Bienvenue au label
Joyeux Noël au label
Julien
Les portes du label sont officiellement ouvertes, même si nous avions déjà commencé à investir les lieux, ça n’était pas officiel comme ça l’est aujourd’hui. Avec Nathalie, nous venons d’emménager dans notre nouvelle maison. Pour la première fois, je vais organiser une fête de Noël gigantesque avec les membres de mon groupe, de mon label, ma femme, mon fils et mes petits-enfants, tous réunis, entourés de tous leurs amis. L'odeur du pin, des épices et du neuf emplit l'air. C’est le cœur joyeux que je déambule dans les couleurs de la fête.
Félix me rejoint, tout aussi heureux, main dans la main avec l’homme de sa vie, l’un de mes plus fidèles amis.
— Vous allez bien les jeunes mariés ? Je les taquine. Personne n’aurait cru qu’ils s’uniraient aussi rapidement.
Félix embrasse Christophe sans retenue, ce qui fait glousser ma femme.
— Tellement adorable de vous voir ensemble. Mais tenez-vous, il y a des enfants dans le coin.
Au même instant débarque ma petite-fille Chloé, et son petit frère Clovis qui trottine derrière elle.
Diego, le fils de mon collègue Mike, entre à son tour dans les locaux. En plus d’être talentueux sur scène, c’est un redoutable manager qui travaille d’arrache-pied avec Félix. Ensemble, ils mèneront cette société très loin.
Je manque de m’étrangler et me précipite vers elle lorsque je remarque les yeux écarquillés de Chloé qui dévisage amoureusement Diego. Ni une ni deux, je ne peux me retenir de la prendre dans mes bras pour l’éloigner. Tout le monde éclate de rire. Sauf Nath.
Elle se fige, ses pupilles s'élargissent et son regard devient étrangement absent. Une boule d’angoisse naît en moi, je déteste cet instant. Je la rejoins, l’effleurant du doigt. Elle revient à elle avec un léger sursaut, puis me sourit, secouant légèrement la tête pour me rassurer. Ouf.
— Préparons le repas ! lance-t-elle soudainement.
— Tu veux bien me rendre ma fille s’il te plaît.
Dan ne me laisse pas le temps de poser Chloé. Il la serre dans ses bras. À ses côtés, ma belle-fille Érika rattrape Clovis avant qu’il ne tombe.
— Viens là, mon ange.
Elle le récupère et le prend dans ses bras, m’embrassant sur tout le visage. Cette vision de ma famille attendrit mon cœur de vieille star. Rien de ma carrière ne m’a apporté autant de joie.
— Qui m’aide pour le repas ? claironne ma dulcinée.
— Moi, lève la main Érika.
Amélia et Magalie arrivent pour nous aider.
— Tant mieux. J’ai mes copines qui ne vont pas tarder. Rajoute Nathalie. Ça va être une sacrée soirée.
— Oui. Répond Chloé dans les bras de son père qui fixe toujours Diego.
Je grogne. Nathalie s’approche de moi.
— Que veux-tu qu’elle fasse à son âge ? Laisse-la rêver.
Je lève les yeux au ciel.
— Tu auras tout le temps de t’inquiéter, enfin, surtout Dan. Crois-moi.
Je fronce les sourcils.
— Toi, tu me caches des choses.
Nathalie rit.
— Mais bien sûr, comme toujours. Allez, je te laisse, j’ai du pain sur la planche.
Nathalie va pour récupérer Chloé, mais elle refuse de la suivre.
— Je veux aller au studio de papy pour chanter.
— Ok, répond Érika, mais tu es sage. OK ?
— D’accord ! dit-elle avec son petit air de chipie.
— Tu veux être chanteuse ? lui demande Diego.
Elle le scrute sans timidité.
— Non, danseuse comme Érika.
— Ok.
Elle reprend rapidement le fil de la conversation en nous bluffant.
— Et toi ? Quand prendras-tu enfin le micro pour être à ta juste place ?
Silence complet dans la salle. Nathalie tousse, quelque peu embarrassée. J’écarquille les yeux.
— Attends, elle est comme toi ?
Ma douce chérie, embarrassée, secoue légèrement la tête.
— Uniquement pour les personnes avec qui elle est liée.
Je fronce les sourcils.
— Quoi ?
Je suis à deux doigts d’hurler. Diego est sans voix, il a du mal à reprendre son souffle. Puis il la dévisage. Chloé continue à le fixer.
— Toi et moi, nous aurons beaucoup de moments comme celui-ci, et d’autres où nous allons nous prendre la tête, alors habitue-toi.
Le choc secoue Diego.
— Attends. C’était quoi ça ?
Dan éclate de rire.
— Tu n’es pas dans la merde. J’ai grandi avec une femme qui était comme elle. Maintenant, j’ai une fille comme ma mère. Médium.
— Médium. Répète Diego.
Je lui réponds.
— Oui, une vraie.
Nous nous rendons tous dans le studio d’enregistrement où les poulains attendent. Tout le monde a repris une conversation normale. Sauf Diego, qui s’est renfermé comme une huître.
Chloé fonce vers le micro et se met à chanter. Vu la voix cristalline qui s’élève, tout le monde se tait. Elle a ce don incroyable d’avoir une voix placée et faite pour le chant.
Seul Diego fait une grimace qui me surprend, lui qui a l’oreille absolue. Je suis convaincu qu’elle pourrait avoir une belle carrière plus tard à force de travail.
— Continue à danser, tu ne pourras pas faire carrière dans la chanson.
Ma petite-fille éclate de rire. Je m’approche de Diego pour comprendre sa réaction.
Il me fixe et, sans sourciller, me répond presque froidement.
— Ne la pousse pas aussi jeune. Sa voix est belle, pure et impeccable, mais aussi fragile que du verre.
— Que veux-tu dire ?
— Je ne suis pas médium comme elle, mais j’ai mon don à moi. Ses cordes vocales sont fragiles, elle doit les préserver.
— Comment ?
Je reste sans voix, interloqué par ses mots qui résonnent en moi.
Diego ne m’en dit pas plus, il s’éloigne pour donner quelques conseils à nos poulains.
La main de Dan se pose sur mon épaule.
— Tout va bien ? Sa voix légèrement inquiète me réchauffe.
— Oui, et toi, mon grand ?
— On peut dire ça. Je voulais te remercier de rendre ma mère heureuse.
Les bras m’en tombent comme souvent avec Dan. Nous nous rapprochons même si c’est encore compliqué.
— Ne me remercie pas pour quelque chose de naturel. J’ai à te parler, suis-moi.
J’entraîne mon fils hors du studio. Dan a les mains dans les poches, il appréhende ce que je vais lui annoncer.
— Tu vas me demander l’autorisation pour l’épouser ? C’est ça ?
Je reste bouche bée face à mon fils.
— Oui. Je penche la tête légèrement sur le côté pour le dévisager.
— C’est si évident que ça ?
— Ouais.
Il a l’air légèrement agité, ce qui fait battre mon cœur d’appréhension.
— Tu vas t’y opposer ?
Ma question a l’air de le surprendre. Me suis-je trompé ?
— Non. Bien au contraire. Il passe sa main sur son visage d’un geste nerveux.
— C’est… J’ai du mal à le formuler. Elle en sera très heureuse. C’est évident.
— Pourquoi ai-je l’impression que ça te dérange ?
Il hausse les épaules.
— C’est la première fois que j’ai une famille complète pour les fêtes.
Il a lâché ces mots tellement doucement que j’en frissonne.
— Je m’inquiète pour Chloé et Érika en ce moment. Je n’aimerais pas que la mère de ma fille refasse surface.
Son aveu me laisse interloqué. Nathalie m’a rapidement raconté l’histoire de la mère de la petite, qui l’a volontairement abandonnée.
— Que crains-tu exactement ?
Dan hausse légèrement les épaules, marche quelques pas dans le couloir.
— J’ai peur que ça ne blesse Érika en premier lieu. Chloé est sa fille. Et Chloé, je ne sais pas trop. Elle parle de sa mère biologique avec Érika parfois. Elle a peur qu’elle vienne en quelque sorte la kidnapper. Elle a fait des cauchemars en ce sens il y a quelques semaines.
— Dan. Ma voix se veut apaisante. J’ai un doute que cette femme réapparaisse d’aussi tôt, mais si un jour ça se passe, nous y ferons face tous ensemble. Tu n’es pas seul. Je peux engager les meilleurs avocats et vous envoyer à l’autre bout du monde pour vous cacher, s’il le faut.
Dan rit légèrement.
— Merci de m’écouter.
Son soulagement me fait lever un sourcil.
— Dan. Je n’ai pas été là pour toi. Mais ce n’est plus le cas maintenant. Tu peux compter sur moi.
Je m’approche de lui et le serre dans mes bras pour la toute première fois depuis ma vie.