De notre sang

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Summary

Camille est un être double. Par son prénom et son physique, elle brouille les pistes. Elle cache un lourd secret qui l'a forcée à être ce qu'elle est : indépendante et méfiante à l'excès. Sa rencontre avec un inconnu, aussi énervant qu'inquiétant, l'oblige à sortir de sa zone de confort jusqu'à découvrir que le monde recèle de secrets aussi lourds, et encore plus stupéfiants que le sien. Elle va décider de se battre, d'abord pour elle même, pour sa survie et sa liberté. Puis, pour celle de ceux qui sont "de son sang", intégrant une réalité pleine de violence, mais aussi d'amour, de force et de solidarité.

Status
Complete
Chapters
112
Rating
4.5 2 reviews
Age Rating
18+

La louve déguisée en agneau

Camille possédait une particularité non négligeable dans la vie. Camille était un être double. Camille était bien née fille. Elle avait vécu fille jusqu’à ses 12 ans. Et puis, à la faveur d’un déménagement, et face au constat navrant que le monde était largement plus hostile aux êtres humains de son sexe de naissance, Camille avait décidé d’être un garçon, au moins le temps de se sortir du bourbier où ses parents l’avait malencontreusement jetée en mourant prématurément. Comment en était-elle arrivé là ? Rien de plus simple en vérité.

Les faits étaient les suivants, orpheline à une période de sa vie où il était difficile de faire partie d’un groupe sans sacrifier un ou deux éléments essentiels d’une personnalité en construction, Camille avait échoué dans l’existence mouvementée d’une tante, mère de trois garçons, et épouse d’un homme strict, mais aveugle face aux innombrables stupidités faites par sa progéniture. Sa nouvelle famille n’avait jamais envisagé, ni désiré parmi elle, la présence d’une pré-adolescente de son âge. De « fille unique et choyée », Camille était donc passée à « pièce rapportée », dont on ne savait que faire. Une fille seule. Une fille solitaire.

Son nouvel horizon s’arrêtait aux tours d’une banlieue marseillaise pourrie et abandonnée de tous. Un sombre cloaque dans lequel la police ne mettait les pieds que contrainte et forcée. Une antichambre de l’enfer où le soleil n’était qu’un accablement de plus. Une cité comme il y en avait tant en France, chaleur en moins pour celles plus au nord.

Dès les premiers jours de son premier été là-bas, juste après avoir constaté qu’elle n’était pas particulièrement la bienvenue dans son nouveau foyer, Camille avait été confrontée à l’horreur de naître femme en milieu hostile. Un drame familial avait ébranlé l’immeuble dans lequel résidait sa tante. Le cadavre d’une jeune fille violée et battue à mort, avait été retrouvé dans les caves. La police avait arrêté un voisin et plusieurs de ses amis. C’était affreux. C’était surtout régulier.

Ici, on ne comptait plus les filles enceintes dès le collège, ni celles qui disparaissaient à la faveur de vacances à l’étranger. Et ça, c’était dans le meilleur des cas. Parfois, elles disparaissaient, c’était tout. Personne ne savait rien de plus.

Ce jour-là, et bien malgré elle, Camille avait appris que dans ce genre de cité, quand on naissait femme, il y avait une règle primordiale à ne surtout pas transgresser, une loi gravée dans le faux marbre des cages d’escalier infréquentées, dans les linos usés des couloirs mal éclairés, dans le béton fissuré des parkings déserts : ne rien révéler de ce que la nature vous avait octroyé bien malencontreusement.

Pas de chair tentatrice exposée, pas de joli minois mis en valeur, pas de chevelure ondoyante, pas de beauté sous n’importe quelle forme, pas de coquetterie, ni de désir d’être soi-même. Et même en ne faisant rien de tout cela, il pouvait arriver quelque chose. Il fallait devenir invisible sous peine de devenir une cible, ou alors, apprendre à courir vite.

Dès lors, le sentiment d’injustice faite à son sexe avait pris une place prépondérante dans l’esprit de Camille. Pour se prémunir des dangers qui l’environnaient dont elle avait conscience, et pour tenter de s’intégrer plus facilement à son nouveau foyer, elle décida d’apprendre à se battre, et de changer momentanément de genre.

Cette transformation ne serait que langagière, bien sûr. Camille n’envisageait pas encore sa sexualité. Elle voulait simplement être un garçon pour éviter d’être une proie. Ou au moins, en être une moins évidente, car elle savait bien qu’être un garçon ne mettait pas à l’abri de tous les dangers. Bref, désormais, elle ne serait plus « elle », elle serait « il ». Point barre.

Sa nouvelle famille n’opposa aucune objection et ne ressentit même pas le glissant changement d’attitude de cette enfant discrète, dont personne ne s’occupait réellement. Après tout Camille demeurait Camille. Avec son physique de planche à pain, qu’elle soit fille ou garçon ne faisait pas grande différence.

La gamine apprécia à ce moment-là d’avoir un prénom aussi ambigu, une voix portant sur les graves, et un physique aussi « ingrat ». Ingrat dans le sens où elle n’avait rien des attributs féminins que certaines de ses petites voisines possédaient déjà au même âge. Pour tout dire, elle était même plutôt ravie de n’avoir pas à se préoccuper de seins qui poussent, de hanches qui s’élargissent et de règles qui lui infligent des douleurs mensuelles. D’ailleurs, est-ce que son corps avait décidé de se mettre au diapason de sa volonté ? Peut-être ? Quoi qu’il en soit, tous ces inconvénients n’étaient apparus que tardivement et en des proportions raisonnables, voire même inexistantes en ce qui concernait sa poitrine et ses hanches. L’une, demeurant insignifiante, et les autres, étroites.

Personne ne la connaissant, à part ses cousins, qui étaient tous plus âgés qu’elle et qui avaient tous bien d’autres choses à faire que de se préoccuper de cette cousine qui ne voulait pas en être une, ses premiers pas en tant que membre de la gent masculine, même s’ils avaient été maladroits, n’avaient connu aucun obstacle ou presque.

Il y avait bien eu quelques hésitations, notamment concernant les vestiaires de sport du collège. Hésitations qu’elle avait évacuées d’une manière très simple : elle n’y entrait pas. Elle arrivait déjà en tenue et repartait sans se changer. Elle n’en faisait jamais assez pour être en sueur, de toute façon. Sans compter que sentir comme un poney mort était gage d’une masculinité en devenir pour beaucoup de ses camarades.

Au mitan du collège, elle avait intégré sans difficulté un club d’arts martiaux, ce qui l’avait initiée à l’anatomie masculine bien malgré elle. Sans complexe, certains élèves se changeaient sur les bancs, tandis qu’elle préférait les cabines. Elle, elle avait appris à mettre une coque pour faire illusion et ne s’inquiétait pas du reste. Certains garçons avaient plus de poitrine qu’elle, c’était dire.

Tout au long de son adolescence, Camille avait travaillé, - avec un certain brio, il fallait le reconnaître -, à l’effacement de sa féminité, jusqu’à atteindre un stade où ceux qui l’entouraient, la voyaient comme une entité neutre.

Bien sûr, quelques filles lui avaient fait les yeux doux. Mais rien d’impossible à repousser sans incident. Camille savait donner l’impression d’une méprisante indifférence. En revanche, l’inverse avait été plus problématique, car, oui, elle était tombée amoureuse, - qui ne serait pas tombé sous le charme de cet Ibrahim aux yeux d’un bleu azuréen ? -, mais la nécessité de ne rien changer pour le moment à sa situation, avait été plus forte que son cœur larmoyant. Elle avait préféré se concentrer sur ses devoirs, sans négliger d’apprendre à se battre, à cracher aussi loin que ses congénères de lycée, et à jurer tout aussi vulgairement.

Camille avait donc réussi l’exploit de survivre sans que personne ne l’envisage comme une possibilité. Jusqu’à ses 16 ans, ça avait plutôt bien fonctionné dans l’ensemble. Et puis, elle avait eu 17 ans, et ce qu’elle redoutait était arrivé.

Comment Alfredo avait-il su que Camille était une fille ? Elle l’ignorait encore. S’était-elle involontairement trahie ? Son jeu était si bien rodé à cette époque que c’était fort peu probable. L’un de ses cousins avaient-ils parlé ? Peu probable aussi, puisque deux d’entre eux avaient déjà quitté le nid et que le dernier ne frayait pas avec la bande de Roberto. Quoi qu’il en soit, Alfredo, le cousin de Roberto, qui dirigeaient à ce moment-là une petite bande d’abrutis touchant à tout : drogues, armes, chair fraîche, avait découvert que Camille, le gars qui livrait des repas le week-end ; le gars avec qui il tchekait parfois en rigolant ; le gars qu’il enviait un peu, parce qu’il arrivait à rester clean sans trop d’effort, était une « putain de nana ».

La suite avait été un cauchemar dont Camille était sortie avec du sang sur les mains, et une volonté farouche de disparaître. Ce qu’elle avait fait, puisque grâce à ses résultats, et le foyer modeste dont elle était issue, elle avait réussi à décrocher une bourse pour une université parisienne prestigieuse, et une chambre universitaire, qui l’était beaucoup moins.

Quand elle était partie durant l’été juste après son bac, juste après « l’incident », elle avait songé à ces filles dont on lui avait parlé quand elle était arrivée dans la cité. Ces filles qui disparaissaient du jour au lendemain. Est-ce qu’elles avaient fait comme elle ? Elle aurait aimé l’espérer. Quand elle songeait à Alfredo et son pote ; à ce qu’ils auraient pu lui faire ; à ce qu’elle, elle leur avait fait, elle ne se faisait pas trop d’illusions. Certaines caves pouvaient être de véritables tombeaux qui s’abreuvaient des sacrifices obtenus dans les larmes et le sang.

Après son arrivée à Paris, face à la folle insouciance des étudiants, Camille avait d’abord cru que tout changerait. Mais ici comme ailleurs, lorsque la nuit reprenait ses droits, même si les rues étaient mieux éclairées, plus vastes ou animées, il demeurait suffisamment d’obscurité pour que le crime prospère. Il revêtait un visage différent et s’affichait moins le jour, mais il était là. Personne n’était à l’abri, et il était très facile de voir basculer son existence dans un cauchemar sans fin. Camille était restée attentive.

C’était donc en étant consciente de la fragilité des choses que, depuis presque un an, Camille apprenait une autre partition de la vie. Elle n’était plus cette fille qui se débattait pour survivre dans la cité, bouche sombre et mortelle, broyeuse d’innocence. Elle était une autre, plus légère, au passé enfoui, à défaut d’effacé. Elle s’était sentie moins oppressée. Elle avait appris à respirer différemment.

Pourtant, elle n’avait pas abandonné son jeu de dupe. Elle avait continué à jouer sur l’ambiguïté de son apparence. C’était pratique. Elle n’annonçait rien, laissait faire l’imagination de ses interlocuteurs, précisait si on le lui demandait, ce qui était rarement le cas.

Elle était tantôt fille, tantôt garçon, en fonction des besoins. Par exemple dans le restaurant de M. Shitake, elle était Camille, LE serveur. Camille, l’étudiant qui sortait les poubelles et faisait la plonge. Camille.

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