Chapitre 1 - L'ombre à l'épreuve
Chapitre 1 – L’Ombre et le Devoir
Point de vue : Jennifer
Enfin.
La pensée est une douce mélodie dans mon esprit. Du sable chaud, un soleil qui caresse la peau, un cocktail ... Je ferme les yeux, m’imagine déjà les pieds dans l’eau turquoise, loin du brouillard perpétuel de cette ville et de l’odeur de la peur qui colle à la peau. Trois mois. Trois mois bien mérités après une année à jouer avec le feu, à danser sur une corde raide au-dessus du vide.
Dans le milieu, ils m’appellent l’Ombre. Un nom qui me va comme un gant. Je glisse, je me faufile, je disparais sans laisser de trace, sauf dans l’esprit de mes cibles, marquées à jamais. Mon vrai métier ? Officiellement, je suis consultante en relations internationales, un titre pompeux pour justifier mes allers-retours incessants et mes fréquentations douteuses. Officieusement, je suis « la Séductrice » pour le Réseau Oméga. Ma spécialité : approcher, charmer, et soutirer des secrets à des cibles puissantes, par tous les moyens nécessaires. Le sourire est mon arme favorite, le mensonge, ma langue maternelle.
Mais pour l’instant, mon dossier est fermé. Mon esprit, engourdi par l’attente des vacances, refuse de se projeter au-delà des trois prochains mois. Ma valise, mon sac à dos et moi, nous allons oublier tout cela.
Et pourquoi pas un beau mec, tiens ? poursuit ma voix intérieure, espiègle. Un type simple, sans histoire, qui ne sait pascomment repérer une filature. Un type qui sent le sel et la crème solaire, pas la drogue et le tabac.
La sonnerie stridente de mon téléphone déchire cette bulle de quiétude comme un coup de feu. Ernest. Le nom s’affiche sur l’écran, lumineux et accusateur. Une menace en quatre syllabes. Mon manager, mon donneur d’ordres, l’architecte de ma double vie, celui qui transforme les existences en missions et les rêves en variables d’ajustement. S’il m’appelle maintenant, alors qu’il sait pertinemment où je suis, ce n’est pas pour me souhaiter bon voyage.
Il peut aller se faire voir. Non, mais vraiment. Il va garder sa nouvelle crise pour lui. Je suis à l’aéroport, j’ai trois heures à tuer avant le paradis... Trois petites heures.
Je laisse sonner, le regard fixé sur l’appareil comme s’il s’agissait d’un serpent à venin. La vibration contre ma paume est insistante, odieuse. Je finis par le glisser au fond de mon sac, espérant étouffer ses appels. Mon esprit tente de replonger dans sa divagation : le bruit des vagues qui couvrent tout, les rires innocents, les silhouettes de corps bronzés se découpant sur le soleil couchant...
Et c’est à ce moment-là que je l’aperçois. Ernest lui-même, se frayant un chemin dans la foule bigarrée des voyageurs, son long manteau noir détonnant sinistrement parmi les chemises hawaïennes et les robes légères. Son regard balaie le hall et se fige sur moi. Une onde de choc me parcourt. Je le jure, je vais lui casser la gueule. Je suis en vacances ! L’affiche “Départ Caraïbes” est juste derrière moi, il est aveugle ?
« Je vais te... »
Sa main se plaque sur ma bouche avant que l’insulte ne sorte, étouffant le juron dans un souffle. L’action est si rapide, si brutale, si définitive qu’elle me coupe le souffle. Ses doigts sont fermes, impérieux. Il a raison sur un point, il ne faut pas m’énerver en public. Je suis en vacances. Mais la colère bout en moi, renforcée par cette entrave.
« Écoute-moi avant de vouloir me tuer, » murmure-t-il, son regard perçant, cette couleur de granit que je n’ai jamais vue mentir, plonge dans le mien. « J’ai trouvé une piste. Une vraie. Pour savoir qui a tué ton père. »
Le monde s’arrête net. Le bruit assourdissant de l’aéroport – les annonces, les roulettes des valises, les conversations – s’éteint d’un coup, comme si quelqu’un avait coupé le son. Deux ans. Deux longues années que mon père est mort, dans un « accident de la route » si parfait, si propre, que personne n’a jamais pu m’en expliquer les véritables circonstances. Il était tout pour moi. Une douleur familière, aiguë et sourde à la fois, serre ma poitrine, un poing de glace qui étreint mon cœur et remonte dans ma gorge. Je retiens mes larmes, une habitude trop bien acquise, un réflexe de survie.
Mes lèvres sont sèches. Je parviens à articuler un seul mot, un souffle : « ... Explique. »
« Massimo Romano, » lâche-t-il, comme on prononce une sentence de mort. Le nom tombe entre nous, lourd de conséquences. « Chef de la faction romaine de Cosa Nostra. La plus discrète, la plus enfouie dans le marbre et la respectabilité. Et la plus dangereuse. Celle qui ne fait jamais la une des journaux. »
Cosa Nostra ? Le mot résonne dans ma tête, incongru, absurde. Mais... papa était vendeur de voitures. Un honnête commerçant, passionné de moteurs et de vieilles carrosseries. Qu’est-ce qu’il aurait bien pu avoir à faire avec ces gens ? Le puzzle de ma vie vient de se briser, et les pièces ne s’emboîtent plus.
« Cette mafia ne se contente pas de trafic de drogue ou de racket, Jennifer, » poursuit Ernest, baissant encore la voix. « Ils ont mis la main sur des plans d’une arme nucléaire. Ta mission est double : le séduire, et voler les plans de cette arme. Et je te le jure sur tout ce que j’ai de plus sacré, dans ces documents, tu trouveras la vérité sur la mort de ton père. Pas des suppositions. La vérité. Tu auras ta vengeance. »
La vengeance. Ce mot résonne comme un gong dans le silence de mon âme, ébranlant mes fondations. Il est lourd, toxique, attirant. Il sent le sang et les larmes.
« Non, » ma voix est plus faible, plus fragile que je ne l’aurais voulu. Elle tremble, trahissant le chaos intérieur. « Mon père est mort. Cette quête ne le ramènera pas. Je lui ai promis... promis de vivre ma vie. De ne pas devenir ça. Une ombre qui ne vit que pour traquer d’autres ombres. » De ne pas finir comme ma mère, ajoute ma pensée, la partie la plus sombre de moi-même.
« S’il te plaît, Jennifer. » La voix d’Ernest se fait rarement aussi pressante, presque suppliante. « Nous avons absolument besoin de toi. Personne d’autre n’a ton profil, ton... talent. Tu es notre meilleure agent. »
Un nom me vient, une bouée de sauvetage. « Et Arthur, alors ? » rétorqué-je, cherchant une échappatoire, un autre soldat à jeter dans la bataille. « C’est sa spécialité »
Le visage d’Ernest se ferme, se durcit. Les traits se tirent. « Arthur a échoué. Nous avons perdu sa trace il y a 72 heures. Il est entre leurs mains. On ignore s’il est encore en vie. Mais il faut faire vite, Jennifer. Très vite. Avant qu’il ne craque et ne révèle l’existence du Réseau Oméga, son fonctionnement, nos noms... Le tien. »
Le sol semble se dérober sous mes pieds. Arthur. Le sourire facile, l’agent trop sûr de lui. Pris.
À cet instant, comme si le destin s’acharnait, la voix haut perchée et artificiellement joyeuse de l’annonce aérienne retentit dans tout le terminal.
« Attention à tous les voyageurs, le vol 815 à destination des Caraïbes est annulé pour des raisons techniques. Nous présentons nos excuses pour la gêne occasionnée. Veuillez vous rapprocher du comptoir d’enregistrement pour les modalités de réacheminement. »
Le paradis vient de s’envoler. Mes yeux se rivent sur ceux d’Ernest, incrédules, cherchant une lueur de culpabilité.
« Salopard ! C’est toi ! » Je crache les mots, la rage submergeant la stupeur.
Il ne nie pas. Un léger, un infime haussement de sourcils en guise de confession totale. « Oh, euh... » fait-il, d’un ton faussement contrit. « J’ai absolument besoin de toi. La survie du monde entier en dépend. Crois-moi, je n’exagère pas. »
Je baisse la tête, le poids de l’inévitable m’écrasant de tout son poids. L’échappatoire est bouchée. Le sable chaud n’est plus qu’un lointain mirage, remplacé par le froid marbre romain. Mon père, Arthur, cette arme... Les pièces s’emboîtent pour former une prison dont je ne peux m’échapper.
Un long soupir, chargé de toute ma résignation, s’échappe de mes lèvres. Je relève la tête, mon regard a perdu sa lumière vacancière. Il est redevenu celui de l’Ombre.
« J’ai soudainement l’impression de ne plus avoir le choix. »
Un minuscule, un presque imperceptible sourire de victoire effleure ses lèvres. Il a gagné. Il savait qu’il gagnerait. « Bien. Suis-moi. »
Sans un regard pour les panneaux de départ, il me guide à travers la foule des rêves brisés et des départs reportés, loin des portes d’embarquement qui promettaient la liberté, vers la sortie et la grisaille de la ville. Une voiture noire aux vitres teintées, banalisée mais sinistrement élégante, nous attend au bord du trottoir. La destination était évidente. Il n’y avait plus d’autre issue.
Il m’emmène au QG. La plage devra attendre.
Le QG du Réseau Oméga sentait le café froid et l’anxiété. Ernest faisait les cent pas devant un écran géant où défilait le visage de Massimo Romano – des traits durs, une cicatrice discrète près de la lèvre, des yeux qui semblaient voir à travers vous.
« Arthur a merdé, » lança Ernest sans préambule. « Il a cru être plus malin. Son plan : empoisonner un verre de whisky, le vieux scotch que Massimo adore. Il a versé la toxine, a vu Massimo porter le verre à ses lèvhes... puis le poser, intact. Le piège était trop évident. Massimo ne boit jamais le premier verre servi par une main inconnue. C’était un test. Arthur, lui, a mordu à l’hameçon. Il s’est introduit dans le bureau, sûr de trouver le corps de son ennemi. Il n’a rien trouvé. Aucun plan, aucun coffre apparent. Seulement une pièce vide et deux gardes qui l’attendaient. »
Je hochai la tête, visualisant la scène. Amateur.
« Le seul endroit où ces plans peuvent être, c’est dans un coffre caché. Et pour l’ouvrir, il faut une clé. Une clé que Massimo garde toujours sur lui. Elle ne le quitte jamais. »
Je le regardai, comprenant où il voulait en venir. Le plan était simple, dangereux, et reposait entièrement sur moi.
« Donc pour te faire, tu vas travailler en tant que femme de ménage dans sa demeure. Ta couverture est en place. Et tu dois le séduire, te rapprocher suffisamment pour trouver le moment où cette clé quitte son corps. Mais je te préviens, Jennifer... » Ernest marqua une pause, son regard se fit lourd de sous-entendus. « Massimo a un petit penchant pour... les jeux de pouvoir. Pour la soumission. Non, tu le verras bien assez vite. »
Un frisson glacé me parcourut l’échine. « Tu me fais peur, Ernest. »
« Ne t’attache pas à lui, » ordonna-t-il, la voix soudain coupante comme une lame. « C’est la première et la dernière règle. »
Un rire sec m’échappa. « Tu me prends pour qui, sérieux ? Je ne vais pas tomber amoureuse de celui qui a potentiellement organisé l’assassinat de mon père. Je suis une professionnelle. »
« Bien. Alors tu commences ce soir. »
21h00. La Demeure des Romano.
La porte d’entrée, un monstre de chêne sculpté, se referma derrière moi comme la gueule d’un piège. L’air sentait le citron poli et un parfum d’opulence menaçante. Des regards se plantèrent dans mon dos, une douzaine de paires d’yeux – méfiance pure chez les gardes, jalousie toxique chez les autres servantes.
Une femme d’un certain âge, au visage sévère et aux mains noueuses, s’approcha. « Tu es Jennifer ? » Bien sûr que non. Mon vrai nom était enterré plus profondément que certains cadavres.
« Oui, enchantée, » dis-je en tendant une main qu’elle ignora. Le malaise était palpable, une brume épaisse dans l’atmosphère.
« Suis-moi. »
Je la suivis, ma valise modeste à la main, sentant le poids des chuchotements qui s’éteignaient à mon passage. Les domestiques, des ombres silencieuses, m’observaient. « Vous vous doutez bien qu’après la tentative d’empoisonnement de notre maître, nous sommes sur nos gardes, » jeta-t-elle par-dessus son épaule.
« Je comprends tout à fait. »
Elle m’ouvrit la porte d’une chambre de bonne minuscule, spartiate. « Ton emploi du temps est sur la table. Une dernière chose : fais attention à toi. »
Elle partit, me laissant seule. Je n’étais pas rassurée, mais un soulagement pervers m’envahit : elle n’avait pas fouillé ma valise. Si elle l’avait fait, elle aurait découvert le faux fond et l’arsenal qui s’y cachait – un pistolet Glock 26, un couteau à cran d’arrêt, et un petit flacon de toxine, au cas où.
08h00. Étage 4, Couloir 2, Porte 3.
Réveiller Massimo Romano. Il est interdit de parler ou de raconter à qui que ce soit ce que l’on voit dans la chambre.
La consigne tournait dans ma tête. Je n’étais pas sereine. Absolument pas. Mais la peur était une vieille compagne ; je savais la dompter, la transformer en un froid concentré. J’avais vu pire.
Je poussai la lourde porte de sa chambre.
La pièce était baignée d’une pénombre bleutée, immense, avec un lit à baldaquin qui ressemblait à un trône. Et dans ce lit... il n’était pas seul. Une forme féminine, aux cheveux sombres éparpillés sur l’oreiller, dormait à ses côtés. Je m’attendais à pire.
Silencieuse comme une ombre, je me glissai jusqu’aux lourds rideaux de velours et les tirai. La lumière du matin inonda la pièce, révélant des tapisseries sombres, des meubles anciens. Mon regard balaya les moulures, cherchant une irrégularité, une trace de coffre caché.
Puis je me retournai.
Et je gelai.
Massimo n’était plus dans le lit. Il était debout, à moins d’un mètre de moi, en simple boxer. La lumière jouait sur les muscles saillants de son torse, sur les cicatrices qui marquaient sa peau comme une carte de ses batailles. Son corps était une arme, sculpté par la violence. Et dans sa main, un pistolet au canon court et meurtrier était déjà braqué , contre ma tempe.
Putain. Il est rapide. La pensée fusa, clinique. Plus rapide que n’importe quelle cible que j’avais jamais approchée.
« Joli temps de réaction, » murmura-t-il, sa voix rauque par le sommeil, un râle de fauve. Elle caressait la peau comme du papier de verre. « Qui es-tu ? »
C’est alors que je la vis : une clé ancienne, lourde et ouvragée, pendue à une chaîne d’or contre sa peau nue. Elle reposait au tour de son cou, et chaque battement de son cœur semblait la faire frémir.La clé.
C’était donc ça, le trésor pour lequel je risquais ma vie. Elle était là, à portée de main, et pourtant infiniment loin.
« La nouvelle servante, » réussis-je à dire, ma propre voix étrangement calme.
Le canon s’enfonça un peu plus. « Non. Je veux savoir qui tu es vraiment. »
Merde. Aurait-il des doutes ? Mon esprit tournait à toute allure. Qu’est-ce qu’une servante ferait ? Les paroles d’Ernest résonnèrent : « Réagis comme une personne banale. Pas comme une espionne. »
Si je n’ai rien à cacher, je ne devrais pas avoir peur.
Je pris une inspiration, feignant l’indignation et la terreur d’une jeune femme simple. « Je suis une servante ! » lancé-je, avec ce qui espérait être le bon mélange de panique et d’incompréhension. Je plongeai mon regard dans le sien, un défi tremblant.
Son regard, d’un brun presque noir, parcourut mon visage, mon corps, analysant chaque micro-expression, chaque tension dans mes muscles. Les secondes s’étirèrent, élastiques et mortelles. Je sentais le froid de l’acier contre ma peau, une baiser glaciale.
Puis, lentement, il baissa son arme.
« On ne t’a jamais appris à frapper avant d’entrer ? »
La voix de Massimo, rauque et traînante, coupe l’air comme une lame. Elle est basse, pleine d’une autorité qui se veut absolue. Je lève les yeux au ciel, incapable de réprimer ce geste d’agacement. Insupportable. Il se drape dans son pouvoir comme dans un manteau de prince.
« Mes excuses, Votre Majesté », je lance, en accompagnant les mots d’une petite révérence parodique, si exagérée que c’en est presque une insulte. La moquerie est flagrante, provocante. Ce n’est qu’un caïd, un parrain parmi d’autres... tsss. Forcer mon ego à plier est un supplice, mais une partie de moi se rebelle, s’enflamme à l’idée de danser sur la ligne rouge.
C’est à ce moment-là qu’il bouge. Il ne marche pas, il se déplace, une onde de puissance silencieuse. En deux enjambées, il est sur moi, si proche que la chaleur de son corps nu irradie contre mon uniforme de servante. Je recule d’un pas, puis un autre, jusqu’à ce que mon dos heurte le mur froid. Je suis prise au piège. L’espace entre nous n’existe plus. Je peux compter ses cils, voir les stries d’or dans ses yeux brun foncé, sentir son souffle chaud sur mes lèvres.
Sa main se lève, non pas pour gifler, mais pour se refermer autour de mon cou. Ce n’est pas une étreinte violente, pas encore. C’est une prise de possession, un geste de dominance pure qui me cloue au mur. Ses doigts sont étonnamment doux contre ma peau, mais la pression est ferme, indiscutable. Mon pouls s’emballe, battant follement contre son pouce, un tambour affolé qui trahit tout mon corps. Une pensée claire et violente traverse mon esprit : Sortir mon Glock et coller le canon froid sur sa tempe. Lui montrer qui tient vraiment la vie de qui entre ses mains.
Mais ce serait signer mon arrêt de mort, et celui d’Arthur. Stupide. Héroïque et stupide. Alors je me contente de le fixer, le défi au fond de mon regard. Il peut crever s’il pense que je vais le supplier. C’est alors que je la sens, pressée contre ma cuisse à travers le tissu mince de mon uniforme : son érection, dure, chaude, incontestable. Cette évidence physiologique, ce besoin brut qui annule toute sa façade de contrôle, me donne un élan de courage pervers. Il n’est pas si impassible que ça.
« Tu te moques de moi », dit-il, et ce n’est plus une question. C’est une constatation dangereuse, teintée d’une fascination qu’il ne peut plus entièrement cacher.
« Oui », répondis-je, ma voix étonnamment stable, trahissant rien de la tempête de sang et de désir qui fait rage à l’intérieur, alimentée par le contact brûlant contre ma jambe.
C’est alors que la créature dans le lit daigne se réveiller. Christina. Elle se soulève sur un coude, ses cheveux épars, son corps à moitié nu à peine voilé par de la dentelle noire. « Massimo, ne perds pas ton temps avec une servante et viens là », dit-elle d’une voix traînante et sucrée, en tapotant le matelas avec une impatience théâtrale. La pauvre, elle croit jouer dans un film de luxure à deux euros. Elle n’a aucune idée de la vraie tension qui électrifie l’air.
Massimo ne bouge pas d’un pouce. Son regard ne me lâche pas, son corps non plus. J’étais à deux doigts d’exploser de rire, un rire hystérique qui me montait à la gorge, coincé par ses doigts et étouffé par l’absurdité de la situation. Ma position ne me permet pas de rire, c’est le moins qu’on puisse dire.
« Sors », ordonne-t-il enfin, la voix un peu plus rauque, en relâchant soudainement sa prise.
Je inspire profondément, l’air me brûlant les poumons, rompant le sortilège étouffant. J’avoue, vers la fin, j’étais à deux doigts de craquer. Oui, même l’Ombre a besoin d’air pour respirer, merde. Mais cette fois, la pensée est triomphante. Parce que je sais maintenant. Je sais ce qui se cache sous la soie de son peignoir. Et cette connaissance est une arme bien plus puissante qu’un Glock.
Christina, sur son nuage d’auto-suffisance, n’a toujours pas compris. Elle esquisse un sourire victorieux. « Bah, tu sors », lance-t-elle, méprisante.
C’en est trop. Un petit gloussement, incontrôlable, s’échappe de mes lèvres. La pauvre, elle se croit tellement importante… Mais ma hilarité est teintée d’une sombre satisfaction. Parce que je la connais, cette fille. C’est un serpent. Elle avait trompé le fiancé de ma meilleure amie, la veille de leur mariage. Je peux te dire que je leur avais mis une raclée mémorable aux deux. Elle ne me reconnaît pas, bien sûr. À l’époque, j’arborais une crête iroquoise rouge vif et un piercing au sourcil. J’étais une autre personne. Une personne plus libre.
« Je parle à toi, Christina. »
La sentence tombe, froide et définitive. La stupeur, puis la fureur qui décomposent son visage maquillé valent de l’or. Les larmes de honte lui montent aux yeux. Voilà ce qui arrive quand on se prend pour la reine du monde. Vous devez me trouver méchante, mais certaines personnes méritent juste de voir leur ego se briser en mille morceaux.
Elle se lève, furieuse et humiliée, et sort en trombe, claquant la porte derrière elle.
Alors qu’elle passe devant moi, je me penche et lui chuchote à l’oreille : « Ah, la pauvre princesse... Ton prince n’a pas l’air de t’aimer autant que tu le crois. »
Elle me jette un regard noir, chargé de toute la haine du monde. Si elle croit me faire peur, cette salope...
Mais mon attention est déjà ailleurs. Massimo s’est approché à nouveau. Il ne me touche pas. Il attrape le col de mon manteau d’uniforme, ses doigts effleurant à nouveau ma peau.
« Fais preuve d’un peu plus de respect », dit-il, sa voix un velours rugueux qui semble caresser des endroits bien plus intimes que mon cou.
Je baisse les yeux, jouant la soumission, et hoche la tête. Alors que je sais pertinemment que je ne vais pas le faire. Le respect, c’est pour ceux qui le méritent, pas pour ceux qui l’exigent.
« Bien. Va faire ton boulot. »
Il me lâche, et je m’en vais, les jambes un peu flageolantes, la peau là où il m’a touchée comme marquée au fer rouge. Dans le couloir, je m’arrête, le dos contre la porte close, essayant de calmer les battements désordonnés de mon cœur.
N’empêche, il est vraiment beau…
Une pensée complètement inappropriée, humide et chaude, monte en moi. Je devrais demander à Ernest que si je réussis, il m’organise une nuit avec lui. Une vraie nuit. Sans mission, sans mensonges. Juste pour voir si cette autorité de mafieux se traduit de la même façon au lit... Haha.
Je secoue la tête, un sourire niais aux lèvres. Je rigole toute seule. Quelle idée débile, suicidaire et totalement excitante.
Mais alors que je me redresse pour reprendre mon service, une main pressée contre mon cou où sa marque est encore chaude, je sais que ce n’est pas qu’une idée. C’est un désir. Profond, trouble, et terriblement dangereux. La mission vient de devenir personnelle d’une manière que je n’avais pas anticipée. Trouver la clé, sauver Arthur, venger mon père... et peut-être, juste peut-être, découvrir ce qui se cache derrière les yeux du prince des ténèbres.
Rapport de mission n'1 :
1. Avoir survécu à un réveil musclé : ✔️
2. Avoir localisé la clé (autour de son cou, la position est... intéressante) : ✔️
3. Avoir fait sortir la maîtresse en moins de trente secondes : ✔️
4. Avoir gardé un sang-froid (à peu près) intact malgré une érection très... persuasive : ✔️*
Bilan du round 1 :
L’Ombre (jennifer) 1, Le Sang (massimo) 0.
Mais la partie est loin d’être terminée. Maintenant, comment fait-on pour voler un collier à un homme qui semble deviner vos pensées ?
Signé : L’Ombre, qui a besoin d’un café fort et d’une douche froide.
(Chapitre suivant bientôt)