ces hommes pour me tuer. Je ne pouvais pas rester alors, j’ai pris la fuite plus tôt que prévu. Depuis, ma vie se résume à traquer cet enfoiré et à survivre. J’ai gardé un œil sur la famille de Ezra pour les maintenir en sécurité.
Aujourd’hui, il est temps que je rentre à la maison. Il est temps que je récupère ma vie.
Je jette mon mégot dans la poubelle en haut de la plage et saisis mon téléphone. Je lance l’appel. Deux sonneries plus tard, la personne décroche.
-- Il est temps, dis-je.
Je raccroche avant que cette personne n’ait pu dire un seul mot. Un nouveau chapitre de ma vie s’ouvre… En espérant qu’il ne finisse pas comme le précédent.