Chapitre 1 - Cecilia
Chapitre 1 - Cecilia
Windansea Beach, La Jolla, San Diego
Le chuchotis des vagues se fraye un chemin, comme chaque matin, à travers le silence absolu qui s’étend dans la villa. Je prends quelques instants pour contempler l’océan Pacifique qui s’agite au loin, mon habituelle tasse de thé au citron à la main. Le soleil s’est levé il y a une heure à peine, mais mon téléphone croule déjà sous les notifications. J’en désactive les vibrations, profitant de ces quelques précieuses minutes de calme qui m’aident à débuter chaque journée.
L’immense baie vitrée devant laquelle je me trouve laisse déjà entrer quelques rayons de soleil. La villa dans laquelle je vis depuis maintenant trois ans en est presque entièrement recouverte, et je ne me lasserai jamais de la vue qu’elles m’offrent. Les plages de La Jolla s’étirent au loin, à perte de vue, et les voir si souvent m’aide un peu à oublier que je ne peux presque jamais les fouler.
Un coup d’œil rapide vers ma montre m’indique qu’il est sept heures, et que ma journée de travail vient officiellement de commencer. Gerald, le peintre et carreleur attitré de l’entreprise, me retrouve à la nouvelle villa dans une demi-heure pour finaliser d’ultimes détails avant le début du chantier. Les couleurs de peinture sont choisies, les faïences aussi, et je trépigne intérieurement à l’idée de voir ce nouveau projet enfin achevé.
Sept heures douze. Alors que j’attrape mes clés de voiture sur le comptoir du bar, mon écran de téléphone s’allume au creux de ma main, et l’un des six messages reçus ce matin attire mon attention.
Toujours ok pour qu’on arrive dans l’aprem ?
Je fronce les sourcils, puis mes paupières se ferment quelques secondes. Dans le tumulte de ces derniers jours, entre le chantier, les départs et les arrivées dans les locations qui s’enchaînent à la période la plus chargée de l’année, j’en avais oublié Miles. Mes lèvres se pincent, je soupire, et finis par liker son message en guise de réponse. Il devra s’en contenter.
Dix minutes plus tard, je me gare dans l’allée pavée qui mène tout droit à cet escalier majestueux que j’ai fait construire au printemps. Cette villa que j’avais achetée vieillissante laisse désormais largement paraître la modernité que j’ai voulu lui apporter. Je contemple un instant sa façade, satisfaite d’avoir préféré conserver le lierre qui recouvrait toute la bâtisse. Cet éclat de verdure lui donne du cachet, et un petit côté vieille demeure aristocratique, tandis que l’intérieur promet déjà d’être des plus luxueux.
En haut des marches, un homme d’une cinquantaine d’années aux cheveux grisonnants m’adresse un petit signe de main.
— Gerald, le salué-je poliment en m’approchant du perron.
— Cecilia, me sourit-il en hochant la tête.
Gerald me connaît depuis que j’ai cinq ans. S’il a surtout travaillé pour mon père, il est resté à mes côtés lorsque j’ai repris les rênes de l’entreprise. Je le considère comme un ami de la famille plus qu’autre chose, et c’est le seul employé avec lequel je m’autorise quelques familiarités.
— On reste sur ce qu’on a dit. Vert sauge pour la chambre du fond à l’étage. Par contre, on va éclaircir la teinte qu’on a sélectionnée la dernière fois ensemble, annoncé-je.
Quelques heures plus tard, après avoir refait le tour des douze pièces de la villa, nous nous quittons enfin, non sans être revenus sur bon nombre de couleurs et de décisions prises au magasin de bricolage la veille. Le soleil est à son zénith lorsque je suis enfin prête à retrouver ma propre villa pour une rapide pause déjeuner. Avant de démarrer, je crée un rappel sur mon téléphone. Clés pot avant de partir. Si Miles et son colocataire décident d’arriver avant dix-huit heures trente, je ne garantis pas d’avoir bouclé les trois arrivées qui sont prévues cette après-midi.
Sans que je ne m’en aperçoive, mon cerveau dresse un rapide bilan des tâches qu’il me reste à accomplir pour aujourd’hui. L’une des trois familles qui ont prévu d’arriver avant ce soir a payé un supplément pour un package d’accessoires mis à leur disposition dès leur arrivée. Je dois impérativement commencer par ces achats dès que j’aurais fini de manger. Je pourrais même y aller maintenant, mais… Impossible de dire si c’est mon ventre qui gargouille qui vient de me convaincre d’arrêter le moteur, ou si c’est la présence d’une autre voiture déjà garée à ma place habituelle qui m’empêche de faire demi-tour. L’immonde Jeep Cherokee rouge - enfin, aux trois-quarts, si l’on fait abstraction d’un rétroviseur beige et du coffre bleu - de Miles trône fièrement dans mon allée. Mon petit frère se lève pour m’accueillir, et je le serre dans mes bras avant même d’avoir pu entendre la portière de ma Volvo claquer.
— Dans l’aprem, hein ? dis-je en plissant les yeux tout en m’écartant de lui.
Miles hausse les épaules, et un sourire éclatant fait étinceler ses yeux bleu foncé. Impossible de ne pas voir le lien de parenté entre nous. Son regard malicieux me ramène vingt ans en arrière, et je repense avec nostalgie à ce petit garçon intrépide qui a grandi à mes côtés. Désormais, les trois années qui nous séparent paraissent imperceptibles, et mon cœur gonfle un peu dans ma poitrine alors que je constate que nous sommes plus proches que nous ne l’avons jamais été.
— Tu sais quoi ? Ren et moi, on s’est rendus compte qu’on n’avait pas grand chose à remballer, finalement. On s’est levés beaucoup trop tôt pour rien du tout, grommelle-t-il en frottant ses cheveux déjà ébouriffés.
Soren. Je ne l’ai vu qu’en photo, et la seule et unique fois où j’ai entendu Miles parler de son colocataire, c’était pour nous le présenter. Il y a deux ans, il a emménagé avec lui dans un petit appartement au centre de San Diego, où Soren vivait déjà depuis quelques mois. Depuis, ni mes parents, ni moi, n’en avons entendu parler. Miles est adorable, mais parfois, je me dis qu’il pourrait très bien mener trois vies différentes à la fois, je n’en aurais pas la moindre idée.
Le fameux colocataire s’est levé du muret bordant mon allée sur lequel il s’était installé, et s’avance vers moi d’un pas nonchalant.
— Enchantée. Cecilia, ajouté-je en acceptant la main qu’il me tend.
Soren me fixe un instant, comme s’il s’apprêtait à me poser une question. Je le regarde, curieuse, puis recule légèrement. Sous le soleil de midi, ses cheveux châtains paraissent presque dorés, et ses yeux sont de la même couleur, un mélange d’ambre et de noisette que je n’avais jamais vu auparavant.
— Ravi de faire ta connaissance. Miles m’a beaucoup parlé de toi, lance-t-il en fourrant ses mains dans ses poches.
J’acquiesce d’un hochement de tête, puis lève un sourcil interrogateur vers mon petit frère. Je l’adore, mais je n’y crois pas une seconde. Miles et moi vivons des vies diamétralement opposées, si l’on en croit nos activités respectives. La vie d’artiste qu’il mène depuis sa majorité est un sujet de discorde fréquent, qui continue à alimenter les discussions lors des repas de famille.
— Je nous commande quelque chose à emporter pour le déjeuner, annoncé-je. Je vais devoir repartir vite, vous devrez sûrement finir sans moi.
J’ouvre la porte d’entrée, accueillant ainsi officiellement mes deux nouveaux colocataires pour les quelques semaines à venir. Miles et Soren passent devant moi, et je vois le regard de ce dernier parcourir les murs et le plafond. Avec son pantalon en velours, d’une couleur à mi-chemin entre le vert forêt et le kaki, Soren est l’image parfaite que l’on se fait du coloc de son petit frère artiste. De ce que je sais, ils se sont rencontrés à la fac, et se sont liés d’amitié depuis. Évidemment, j’aurais préféré que leur propriétaire ne les mette pas dehors avec seulement une semaine de préavis, mais lorsque Miles m’a demandé de l’aide, je n’ai pas pu refuser.
— Je vous montre vos chambres ce soir, j’ai un planning chargé cette après-midi. D’ici là, restez en bas, je préfère vous faire visiter moi-même.
Pas de réponse. J’imagine que Miles est habitué à mes manies, et qu’il ne relève pas. Soren, de son côté, me regarde avec la même curiosité que tout à l’heure, devant la porte d’entrée. Il s’imagine peut-être un tas de choses. Sur moi, sur cette maison. Ça ne serait pas étonnant, et j’y suis habituée. A mon âge, rares sont ceux qui possèdent une villa à seulement quelques mètres de l’océan, dans l’un des quartiers les plus riches de San Diego. Je n’aime pas m’en vanter, et je préfère même éviter d’avoir à m’étaler à ce sujet.
— C’est sympa, chez toi. Merci.
La voix de Soren résonne entre les murs de l’immense pièce à vivre. C’est la première fois qu’on utilise cet adjectif pour décrire mon intérieur, et je ne suis pas sûre de savoir quoi lui répondre. Alors, je lui adresse un sourire un peu pincé avant de consulter le détail de ma commande UberEats. Les trois bowls hawaïens nous seront livrés dans moins d’un quart d’heure, ce qui me laisse le temps de revoir ma to do list et ma liste de courses pour les nouveaux clients.
Le nez plongé au-dessus de mon bloc-notes, je n’entends plus le chuchotis des vagues, mais bien le bruit des deux paires de chaussures qui claquent, allant et venant depuis l’extérieur. C’est ok, Cee. Soren et Miles ne rangeront leurs affaires qu’une seule fois, et, franchement, ça n’aurait aucun sens, ils ne vont pas se déchausser à chaque fois qu’ils font entrer un nouveau carton dans le hall.
Je me replonge dans ma liste. Bouées pour les enfants, kit de jeu pour le sable, en bois et en métal. Pas de plastique. Champagne pour les parents, trois marques suggérées. Je prendrai la plus chère. Jeu de… Un sursaut me fait presque décoller de la chaise de bar sur laquelle je me suis installée, accoudée à la table qui relie la cuisine ouverte et la salle à manger. Le coupable ? Rien d’autre que le rire franc et sonore de Soren, qui pose son quatrième carton juste devant l’escalier en bois massif qui mène à l’étage. Mon rez-de-chaussée fait plus de cent mètres carrés, et il pense que c’est l’endroit le plus judicieux pour entreposer ses affaires ? Respire. Jeu de cartes. Non, ce n’était pas ça. Jeux de société ? Où est-ce que j’en étais ?
Agacée, j’ouvre ma boîte mail pour vérifier à nouveau les demandes de cette famille exigeante et visiblement très riche. Jeu de Mölkky ? Le Target du coin a vraiment intérêt à en avoir, sinon, je vais me retrouver à faire un marathon entre les boutiques de jeux et de jouets de San Diego, et ça n’est pas dans mes plans.
— Mais c’est qu’on est dans les temps, Ren ! La caisse est vide, et c’est déjà l’heure de manger.
Miles brandit le sac en carton qui contient notre repas, et Soren s’empresse de le rejoindre à table. Mes doigts s’agitent sur le bar en bois. Ni lui, ni mon frère ne se sont lavé les mains, et leurs chaussures n’ont pas trouvé la petite place que je leur ai faite dans le joli meuble prévu à cet effet. De là où je suis, je vois même une feuille accrochée sur le tee-shirt blanc de Soren. J’inspire profondément. Si je décidais de remettre les points sur les i maintenant, je passerais pour la grande sœur la plus pénible du pays. Heureusement, je n’en ai pas grand chose à faire.
— Les garçons ?
Soren se retourne, la bouche pleine de riz. C’est qu’aucun des deux n’aurait pensé à m’attendre, en plus. Miles réalise leur erreur et tape sur la main de Soren, qui lâche sa fourchette en bois aussi sec.
— Je reviens ce soir. Plus de cartons au milieu, chaussures rangées, et vaisselle faite si vous préparez à manger.
— Bien sûr, Cee. Pardon, répond Miles d’un air coupable.
Soren s’excuse à son tour, poliment, et je me sens à la fois terriblement envahie par ces deux invités sans manières, mais aussi un peu électrisée par la réaction que j’ai suscitée chez eux. Mes règles vont devoir être les leurs, s’ils veulent rester.
J’attrape mon poke bowl au fond du sac, leur adresse un sourire forcé et file vers ma voiture. Si je ne trouve pas ce foutu Mölkky dans le premier supermarché de ma liste, je sens que je peux dire adieu à ma pause repas.