La boucherie nucléaire

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Summary

Cinq siècles de silence. Un corps conservé. Un soldat réveillé. Le monde qu'il a connu n'existe plus. À sa place : un désert brûlé, une base souterraine, des ordres à suivre... et des zones interdites. Il pensait reprendre du service. Il découvrira l'indicible. Jusqu'où l'humanité est-elle prête à aller pour survivre ? Et lui, que lui reste-t-il à défendre ?

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Complete
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1
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n/a
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16+

La lumière transperçait chaque partie de mon corps, réchauffant ma peau d’une douceur exquise. Elle me rappelait ma femme, mes enfants, et les merveilleux étés passés à Santa Monica, dans notre maison de vacances. Rien ne me rendait plus heureux que d’être présent pour eux, ne serait-ce qu’un été par an. Un seul été pour échapper à toutes les responsabilités que j’avais moi-même choisies.

— Général Dunford, vous pouvez ouvrir les yeux, me dit une voix grinçante et rauque.

J’obtempérais, moins par soumission que par volonté.

Un homme en blouse blanche, au crâne dégarni, se tenait devant moi. Il tenait une lampe torche et un abaisse-langue. Lorsqu’il voulut s’approcher, je balayai son instrument d’un revers de main et me redressai du cercueil dans lequel j’étais allongé. Il n’était pas question que quiconque me touche.

— Il a l’air de se porter à merveille, laissez-le donc respirer, intervint un second homme, d’une quarantaine ou cinquantaine d’années, à la peau diaphane et aux cheveux d’une blancheur maladive. Il me donna la nausée.

Il me rappelait un ancien soldat avec qui j’avais servi, d’une stupidité affligeante. Ce crétin confondait toujours son M16 et son MK18, même après deux ans sur le terrain. Il a d’ailleurs fini vendeur de hot-dogs — ce qui lui avait valu le surnom de Super Saucisse parmi les anciens.

— Mon général, reprit l’homme-aspirine. Je suis Keith Anderson, chef scientifique de la ville souterraine Vertumnus 500. Permettez-moi de vous faire un rapide topo de la situation passée, présente, et de vous présenter les lieux.

J’hochai la tête, sans envie de gaspiller mon énergie à lui répondre.

— Vous faisiez partie d’une mission top secrète du Pentagone, en tant que chef d’état-major de l’armée de terre américaine. Le projet visait à permettre une évacuation rapide du territoire en cas de catastrophe nucléaire.

Il s’arrêta pour reprendre son souffle, puis reprit, toujours de cette voix nasillarde qui m’irritait.

— N’hésitez pas à m’interrompre si je me trompe ou si vous avez des questions, mon général. Une ville souterraine, coûtant plusieurs centaines de milliards de dollars, a été construite pour accueillir des millions de survivants en cas d’attaque. Lorsque les bombes sont tombées sur les États-Unis — venues de Russie et de Corée du Nord — l’évacuation venait à peine de commencer. La Maison-Blanche a alors riposté, en larguant des milliers d’autres bombes sur l’Europe, l’Asie, et même l’Afrique, où des bases russes s’étaient installées.

Il marqua une pause avant d’ajouter :

— Vous avez tenté de quitter la ville souterraine pour retrouver votre famille, mais il était déjà trop tard. Le pays entier avait été rasé. En tout, ce sont quinze mille bombes nucléaires qui ont été lâchées sur la Terre ce jour-là.

— C’est ce qui arrive quand des hommes jouent à qui a la plus grosse, lâchai-je, pour dissiper les flashbacks qui m’envahissaient.

— En avez-vous quelques souvenirs ? demanda-t-il.

— Oui. Je me souviens de tout, répondis-je sèchement, espérant qu’il n’en dirait pas davantage.

La perte de ma famille avait été, de loin, le plus grand choc de ma vie. Aucun crâne explosé, aucune carcasse mutilée sur les champs de bataille ne m’avait jamais atteint à ce point. Je me souvenais de l’instant précis où je m’étais effondré au sol, les mains tremblantes, les yeux rivés sur les images satellites de Seattle, ma ville natale, réduite en cendres — là où vivaient ma femme et mes enfants.

J’avais consacré toute ma vie à protéger mon pays et ses citoyens. Mais j’avais échoué dans ma première mission, la seule qui comptait vraiment : protéger les miens.

— Puis-je continuer, mon général ? me demanda-t-il, les yeux vitreux.

J’hochai la tête, de nouveau, espérant qu’il en viendrait enfin au fait — et que je n’aurais plus à supporter son visage trop pâle.

— Bien. L’endroit où vous êtes assis, vous l’avez sans doute compris, est un caisson d’oxygène conservateur. C’est cette technologie qui vous a maintenu en vie pendant cinq cents ans, et qui a permis la régénération de vos tissus irradiés.

— Cinq cents ans ?! Vous étiez censés me réveiller bien plus tôt ! Juste après la pluie noire ! Pour évacuer et retrouver d’autres survivants ! hurlai-je.

Je tentai de me lever trop brusquement, et je vacillai un instant avant de retrouver mes appuis.

— Mon général, calmez-vous. Cela n’a pas été possible. Les radiations étaient encore trop fortes à l’extérieur — et elles le sont encore aujourd’hui. On estime que l’uranium mettra encore plusieurs millénaires à disparaître. En plus, la base a connu des séismes et un rude hiver nucléaire. Ce n’était pas facile pour ceux qui n’étaient pas en dormance. L’énergie que nous avions ne suffisait qu’à maintenir les caissons actifs. Nous avons donc décidé de plonger 80 % de la base dans le sommeil.

— Quand vous dites “nous”, de qui parlez-vous ? demandai-je, déjà certain de sa réponse.

— De mes collègues. Ceux qui étaient éveillés avant moi. Moi-même, je suis réveillé depuis dix ans seulement.

— Allez droit au but. Pourquoi me réveiller maintenant ?

Je m’approchai de lui pour imposer ma carrure. Il ne broncha pas. Même pas un clignement de paupière.

— Je vous demande, s’il vous plaît, de reprendre vos fonctions. De diriger la troupe armée de la ville. D’aider les Américains d’ici à survivre — dans l’espoir de remonter un jour à la surface. Acceptez-vous ?

— Vous savez très bien que oui. Ma vie a été dédiée à ça, grommelai-je, vexé qu’il ose seulement poser la question.

— Parfait. Je vais vous montrer vos quartiers et vous présenter la vidéo explicative de la ville.

Le couloir était d’un vert pâle délavé. Large. Rectangulaire. Une centaine d’hommes auraient pu y tenir. Les étages s’ouvraient les uns sur les autres, permettant de voir les niveaux inférieurs. Au rez-de-chaussée, selon les plans, se tenaient les réunions générales et les assemblées stratégiques.

Le scientifique s’arrêta devant la chambre 202. Elle faisait dix mètres carrés. Même couleur déprimante sur les murs, lit de camp simple, télé incrustée au mur, table de chevet métallique.

— Voici votre chambre. Vous pourrez l’aménager à votre guise. Là-bas, vos sanitaires et douches.

— Pourquoi y a-t-il deux WC ? demandai-je, interloqué.

— L’un pour l’urine, l’autre pour les défécations. Nous recyclons l’urine : elle est traitée et transformée en eau potable.

— Donc j’ai intérêt à ne pas avoir de diarrhée pendant la vidange, tentai-je de blaguer.

Il ne réagit pas. Il sortit et prit la télécommande posée sur la table. Un écran s’alluma, et une voix artificiellement enjouée se lança dans un discours lénifiant : la guerre, les survivants, l’héroïsme américain, les activités proposées (vélo électrique, sophrologie, danse...). Le tout dans un ton grotesquement optimiste.

— Vous êtes dans le secteur A, précisa le lutin. C’est le principal quartier militaire.

— Et les secteurs interdits ? Zone Z ? Y ?

— Secret défense.

— Secret défense ? Même pour un chef d’état-major ? m’emportai-je.

Il ne répondit pas. Encore. Et me guida dans une vaste salle que je supposai être le réfectoire.

On me servit un ragoût étrange. La viande avait un goût... inclassable. Ni bovin ni végétal. Rien de clair.

Après ce repas pris dans un silence de mort, il me désigna une troupe attablée non loin.

— Suivez-les. Vous partez en mission. Récupération d’une cargaison de nourriture et de matériaux.

Je m’équipai. Combinaison anti-radiations, masque, Beretta 200, M29 laser, patchs visuels longue portée. L’adrénaline revenait. Et à mon grand dam... ça m’avait manqué.

La surface n’était plus qu’un désert rouge, argileux, sans végétation, sans animaux. Le soleil lui-même semblait irradié, brûlant la rétine par sa simple présence.

Nous localisâmes la cargaison dans un ancien bookmaker, proche de l’entrée principale.

Mais quelque chose clignota sur mes patchs de vision : présence humaine. Une silhouette. Une petite fille, visiblement. Elle courait vers nous. Mais... son visage... déformé. Muté. Gonflé par des masses graisseuses anormales. Un monstre.

— Arrêtez le véhicule, ordonnai-je.

— Impossible, mon général.

— Tu désobéis à un ordre ?! criai-je, saisissant le volant.

Mais un autre véhicule ouvrit le feu. La fillette tomba, à une cinquantaine de mètres de nous.

— Désolé, général. Ordre direct du chef scientifique. Ces créatures sont mutantes. Contaminées. Trop dangereuses pour approcher.

Je restai sans voix.

Mutante ou pas, c’était une enfant. Une enfant humaine.

Après la décontamination, je conservai mon arme bien au chaud. J’avais des comptes à régler.

Je cherchai ce foutu scientifique. Je le vis sortir de la zone interdite Z. Je l’attendis dans un couloir adjacent. L’attrapai par le col, mon arme contre sa nuque.

Je lui racontai tout. Je lui ordonnai d’arrêter de donner des ordres à mes soldats. Et surtout d’arrêter de tuer des civils, mutants ou non.

Sa réponse fut glaciale, automatique :

— Je gère la partie scientifique et la sécurité sanitaire. Vous gérez la logistique. Il en est ainsi.

Mon sang bouillonnait. Mais je me tus.

Je lui volai son badge et fonçai droit vers la zone Z.

Là, je vis l’horreur.

Un centre de maternité. Immense. Des femmes noires, brunes, à la peau foncée, attachées à leurs lits. Enceintes. Derrière des vitres épaisses. Enchaînées.

La porte claqua. Le savant fou était derrière moi.

Il ne me fallut qu’une seconde pour sortir mon arme et la pointer sur sa tempe.

— Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?! hurlai-je.

Il ne répondit pas. Son regard était vide, comme toujours.

Je le saisis, le forçai à avancer d’une clé de bras, et l’entraînai vers la zone Y.

Un vent glacial m’accueillit. Puis mes yeux s’adaptèrent.

Et je tombai à genoux.

Des corps.

Des morceaux de corps. Accrochés à des crochets. Étalés sur des tables.

Des nourrissons. Des enfants. Des femmes. Des hommes.

Des femmes noires accouchaient. On les tuait ensuite. Les “veaux” étaient triés. Certains engraissés pour la boucherie. D’autres élevés jusqu’à fournir “plus de viande”.

Pas un seul blanc dans cette salle d’abattoir.

Rien que de la chair humaine. Et du racisme pur. Déshumanisé. Organisé. Clinique.

J’avais cru en l’humanité. J’avais cru en ma patrie. En son progrès. Ses lois. Sa justice.

Mais non. L’humanité ne mérite rien. Rien de ce qu’on a bâti.

Si Dieu existe, s’il regarde... qu’attend-il pour tout détruire ?

Je saisis mon arme.

La posai contre ma tempe.

Et je sus que ce soir, ils mangeraient un bœuf blanc.