Repas avec une star

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Summary

Elle voulait seulement dormir une heure. Il voulait seulement respirer loin des projecteurs. Mais quand Mélina et Liam se rencontrent, leurs solitudes se reconnaissent. Et dans un monde prêt à broyer l’un comme l’autre, aimer devient leur plus grand risque… et leur seule vérité. Et tout ça à cause d'un concours radio gagné sans faire exprès.

Genre
Romance
Author
Genaydre
Status
Complete
Chapters
23
Rating
5.0 4 reviews
Age Rating
13+

1


Mélina

Je m’appelle Mélina Dupré, et j’ai vingt-sept ans. Je vis au troisième étage d’un immeuble qui grince comme un vieux navire échoué au milieu d’un quartier qui n’a jamais su choisir s’il voulait être cosy, un peu bohème, ou juste franchement délabré. Probablement un mélange des trois. Les murs sont fins, les radiateurs capricieux, l’escalier gémit à chaque marche comme s’il suppliait qu’on le laisse mourir en paix… mais c’est chez moi. Mon refuge, mon cocon, mon minuscule royaume de trente-et-un mètres carrés.

L’appartement est modeste : une pièce principale avec un vieux parquet blond qui a gardé en mémoire toutes les chutes, les meubles déplacés, les danses improvisées lors de soirées trop solitaires. Une kitchenette qui a l’air de toujours bouder, un canapé-lit gris souris qui sert de lit, de bureau et parfois de table. Et une fenêtre — une seule — qui donne sur la rue principale.

Certains trouveraient mon quotidien terne ou banal, mais moi, il me va. Je ne m’en plains pas : c’est simple, c’est stable, et surtout c’est à ma mesure. Je n’ai pas d’ambition démesurée, pas d’ego flamboyant, pas de rêve de célébrité ou d’aventures extraordinaires. Je me contente de vivre bien, et je trouve que c’est déjà pas mal.

Chaque matin, vers 6h30, j’entends la boulangerie d’en face soulever son rideau de fer dans un bruit métallique reconnaissable entre mille. Ensuite viennent l’odeur du pain chaud, puis celle des croissants encore gonflés d’un beurre trop généreux. Le vent transporte aussi l’arôme du café fraîchement moulu du petit torréfacteur deux boutiques plus loin. Je pourrais presque me réveiller sans réveil, uniquement au parfum de la rue.

Ma vie, c’est ce quartier-là : un mélange de façades un peu défraîchies, de commerces tenus par des gens qui sourient parce qu’ils aiment ce qu’ils font, pas parce que ça rapporte beaucoup. On est loin du centre-ville chic, mais on y trouve quelque chose que je préfère mille fois : une simplicité sans prétention.

Et moi, dans tout ça ? Je suis serveuse au Café des Marronniers, un établissement qui n’a de marronnier que le nom, parce qu’il n’y en a pas un seul dans un rayon de trois kilomètres. Mais l’ambiance y est chaleureuse, presque familiale, avec des tables en bois verni, des chaises dépareillées qui ont chacune une âme différente, et des plantes vertes dont personne ne sait vraiment qui s’occupe mais qui continuent de survivre miraculeusement.

J’y travaille depuis trois ans. C’est le genre de lieu où les habitués ont leur propre tasse, leur propre table, et parfois même leur propre coussin. Je connais leurs commandes par cœur : — Monsieur Lefèvre, son café allongé sans sucre mais avec un nuage de lait. — Lucette, qui prend toujours un chocolat viennois « mais pas trop sucré hein ». — Les lycéens qui débarquent en bande pour un chocolat chaud avant les cours, en prétendant qu’ils sont en retard à cause du bus.

Et puis il y a Gérard, notre patron. La cinquantaine, moustache impeccable, chemise toujours bordée mais jamais repassée, grand cœur derrière une mine bougonne. Avec Gérard, on sait immédiatement où on se situe : il râle, mais il aime ses employés comme ses propres enfants. La première fois qu’il m’a embauchée, il a juste dit : — Tu sais porter trois assiettes d’une main ? J’ai tenté. J’en ai lâché une. Il a répondu : — Parfait, t’es prise. Ceux qui réussissent du premier coup sont trop prétentieux.

Voilà Gérard.

Je passe mes journées à sourire, à servir, à écouter parfois les confidences des clients. Je n’ai pas besoin de carrière brillante ni de salaire mirobolant. J’aime l’idée d’être utile. De faire partie du décor. De rendre la journée de quelqu’un un tout petit peu meilleure avec un café bien préparé ou une blague improvisée.

Ce matin-là, comme tous les autres, mon réveil sonne à 6h15. Je me retourne, grogne un peu, puis me lève en trébuchant sur ma propre paire de chaussures abandonnée dans un coin. Je passe la main dans mes cheveux, qui font toujours n’importe quoi avant un café. Je me regarde dans le miroir de la salle de bain — enfin, le miroir collé de travers contre le mur — et j’essaie d’apprivoiser ma tête du matin. Les cernes sont là, fidèles au poste, mais j’aime bien mon visage même dans cet état-là : doux, pas sophistiqué, juste… normal.

Je me prépare un thé, j’avale une biscotte un peu trop sèche, puis j’attrape mon manteau beige et je descends les trois étages en essayant de ne pas réveiller tout l’immeuble. Mission impossible. L’escalier craque si fort qu’on dirait qu’il proteste à chaque pas.

En bas, la rue sent le pain chaud et l’air froid du matin. Je respire profondément. C’est mon moment préféré.

En marchant vers le café, je croise les mêmes visages : — Le facteur, toujours en train de chanter faux. — L’étudiante en droit qui boit un café dans un gobelet réutilisable en marchant vite. — Le vieux monsieur qui nourrit les pigeons malgré l’interdiction écrite en énorme sur un panneau juste devant lui.

Le Café des Marronniers apparaît au coin de la rue, avec son auvent rouge légèrement usé et ses lettres dorées un peu ternies. Quand j’ouvre la porte, une bouffée de chaleur et d’odeurs familières m’enveloppe : café, brioche, bois ciré. Gérard est déjà là, serrant une tasse entre ses mains.

Ah, Mélina, pile l’heure. T’as l’air réveillée aujourd’hui. — « Je fais semblant, Gérard. » — C’est bien, continue. C’est ce que je fais depuis vingt ans.

La journée commence.

Je mets mon tablier, range les chaises, place les sets de table, fais chauffer la machine à espresso. À 7h15, les premiers clients entrent. À 8h, c’est la cohue habituelle.

J’aime observer les gens. Leurs manies. Leurs petits rituels. Leur manière de se réchauffer les mains autour d’une tasse. Leur façon de se parler, ou au contraire de s’éviter.

Il y a une musique douce en fond, souvent du jazz, parfois des reprises acoustiques. Les conversations deviennent un brouhaha rassurant. On se bouscule, mais on rit aussi. On râle, mais on revient toujours.

À midi, une lumière chaude filtre à travers les vitres, donnant à l’endroit un côté presque cinématographique. Je me dis parfois que si quelqu’un voulait tourner un film sur les petites vies tranquilles qui valent autant que les grandes, le Café des Marronniers serait un décor parfait.

Et moi, Mélina Dupré, je suis là, au milieu. Pas une héroïne. Pas une célébrité. Juste une serveuse qui connaît les gens par leur prénom et qui sert des cappuccinos avec des petits cœurs en mousse quand elle a le temps.

Mais je n’échangerais ma vie contre aucune autre.

En rangeant les serviettes derrière le comptoir, je jette un œil à l’horloge accrochée au mur : il est à peine neuf heures… et pourtant j’ai l’impression d’avoir déjà vécu une demi-journée. C’est toujours comme ça le vendredi. Une sorte d’ambiance électrique qui flotte dans l’air, mélange d’impatience et de soulagement anticipé. Le week-end approche, tout le monde est plus agité, plus bavard, plus exigeant aussi.

Le Café des Marronniers, les vendredis, c’est une ruche. Et moi, je suis une abeille qui tente de ne pas se faire écraser sous la charge.

Mélina, tu peux amener deux chocolats table sept ? — « Oui, j’y vais ! » — Et après tu prends les commandes de la neuf, ils attendent.

Je souffle, mais je souris. On sourit toujours. Sinon on implose.

La porte d’entrée s’ouvre tellement souvent que le petit grelot accroché au-dessus devient une sorte de pulsation, un métronome fou rythmé par le va-et-vient incessant. Les effluves de café se mélangent à ceux des croissants réchauffés, des quiches de midi, du feutre des manteaux encore humides, et des parfums des clientes.

Les tasses tintent, les chaises grincent, les conversations se chevauchent. On dirait presque une symphonie chaotique, mais parfaitement habituelle.

Tu tiens le coup, Méli ? me lance Gérard en passant derrière moi.

Je renverse presque la cuiller que j’étais en train de poser.

— « Comme un vendredi quoi. » — Ah, le vendredi. Il soupire comme si on parlait d’une vieille amie imprévisible. — Je vais faire monter un renfort pour le midi. Jules est disponible. — « Tant mieux. » — Et Sarah vient à 15h. Samedi et dimanche je l’ai mise en journée complète. On va en avoir besoin.

Je hoche la tête. Le week-end, c’est toujours la folie. Les brunchs. Les familles. Les grands-mères qui réclament « un café comme avant ». Les couples qui se disputent à voix basse. Les touristes qui demandent si on a des cappuccinos au lait de soja d’Islande.

Mon jour de repos, c’est le lundi. Et le lundi, j’ai souvent l’impression de me réveiller après une bataille médiévale.

Vers 10h, je commence à sentir une tension familière derrière ma nuque. Ce petit nœud, juste là, qui me prévient que la journée va être extrêmement longue. Pas mauvaise, non, juste interminable. De celles où chaque minute en fait trois.

Je m’étire discrètement pendant que j’apporte des cafés à une tablée de retraités qui refont le monde avec des airs sérieux.

Mademoiselle, vous avez de la tarte au citron aujourd’hui ? — « Bien sûr ! Je vous en apporte une part tout de suite. » — Avec beaucoup de meringue hein. La dernière fois, y’en avait pas assez. — « Je vais convaincre la tarte de faire un effort, promis. »

Ils rient. Moi aussi. Le rire est contagieux, même quand on n’a plus de batterie interne.

À 10h30, la salle est pleine. Plus une table de libre. On a même dû rajouter deux petites tables en terrasse pour compenser.

Les cappuccinos s’enchaînent. Les demandes spéciales aussi. Les « pardon, vous pouvez remettre plus chaud ? »

Et moi, je vole presque entre les tables.

Quand j’arrive derrière le comptoir pour saisir une minute de répit, Gérard me jette un regard mi-amusé mi-désolé.

Tu sais, Mélina… — « Oui ? » — Tu mériterais une médaille. Ou une prime. Ou un massage. Peut-être les trois. — « Je prends la prime et le massage. » — La prime on verra, le massage demande à Jules.

Je rigole. Je n’ai jamais vu Jules masser qui que ce soit. Déjà qu’il a du mal à tenir un plateau droit quand il est stressé.

À 11h, il arrive justement, en coup de vent, le tablier déjà mal noué.

J’suis là ! Désolé pour le retard, le bus—Œh, on s’en fout du bus, l’interrompt Gérard. Va aider Mélina avant qu’elle ne s’évapore.

Jules lève les mains comme un soldat à qui on donne une mission vitale.

Ok ! Je pars sauver le navire !

Je me retiens d’éclater de rire, mais ça fait du bien quand même. À deux, tout devient un peu moins lourd.

Je sens la fatigue de la semaine dans mes jambes, dans mes bras, dans mes tempes. Je sens aussi une forme d’impatience du côté des clients — ce n’est pas de l’agacement, plutôt une tension diffuse, comme si tout le monde voulait accélérer le temps pour déjà être au week-end.

Et moi, j’essaye de maintenir le cap.

À midi pile, une file commence à se former devant la porte. Je n’ai même pas le temps de dire bonjour à ceux qui entrent : tout s’enchaîne, les commandes, les plats chauds, les additions.

Le bruit augmente encore. Les voix montent d’un cran. Le café devient une sorte de bourdonnement constant.

Je sens mon cœur battre plus vite, pas de stress mais d’effort — comme si mon corps se mettait en mode pilote automatique. J’ai déjà été fatiguée, bien sûr, mais là… je sens que ce vendredi va me marquer. Comme si la journée n’en finissait pas de recommencer.

Vers 14h, quand l’heure du rush commence enfin à retomber, j’appuie mes deux mains contre le comptoir, comme pour sentir quelque chose de solide sous moi. La salle se vide lentement. Le silence relatif me semble presque étrange après le chaos.

— « On dirait qu’on vient de survivre à une tempête. » — Les vendredis, c’est ça, répond Gérard en essuyant un verre. — Une tempête régulière. Mais t’es douée, tu tiens le coup.

Je souris, un peu émue malgré tout. J’aime ce métier. J’aime cet endroit. J’aime ce rythme, même quand il me fatigue.

C’est ma vie. Et elle me va.

Je n’ai aucune idée que bientôt, elle va complètement changer. Mais ça… ce n’est pas pour aujourd’hui. Aujourd’hui, je suis juste Mélina. Serveuse. Fatiguée, mais contente.

Et prête à affronter la suite de la journée.

Même si celle-ci s’annonce vraiment, vraiment très longue.