Chapitre 1
Introduction
Je ne vais pas me présenter. À quoi bon ? Je ne suis qu’une voix, une plume venue d’ailleurs. Une reporter, oui… mais pas de votre monde. Le mien vous est étranger, et pourtant, il vous concerne plus que vous ne l’imaginez.
Pourquoi écrire ce livre ? Peut-être pour laisser une trace. Peut-être pour vous avertir. Ce que je m’apprête à vous raconter dépasse les frontières de mon univers ; cela déborde, gronde, et finira par vous atteindre, vous aussi.
Décrire mon monde serait un euphémisme. Comment mettre en mots ce qui dépasse la logique, ce qui piétine vos lois de physique et dévore vos certitudes ? Pourtant je vais essayer. Chaque phrase est une tentative désespérée d’arracher à l’oubli une vérité que personne n’aura le courage de vous dire.
Comment ce manuscrit a-t-il franchi les gouffres d’espace et de temps ? Comment est-il arrivé jusqu’à vos mains, habitants de la Terre jumelle – une planète sœur, perdue derrière un miroir que nul ne devrait traverser ? Tout cela, vous le découvrirez en temps voulu. Pas avant. Pas tout de suite.
« Qui suis-je ? » vous demandez-vous. Quelle question délicieuse. J’y répondrai… peut-être. Un chapitre, une page, ou une simple phrase pourrait m’être consacrée. Mais souvenez-vous : la curiosité a toujours un prix. À vos risques et périls.
Ah, et avant que vous ne me jugiez : dans mon monde, l’orthographe, la syntaxe, les fautes… toutes ces choses n’ont aucune importance. Nous n’avons plus le luxe de la perfection quand nos vies se jouent à chaque aube. Nos gouvernements ferment les yeux sur les erreurs tant que le sens subsiste, tant que l’essentiel est transmis. Pour vous, je ferai un effort… mais n’espérez pas des phrases immaculées. Les cicatrices existent aussi dans les mots.
De ce côté du miroir, l’impossible est devenu loi. Vos espoirs sont nos reliques. Vos cauchemars, nos décrets. Notre monde est plus dur, plus âpre que le vôtre. Et malgré tout, une étincelle subsiste. Nous nous accrochons encore à une chose : le souvenir d’un objectif ancien, commun, oublié des deux mondes. Un rêve que nos ancêtres partageaient et que nous avons trahi.
Je vais vous raconter ce rêve. Et la façon dont nous l’avons brisé.
Première Ère — L’invasion des Rats
Le monde de LDR est le miroir du vôtre. Les mêmes villes, les mêmes continents, les mêmes lignes de côtes… mais tordus, fissurés, comme si quelqu’un avait brisé votre Terre en mille éclats de verre avant de la recoller au hasard. Les noms se ressemblent, parfois à s’y méprendre : Paris, New York, Moscou, Shanghai… Tout cela existe aussi chez nous, mais imprégné d’une étrangeté subtile, comme si chaque lieu portait dans ses fondations une cicatrice invisible.
J’ai appris récemment que nos deux planètes étaient liées, jumelles séparées par un rideau d’espace-temps que rien ne devrait pouvoir franchir. Mais ce n’est pas encore le moment d’en parler. Pour l’instant, revenons à ce qui compte : l’histoire.
Nous sommes en l’an 2186 de la grande civilisation ldriènne. Une nuit sombre enveloppait la ville de Paris. Pas votre Paris, non. Le nôtre. Un Paris aux accents plus durs, plus froids, où les tours de verre dominent comme des cathédrales impies.
Le centre des affaires — voilà où tout commence. Un endroit désert, une fois le soleil couché. Ici, rien que des bureaux, des salles de réunion, des espaces impersonnels où l’on consomme la lumière le jour pour mieux se noyer dans l’ombre la nuit. Les autorités, obsédées par leurs économies d’énergie, avaient pris une décision radicale : aucune lampe de rue, aucune guirlande artificielle ne viendrait troubler l’obscurité. Le jour, l’électricité brûlait comme un feu sacré ; la nuit, elle s’éteignait brutalement, comme si l’État retirait la flamme de la civilisation elle-même.
Résultat ? Dès que tombait la nuit, le quartier se transformait en royaume d’ombres impénétrables, un labyrinthe noir où chaque pas devenait un sacrilège. Personne n’y vivait, personne n’avait de raison d’y traîner. Même les rares vigiles restaient à distance, comme si cette zone exhalait quelque chose de trop lourd, trop dangereux pour être patrouillé.
Vous croyez que j’exagère ? Non. Imaginez plutôt. Un désert urbain. Une forêt de verre et d’acier. Les immeubles dressés tels des lames noires, des tours élancées perforant le ciel. Certaines neuves, arrogantes, tranchantes. D’autres, vieilles carcasses de béton, portaient les rides du temps et rappelaient l’architecture industrielle des villes américaines du siècle dernier. Tout cela figé, mort, comme une photo trop sombre accrochée à un mur.
Car la ville, une fois la nuit tombée, respire la mort. Ses rues désertes avalent les sons. Un simple pas résonne comme une trahison, comme un rappel que vous ne devriez pas être là. L’air lui-même semble se charger d’une lourdeur presque tangible, une peur sourde qui vous colle à la peau. Les forces de l’ordre ? Elles préfèrent dormir. Ou peut-être savent-elles que certaines présences rôdent mieux que les hommes dans l’obscurité…
Les bâtiments, dressés tels des monolithes muets, paraissent veiller sur d’anciens secrets. Des couloirs noirs, des ruelles trop étroites, des zones où la lumière se refuse à entrer… À chaque détour, on pourrait croire distinguer des yeux, des silhouettes tapies dans l’ombre. La ville elle-même semble vibrer d’une énergie obscure, prête à bondir au premier faux pas.
Cette nuit-là, tout aurait dû rester comme toujours : un silence pesant, une obscurité totale. Mais à 23 h 45, quelque chose changea. Une lumière.
Petite. Fragile. Mais éclatante dans ce néant. Une seule fenêtre allumée, perdue dans l’immensité noire du centre des affaires.
Personne n’était assez proche pour la remarquer. Les habitations étaient loin, les patrouilles rares. Les immeubles autour demeuraient obstinément sombres, comme s’ils refusaient de témoigner. Et pourtant, cette lumière brillait, téméraire, insolente, presque provocatrice.
Pourquoi ? Quelle main, quel esprit avait osé défier les lois tacites de la nuit ? Vous vous attendez à une réponse immédiate ? Oh non… pas encore. Ce que je peux vous dire, en revanche, c’est que cette lumière n’était pas une erreur, ni une négligence humaine. Elle n’était pas un simple oubli d’ampoule restée allumée. Elle était un signe. Le premier battement d’aile d’une tempête que personne n’avait vue venir.
Et au milieu de cette nuit étouffante, la lumière… Elle ne vacillait pas. Elle brillait d’une intensité anormale, presque arrogante. Trop vive, trop nette pour une simple lampe.
Elle venait d’un immeuble anonyme, perdu dans la masse des tours.
C’est un laboratoire. Mais pas n’importe lequel. Le numéro 187. Un chiffre anodin pour vous peut-être, mais ici il résonne comme une menace sourde. 187… certains murmurent que c’est un nombre maudit, associé à la mort, aux disparitions inexpliquées, aux expériences que personne n’aurait dû jamais tenter.
Ce lieu appartient à la compagnie X-Trom, un nom que tout enfant ldrièn prononce avec crainte. Vous en avez sûrement l’équivalent chez vous : ces grandes entreprises qui se croient au-dessus des lois, persuadées de façonner le futur de l’humanité à coups d’expériences interdites. Ici, X-Trom s’était spécialisée dans l’« amélioration » de l’être humain. Amélioration, quel joli mot pour dire mutilation.
Le laboratoire 187 aurait dû être démantelé depuis des décennies. Ses portes auraient dû être scellées, ses machines fondues, ses archives réduites en cendres. Mais comme toujours, les ombres trouvent un moyen de persister. Et ce soir, alors que la ville dort, ses entrailles mécaniques se rallument.
Ah, laissez-moi vous rappeler la loi Mortymis. Une loi sévère, implacable, née du sang et de l’horreur. Article 26, alinéa 42 : « Toute personne utilisant des machines relevant de la catégorie transmutation est passible d’une amende de 200 000 eurliens et de la prison à vie dans un asile pour fous, si bien sûr elle survit à son infraction. » Charmant, n’est-ce pas ? On pourrait presque croire que la loi fut rédigée dans la douleur, à l’encre trempée de larmes et de cris. Et pourtant, malgré cette interdiction, ici, au six-centième étage d’une tour de verre, une lumière éclatante brille, défiant à la fois les autorités et la raison.
Oui, vous m’avez bien entendu : six cents étages. Vous vous demandez peut-être comment j’ai pu grimper jusque-là, pourquoi je suis en train d’observer cette scène depuis une fenêtre balayée par le vent. Ne soyez pas distraits par ces détails techniques, vous risqueriez de rater l’essentiel.
À travers la vitre, le laboratoire apparaît comme une chambre carcérale de la science déchue. Un espace à peine plus vaste que deux bureaux collés, saturé de machines obsolètes, croulantes sous la rouille et la poussière. Les câbles pendent du plafond et des murs tels des serpents morts, mais certains bougent encore, vibrant de courants électriques instables. Les néons clignotent par intermittence, éclairant la pièce d’une lumière jaune maladive, comme si elle baignait dans une éternelle maladie.
Et au centre, trône l’horreur. Une machine colossale, hérissée de tuyaux et de leviers, flanquée de centaines de boutons. Ses écrans antiques grésillent, montrant des lignes de codes incompréhensibles, ponctuées d’un seul mot qui clignote en rouge sang :
DANGER.
Avouez que ce n’est pas très rassurant. Moi, en tout cas, je n’aimerais pas être dans cette pièce. Mais eux n’ont pas le choix.
Trois tubes de verre blindé dominent la salle, reliés à la machine comme trois organes nourris par un même cœur mécanique. À l’intérieur, trois prisonniers s’agitent, désespérés. — Un homme, dont les poings frappent le verre jusqu’à s’écorcher. — Une femme, hurlant sans qu’aucun son ne s’échappe, sa gorge déjà sanglée de marques rouges. — Et… un rat. Oui, un simple rat. Mais ses griffes rayent frénétiquement la paroi comme si sa survie en dépendait — ce qui est sans doute le cas.
Leurs cris muets résonnent en moi, même si aucun son ne franchit le verre insonorisé. Je ne peux rien faire. Je ne suis qu’une ombre, condamnée à observer.
Au sol, une cage renversée laisse échapper une autre créature : une rate, frêle, aux yeux d’un noir brillant. Elle se tord, hurle à sa manière silencieuse, cherchant à rejoindre le mâle enfermé. Un drame minuscule dans ce théâtre d’horreur, et pourtant si tragiquement humain.
Les murs, eux, sont décorés d’affiches de prévention. Une ironie presque comique. Un crâne grotesque, mâchoires ouvertes sur une mise en garde : « La transmutation tue. » Belle affiche, inutile, déchirée, oubliée. Le scientifique qui officie ici n’en a cure.
Lui.
Vous le voyez ? Non ? Alors laissez-moi vous le présenter. Le Dr Freese. Un nom jadis auréolé de gloire, aujourd’hui symbole de cauchemar. Il se tient devant la console, silhouette voûtée, ricanant comme un dément. Sa blouse blanche lui tombe sur les talons, mais son visage… oh, son visage est une tragédie en soi. La moitié gauche semble avoir fondu, laissant voir la chair nue, les nerfs tordus, et un œil exorbitant qui pulse d’une lueur verte maladive. La droite conserve un semblant d’humanité, mais déformée par une verrue au nez et des dents noircies, éparpillées comme un jeu de hasard cruel. Son crâne, chauve sur le sommet, est ceinturé de cheveux gras collés autour de ses oreilles. Un moine déchu, voilà ce qu’il ressemble à être.
Je me souviens de lui maintenant. J’ai lu son nom dans les journaux. Un prodige autrefois, diplômé en biologie moléculaire à seulement vingt-trois ans. Puis, la folie. Sa première transmutation, sur lui-même, avait détruit une partie de son crâne, rongeant son cerveau, ouvrant la porte à une démence irrémédiable. Après cela, il franchit toutes les limites : ses parents transformés en cobayes, ses expériences ratées accumulées, ses obsessions morbides qui finirent par forger sa réputation. C’est à cause d’hommes comme lui que la Loi Mortymis vit le jour.
Et maintenant, il est là, prêt à répéter l’irréparable. Je l’entends ricaner. Ce rire… c’est une lame rouillée qui grince contre le verre de mes os. Aucun mot n’en rendra justice. Il se redresse lentement, sa main tremblante se dirige vers un bouton rouge massif, placé au centre de la console.
— « Cette fois… j’ai bien calculé ! »
Sa voix se brise dans un éclat de rire hystérique. Son doigt s’abat sur le bouton.
Et la machine s’éveille.