Chapitre 1
Moi, Novaephyr, immortelle, voyageuse des mondes et conteuse des mémoires, écrit aujourd’hui l’histoire de l’ascension d’un être des plus mortels que j’ai eu l’occasion de rencontrer. Dans ce récit, tous les faits et noms des personnes ont été conservés. Ce roman est basé sur les souvenirs que m’a volontairement transmis cette femme pour vous permettre de plonger au plus près de son histoire.
Voici l’histoire d'Urka Brekke.
Je tranchai l’air de ma lame pour en éjecter les gouttes de sang. Un soldat ramassa la tête du délinquant et l’emballa dans un tissu. Un autre plaça un drap au niveau de la coupe du corps et avec un autre de ses coéquipiers, ils le trainèrent hors du hall. Une dernière personne se chargea d’éponger le sol jonché de sang. Je rangeais mon épée dans son fourreau et repris ma place sur le trône de gauche.
Les marchandises empoisonnées du criminel furent retirées et un guérisseur fit boire une de ses tisanes au pauvre goûteur qui se battait pour rester en vie.
— Au suivant, déclara père une fois les traces de la scène précédente nettoyées.
J’avais cinq ans, la première fois où mes parents décidèrent de réaliser une exécution devant moi. Une tête qui tombe, du sang coulant à flot. De quoi traumatiser un enfant. Et pourtant, c’était la norme pour la noble famille Brekke. Il fallait se faire respecter, et pour ça les méfaits devaient être punis. Quand il était trop grave, une vie était ôtée. “Nous ne devons pas prendre risques avec les meurtriers, ou ce qui ont tenté de commettre un meurtre. Si trois témoignages coïncident en ce sens, c’est la peine capitale”, m’avait expliqué maintes fois père.
La personne suivante s’avança avec hésitation. Un jeune homme, recouvert de saleté et des vêtements déchirés de part et d’autre. Du sang séché s’était incrusté sous ses ongles et ses orteils dépassaient de ses chaussures usées. Il avança en boitant, laissant ainsi deviner une blessure à sa cheville, il ne quittait pas le goûteur du regard. Le voir convulser et se mettre à baver, les premiers effets du poison cyr pouvait être choquant pour ceux qui n’y avaient encore jamais assisté.
— C’est l’homme qui a créé un raffut à l’entrée, il demandait à vous voir en urgence au sujet d’une urgence, les gardes à l’entrée ont dû le calmer, il a fini par accepter de faire la queue comme tout le monde.
Du sang frais s’étendait sur ses lèvres gercées et sa joue gauche était rougie par un coup reçu.
— Merci Mia, tu me donneras le nom de celui qui lui a fait ça à la fin des audiences, donne de l’eau et à manger à cet homme, lui ordonnai-je.
— Entendu, fit-elle avant de s’atteler à sa tâche.
La violence envers le peuple était inadmissible sans raison valable, et donner un coup à une personne déjà faible et épuisée était loin d’être l’image que nous voulions transmettre. D’autant plus à quelqu’un qui venait de loin.
— Nous vous présentons nos excuses pour l’action du garde à votre encontre. N’hésitez pas à demander plus d’eau. Nous vous préparons de quoi vous nourrir, fis-je avec douceur.
Il s’assit sur la chaise que lui donna mon amie et il but goulûment dans la gourde qu’elle lui offrit.
— Commencez quand vous serez prêt, ajoutai-je.
— Merci, fit-il avant de finir la bouteille d’eau.
Son teint devint livide et il jeta un œil aux gardes qui se trouvaient le long des murs de la salle de réception. Face à leur absence de réaction, il se décida enfin à nous expliquer les raisons de sa venue.
— Il y a des créatures, elles viennent du sud-est de Pramos. Ces choses… elles détruisent tout sur leur passage, les champs, les habitations, les vies.
— Que dites-vous ? demanda père, assis à ma droite, en fronçant les sourcils. Il n’existe pas de telles créatures en ce monde, êtes-vous certains de vos propos ?
Son regard se perdit vers le sol, il se brouilla de larmes, menaçants de tomber.
— J’y ai assisté, seigneur Brekke… Je n’ai survécu seulement grâce aux sacrifices des défunts habitants de Mato. Ils m’ont fait gagner du temps… J’ai prévenu tous les lieux habités que j’ai pu croiser sur mon chemin… Mon seigneur, je crains pour leur vie. S’ils ne reçoivent aucune aide, tout sera détruit, comme à Mato !
L’homme s’interrompit le temps de boire le fond d’eau que lui avait donné Mia, je lui lançai ma gourde et l’homme l’arracha presque de ses mains pour en engloutir une grosse gorgée. Son regard s’assombrit. Il posa ses coudes sur ses genoux et enfouit sa tête dans ses mains.
— J’ai tenté d’en parler aux gardes de Zimmat. Ils m’ont interdit l’accès à leur ville sous prétexte que j’étais fou.
Il releva la tête pour soutenir le regard de père, il fronça les sourcils d’un air accusateur et serra ses poings abimés avant de rebaisser la tête.
— J’ai reçu le même traitement à Crip. C’est pourquoi j’ai évité Matra pour venir sans plus de détour à Razonym.
L’homme se laissa tomber sur ses genoux au sol, faisant ainsi sursauter les gardes.
— Je vous implore de faire quelque chose ou ce sera tout le pays d’Eratès qui y passera !
Mia aida l’homme à se rasseoir et une servante lui offrit un sandwich. Il ne mentait pas. Je n’en décelais aucune trace. Personne ne ferait un si long chemin pour prévenir d’un danger factice. Cette menace n’était pas à prendre à la légère, nous devions agir.
— Qu’en penses-tu, ma fille ? me demanda père, me tirant ainsi de mes pensées.
Il me dévisageait en grattant sa barbe blonde, attendant probablement que je prenne la bonne décision. Il me testait, encore.
— J’y vais avec mon équipe en éclaireur pour déterminer l’ampleur de la menace. Je vous ferai parvenir un corbeau si nous avons besoin de troupes, déclarai-je, certaine de prendre la bonne décision.
— En es-tu certaine ? Une équipe plus rapide comme celle de Martin pourrait nous faire parvenir un rapport, elle serait d’autant plus adaptée.
Un rire rauque s’échappa de ma gorge. Ce vieil homme ne perdait pas la moindre occasion pour me faire douter de mes choix. Un vite coup d’œil à mère et son absence de réactions et d’intérêts à notre conversation me fit comprendre qu’elle n’allait pas prendre de parti. Je pris une grande inspiration. L’équipe de Marcus était certes rapide, elle n’égalait pas la mienne en force. Je lançai un coup d’œil sur le corbeau agrippé sur le pommeau de gauche de mon trône. Argane était la plus rapide des messagère avec la bénédiction qu’elle avait reçu des dieux, quant à Phyr, j’observai désormais l’aigle royal qui nettoyait ses plumes sur le pommeau de droite. Phyr était de loin le meilleur éclaireur qui soit. Un homme ne pouvait pas être aussi discret qu’un aigle, même s’il s’agissait d’un espion.
— Sauf votre respect, l’ennemi est inconnu, nous n’avons pas affaire à des êtres humains père. Nous devons agir en conséquence et avec force. Mon équipe est parfaite pour cette tâche, insistai-je. De plus, nous n’avons pas de temps à perdre.
Je me levai, imposant mon choix. Il acquiesça d’un hochement de tête satisfait.
— Peut-être est-ce donc la prophétie dont la prêtresse nous a parlé.
Je roulais des yeux à la mention de la prophétie. Ce n’était qu’une excuse pour père de m’entrainer depuis mon enfance à un soi-disant destin. Il se tourna vers le jeune homme qui dévorait son second sandwich.
— Nous allons envoyer une équipe, merci de nous avoir alertés au sujet de cette menace. Veuillez rester ici le temps qu’il vous faut pour guérir et reprendre des forces.
L’homme cessa sa mastication et s’effondra une nouvelle fois à genou. Cette fois, aucun garde ne bronchait. En revanche, la servante agita les bras de surprise.
— Merci seigneur Brekke. Merci, dit-il en larmoyant.
— Mia, rassemble les autres, on s’en charge, ordonnai-je en quittant la salle.
Il n’était plus temps de se prélasser, mais de se préparer, un long chemin nous attendait et une menace devait être éliminée. Nous n’avions pas une minute à perdre.