Prologue

Elora
Nolan, c’est mon petit frère. Pas seulement sur le papier, pas seulement parce qu’on a le même nom. C’est le gamin que j’ai porté sur mes hanches quand il était petit, celui à qui j’ai appris à faire ses lacets et à qui je préparais des tartines beurrées quand il rentrait du collège avec une mauvaise note. On a grandi dans le silence de notre appartement d’Aix, tous les deux, à se serrer les coudes depuis que nos parents nous ont laissés seuls avec nos souvenirs. J’ai toujours cru que mon amour suffirait à le protéger de tout, même de ses propres bêtises. Mais ce mardi-là, à six heures du matin, mon amour n’a servi à rien.
Je ne savais pas encore que ce serait le début d’une histoire où aimer ne suffirait plus.
Le bruit d’une vie qui bascule, ce n’est pas un coup de tonnerre. C’est le son sec des articulations d’un policier contre une porte en bois. C’est le « clic » de la serrure quand j’ai ouvert, encore à moitié endormie, en pyjama, pour tomber sur trois visages fermés et des brassards orange qui brillaient sous l’ampoule du palier.
Ils sont entrés sans demander la permission. Ils ont dit des mots que je n’arrive toujours pas à digérer. Vol à l’arraché. Une chute. Une dame âgée. Elle est morte, Mademoiselle Saël. Ils ont dit que Nolan était là. Ils ont dit qu’il l’avait poussée.
Mon petit frère, celui qui ne supporte pas de voir un animal souffrir, venait de briser la vie d’une femme pour un sac à main.
À ce moment-là, j’ai senti l’air quitter mes poumons. Je n’ai pas pleuré. Je ne pouvais pas. C’était comme si on m’avait arraché le cœur avec une pince, là, entre le buffet du salon et le canapé où il s’endormait devant la télé.
Depuis ce matin-là, ma vie a disparu.
Je ne suis plus Elora, la bibliothécaire qui aime le calme de son travail. Je suis devenue la sœur du monstre. Je le vois dans le regard des voisins quand je croise leur chemin dans l’escalier. Ils ne disent rien, mais ils s’écartent. Ils ferment leur porte un peu plus vite. Ils se demandent comment on a pu devenir ces gens-là.
La honte, c’est une odeur qui vous colle à la peau, un truc acide qui vous brûle l’estomac du matin au soir.
Pour le monde, Nolan est un meurtrier. Pour moi, c’est un gamin perdu. Je ne cherche pas d’excuses à ce qu’il a fait, mais je le connais. Je sais qu’il y a quelque chose qui cloche. Je le sens quand je prépare son sac de linge chaque semaine. Je plie ses t-shirts avec une précision ridicule, comme si la façon dont je rangeais ses chaussettes pouvait remettre de l’ordre dans le chaos.
On dit que l’amour d’une sœur peut tout supporter.
Mais la vérité, c’est que j’ai peur.
J’ai peur pour Nolan.
Et j’ai peur de ce que cette histoire est déjà en train de faire de moi.
Je m’appelle Elora Saël. J’ai vingt-six ans.
Mon frère est en prison pour avoir tué une femme.
Et depuis ce matin-là, plus rien ne va.