Dos Au Mur

All Rights Reserved ©

Summary

Une nuit, un concert, une rencontre qui n’aurait jamais dû aller plus loin. Mayari Cárdenas pensait n’accepter qu’un simple travail. Elle en repart avec des émotions qu’elle n’avait pas prévues… et le souvenir d’un homme insaisissable, aussi attirant que secret. Ce qu’elle ignore encore, c’est que derrière ce regard fuyant se cache un monde qui pourrait la briser. Quand la réalité refait surface, les non-dits s’accumulent, les choix deviennent lourds de conséquences et l’amour se heurte à des forces bien plus dangereuses qu’il n’y paraît. Entre faux-semblants, loyautés fragiles et menaces invisibles, Mayari devra apprendre que certaines rencontres ne laissent jamais indemnes.

Genre
Romance
Author
emmhrv
Status
Complete
Chapters
44
Rating
5.0 1 review
Age Rating
18+

Chapitre 01 - Mayari

Le grésillement statique de l’oreillette en plastique transparent se mêle soudainement à la clameur urbaine qui monte depuis le trottoir, me tirant brutalement de mes pensées. Je porte la main à mon oreille gauche pour ajuster ce dispositif inconfortable qui me scie le cartilage depuis déjà deux heures. C’est un geste devenu presque mécanique, un tic nerveux que je ne contrôle plus et qui trahit mon impatience. Je profite de ce mouvement pour redresser le col de ma veste noire synthétique, un vêtement trop large pour moi, mal coupé au niveau des épaules, et floqué d’un « STAFF » en lettres capitales blanches dans le dos. Cet uniforme me fait ressembler à une ombre anonyme au milieu de la ville lumière, une silhouette interchangeable chargée de faire régner l’ordre.

L’air du soir commence à se rafraîchir sérieusement sur ce boulevard parisien. Une brise légère, chargée d’une humidité poisseuse typique de cette fin de saison en France, vient lécher ma nuque dégagée. Elle contraste cruellement avec la chaleur lourde, familière et enveloppante de mes souvenirs colombiens qui me hantent parfois quand la fatigue s’installe. Là-bas, à cette heure, le ciel s’embrase de teintes orangées et violacées au-dessus des montagnes ; ici, il semble plutôt s’éteindre doucement, virant au gris acier, absorbé par la pollution lumineuse des lampadaires jaunâtres et des enseignes au néon qui clignotent frénétiquement. Je frissonne, mais ce n’est pas seulement dû au froid qui s’insinue sous mes vêtements. C’est cette sensation persistante d’être étrangère, d’être une pièce rapportée dans un puzzle complexe dont je ne maîtrise pas encore tous les contours.

Devant moi, la file d’attente s’étire tel un serpent disloqué et bruyant, ondulant sur plusieurs centaines de mètres le long des barrières métalliques Vauban que l’équipe technique a installées plus tôt dans l’après-midi. C’est une marée humaine hétéroclite, une masse compacte d’adolescents et de jeunes adultes, vibrant d’une impatience électrique qui semble faire trembler le bitume sous leurs pieds impatients. J’observe cette agitation avec une distance professionnelle, presque clinique, comme si je regardais un documentaire animalier sur une espèce curieuse dont je ne parle pas la langue. Je suis là, physiquement présente, mes bottes de sécurité coquées bien ancrées dans le sol, les mains jointes dans le dos dans une posture d’autorité feinte qu’on m’a enseignée lors de ma brève formation, mais mon esprit flotte ailleurs. Il navigue entre les listes de choses à faire qui s’accumulent sur mon bureau d’étudiante, les calculs mentaux angoissants pour les prochains virements à envoyer à ma famille à Bogota, et la fatigue physique qui s’installe insidieusement dans mes jambes et le bas de mon dos.

— Ça va chauffer ce soir, Mayari, lance une voix enjouée à ma droite. Regarde-les, ils sont prêts à démonter les barrières avant même l’ouverture des portes. C’est de la folie pure, j’adore ça !

Je tourne la tête vers Laura, ma collègue pour la soirée. Laura est une fille du coin, bavarde, aux cheveux teints d’un blond polaire qui jure un peu avec ses racines châtain foncé, et qui semble puiser une énergie inépuisable dans l’excitation ambiante. Elle mâchouille un chewing-gum à la menthe avec une régularité de métronome, faisant claquer la gomme entre ses dents, ses yeux pétillants fixés sur la foule mouvante. Contrairement à moi, qui vois cette mission comme une simple nécessité alimentaire, une case à cocher pour payer mon loyer exorbitant et mes études, Laura semble vivre l’événement par procuration. Elle absorbe l’adrénaline des fans comme si elle allait elle-même monter sur les planches ce soir, se nourrissant de leur hystérie collective.

— Tant qu’ils restent derrière la ligne jaune et qu’ils ne sortent pas d’objets tranchants ou de bouteilles en verre, ça me va, je réponds d’une voix calme, teintée de cet accent chantant qui trahit mes origines et que je ne cherche même plus à gommer tant il fait partie de mon identité. Je veux juste que les trois prochaines heures passent vite. J’ai un partiel de droit constitutionnel à réviser demain matin et mes pieds commencent déjà à me lancer. Je crois que je ne sens plus mon petit orteil droit, il a dû déclarer forfait il y a vingt minutes.

Laura éclate de rire, un son perçant qui fait tourner quelques têtes dans les premiers rangs de la file, là où les fans les plus acharnés campent depuis le matin, assis sur des couvertures de survie ou des sacs à dos usés.

— T’es pas drôle, toi, franchement. C’est Sleyko, quand même ! Le mec est en train de tout exploser en ce moment, c’est le phénomène de l’année. T’as pas écouté son dernier son ? Ça passe en boucle à la radio, dans les magasins, partout. Ma petite sœur de quinze ans a failli s’évanouir quand je lui ai dit que je bossais sur sa date ce soir. Elle m’a suppliée, littéralement à genoux dans la cuisine, de lui ramener un autographe ou même une bouteille d’eau qu’il aurait touchée. C’est de la pure idolâtrie, ça me dépasse un peu, mais c’est mignon.

Je hausse les épaules, un mouvement fluide qui fait onduler mes longs cheveux bruns tombant en cascade sur mes épaules, partiellement dissimulés par la casquette noire rigide de l’agence de sécurité qui commence à me gratter le front.

— Sleyko, je répète comme si je testais la sonorité du nom sur ma langue. Non, ça ne me dit rien du tout. Tu sais bien que je ne suis pas très au courant de ce qui se passe ici niveau musique actuelle. Je reste bloquée sur mes classiques latinos, la salsa, le vallenato, le reggaeton de chez moi. Pour moi, c’est juste un nom sur un badge et une foule à gérer. Qu’il chante de la pop, du rap ou de l’opéra, ma mission reste la même : surveiller, fouiller, et m’assurer que personne ne se blesse. C’est du bétail à canaliser, rien de plus.

Je reporte mon attention sur la foule, plissant légèrement les yeux pour mieux distinguer les visages dans la pénombre grandissante. Le nom de l’artiste, Sleyko, s’affiche en lettres gigantesques et stylisées, façon graffiti urbain agressif, sur la façade du Zénith. L’affiche immense le montre dans une posture sombre et étudiée, le visage à demi caché par des mèches de cheveux mi-longs, le regard perçant, défiant l’objectif, le cou couvert de chaînes en or et en argent qui brillent sous les projecteurs artificiels de la rue. Il a l’air de ces garçons que l’on croise dans les rues de n’importe quelle métropole, à la fois arrogants et perdus, mais il y a quelque chose dans ses yeux, même sur ce papier glacé grand format, qui capture l’attention. Je ne peux nier qu’il est beau garçon, avec cette mâchoire carrée et cette aura de mystère savamment entretenue par le marketing, mais cela ne m’impressionne pas outre mesure. J’ai grandi avec des hommes qui jouaient les durs pour survivre dans des quartiers où la vie ne vaut pas cher ; voir cela transformé en spectacle de divertissement me laisse perplexe, voire totalement indifférente. C’est du cinéma. Une posture commerciale pour vendre des disques à des gamines en manque de rébellion.

Un mouvement brusque et désordonné dans la file attire soudainement mon attention et réveille mes réflexes engourdis. Un groupe de jeunes filles, maquillées à outrance, vêtues de tenues légères ; des crop-tops et des minijupes ; malgré la fraîcheur mordante de la soirée, tente de doubler un groupe de garçons plus calmes en jouant des coudes et en gloussant nerveusement. Le ton monte rapidement, des insultes fusent, les voix deviennent aiguës et stridentes. Je soupire intérieurement, décroise les mains et fais un pas en avant, mon visage prenant instantanément une expression de sévérité impassible. C’est le masque que je porte pour travailler, une armure nécessaire pour imposer le respect du haut de mon mètre soixante-dix. Je sais que je dois intervenir avant que l’étincelle ne devienne un incendie ; la foule est une entité volatile, il suffit d’un rien pour que la joie se transforme en agressivité.

— S’il vous plaît, reculez immédiatement ! j’ordonne, ma voix portant suffisamment pour couvrir le brouhaha immédiat sans avoir besoin de crier, projetant une autorité naturelle que j’ai dû apprendre à maîtriser rapidement depuis que j’ai commencé ces missions. On respecte l’ordre d’arrivée. Pas de bousculade, ou on ne pourra pas ouvrir les portes à l’heure prévue. Vous voulez retarder le concert ? Vous voulez rester dehors pendant que les autres rentrent ?

La menace, bien que vide de sens car l’ouverture des portes dépend uniquement de la régie et non de la discipline de la file, a l’effet escompté. La peur viscérale de rater une seconde du spectacle calme instantanément les esprits échauffés. Les filles reculent en bougonnant, lançant des regards noirs aux garçons qui ricanent, mais l’ordre est rétabli. Je reprends ma position initiale, le dos droit, les jambes légèrement écartées, croisant le regard de Laura qui me fait un clin d’œil complice en levant le pouce.

— Tu as le truc, c’est indéniable. T’es peut-être pas fan, mais tu sais te faire respecter. Ton oncle a bien fait de te proposer ce plan, tu as l’autorité dans le sang, ma belle. On dirait que t’as fait ça toute ta vie.

— Mon oncle avait surtout besoin de personnel fiable parce que deux de ses gars l’ont lâché à la dernière minute pour un autre contrat mieux payé, je rectifie avec un demi-sourire désabusé. Et moi, j’avais besoin d’argent rapidement. C’est du donnant-donnant. Mais je ne compte pas faire carrière dans la sécurité événementielle toute ma vie, crois-moi. C’est juste... temporaire. Une étape nécessaire.

Une étape. C’est ce que je me répète chaque soir en enfilant cet uniforme qui sent le polyester bon marché et la transpiration des autres. Une étape. Depuis mon arrivée en France, ma vie est une succession d’étapes, de petits boulots précaires, d’ajustements culturels constants et de démarches administratives interminables qui me donnent la nausée. Je porte en moi l’espoir tenace d’une vie meilleure, celle pour laquelle j’ai quitté ma Colombie natale, laissant derrière moi une partie de mon cœur et une famille qui compte sur moi pour survivre. Chaque euro gagné ce soir, à piétiner le trottoir froid devant une salle de concert bruyante, est un pas de plus vers la stabilité, vers la possibilité d’envoyer un peu plus d’argent à ma mère, et peut-être, un jour, de me construire quelque chose de durable ici, loin de la peur et de l’incertitude.

Mon téléphone vibre contre mes côtes, caché dans la poche intérieure de ma veste, tout contre mon cœur. Je jette un coup d’œil furtif à l’écran fissuré en le dissimulant au creux de ma main pour que le superviseur ne le voie pas : c’est Alejandro. Un message court, comme à son habitude : « Tout va bien ? Fais attention à toi ce soir. Il y a du monde ? Appelle-moi quand tu as fini, peu importe l’heure. »

Un sourire sincère et fugace adoucit mes traits tirés. Alejandro Vargas. Mon ami d’enfance, mon pilier, mon protecteur autoproclamé depuis qu’on a appris à marcher dans les rues poussiéreuses de notre quartier de Medellin. Il est la seule personne ici, en France, qui me connaît vraiment, qui connaît l’histoire de chaque cicatrice invisible que je porte. Il n’aime pas me savoir dehors la nuit, travaillant au milieu de foules imprévisibles, entourée d’hommes éméchés et d’excès en tout genre. Il est parfois trop protecteur, presque étouffant, se comportant comme un grand frère jaloux alors que nous avons le même âge, mais je sais que cela part d’une bienveillance pure et d’une loyauté sans faille. Je range le téléphone sans répondre immédiatement. Je ne peux pas me permettre de me laisser distraire maintenant. L’heure fatidique approche.

Soudain, un grondement sourd émane de l’intérieur du bâtiment, comme le battement de cœur d’une bête gigantesque qui s’éveille de sa torpeur. C’est le bruit des derniers tests sonores, les basses fréquences faisant vibrer les vitres de l’entrée et le sol sous mes pieds. La foule réagit instantanément par une clameur hystérique, une onde de choc vocale qui parcourt la rue entière. Des cris aigus, scandant « Sley-ko ! Sley-ko ! », montent vers le ciel nocturne, perçant la nuit. Je sens une légère pression dans ma poitrine, non pas d’excitation, mais cette tension réflexe du corps qui se prépare à l’impact, à la vague qui va déferler. C’est le moment critique, celui où tout bascule.

Le chef de la sécurité, un homme massif au crâne rasé et au visage marqué par des années de service, nommé Marcello, fait grésiller les radios de toute l’équipe. Sa voix grave résonne dans mon oreille, coupant court à toute conversation.

À toutes les unités, écoutez-moi bien. Ouverture des portes dans cinq minutes exactement. Positions de fouille. Soyez minutieux mais rapides. On ne laisse rien passer : pas de bouteilles, pas d’alcool, pas d’objets dangereux, pas de caméras pro. Au moindre doute, vous signalez et vous bloquez. C’est parti.

Je prends une profonde inspiration, l’air frais remplissant mes poumons pour chasser le stress, et je me positionne devant le couloir formé par les barrières, juste avant les portiques de détection de métaux. J’enfile une paire de gants noirs fins en nitrile, ajustant le tissu sur mes doigts fins. Je déteste cette sensation de seconde peau caoutchouteuse, mais c’est indispensable pour l’hygiène et la sécurité. Laura se place en face de moi, formant un binôme efficace et rodé.

— Allez, c’est parti pour le show, murmure Laura en craquant ses doigts un à un.

Le flux commence. D’abord au compte-gouttes, comme une digue qui se fissure, puis en un flot continu et puissant. J’entre dans une transe professionnelle, mes gestes deviennent automatiques, déconnectés de ma conscience. Bonjour. Ouvrez votre sac, s’il vous plaît. Merci. Côté, s’il vous plaît. Levez les bras. Suivant. Les visages défilent, flous et indistincts, perdant leur individualité pour devenir une masse de corps à contrôler. Des jeunes filles aux yeux brillants de larmes d’anticipation, serrant contre elles des pochettes vinyles ou des téléphones prêts à filmer. Des garçons en survêtements de marque, essayant de paraître décontractés tout en cachant mal leur excitation, bombant le torse quand je m’approche pour la fouille. Des couples se tenant par la main, s’embrassant une dernière fois avant de passer le portique.

L’odeur de la foule change à mesure qu’elle se densifie. C’est un mélange écœurant de parfums sucrés bon marché, de déodorant musqué, de tabac froid imprégné dans les vestes et, par moments, cette odeur âcre et illégale de résine de cannabis que je feins parfois d’ignorer si la quantité est dérisoire, juste pour ne pas ralentir la file et créer un incident pour rien.

Mes mains travaillent vite, fouillant les sacs à main encombrés de maquillage et de tickets de caisse, palpant les poches de manteaux, vérifiant les doublures avec dextérité. Je suis efficace, précise. Je repère une bouteille de vodka en plastique dissimulée grossièrement dans la capuche d’un adolescent à peine pubère. Il essaie de protester quand je la saisis, tentant un regard de défi qui ne prend pas.

— C’est la règle, je dis simplement, sans animosité mais avec une fermeté qui ne laisse place à aucune négociation. Tu la laisses ou tu ne rentres pas. C’est toi qui choisis. Ne gâche pas ta soirée pour une bouteille à dix euros.

Le garçon grommelle une insulte que je fais semblant de ne pas entendre ; j’en ai entendu de pires et dans plusieurs langues ; jette la bouteille dans la grande poubelle noire prévue à cet effet et passe le portique en traînant des pieds. Je ne le juge pas. Je comprends cette soif de vivre, cette envie de transgresser, de ressentir quelque chose de fort, de s’étourdir pour oublier le quotidien. Mais ce soir, je suis la gardienne du seuil, celle qui doit maintenir le cadre pour que le chaos reste festif et ne devienne pas dangereux.

Parfois, au milieu de ce tourbillon de vérifications, je capte des bribes de conversations qui flottent dans l’air, des fragments de vies excitées.

— ...il paraît qu’il va chanter Nuit Blanche en premier, c’est sûr...

— ...j’espère qu’il va faire monter quelqu’un sur scène, imagine c’est moi, je meurs...

— ...mon frère a dit qu’il avait des embrouilles avec son label, tu crois que c’est vrai ?...

— ...Sleyko c’est le roi, personne peut le tester, il vient de la rue comme nous...

Sleyko. Ce nom revient inlassablement, comme une prière ou un mantra. Je me surprends à ressentir une pointe de curiosité malgré moi. Qui est cet homme capable de mobiliser tant d’émotions, tant d’attentes ? Je regarde brièvement vers l’entrée du hall où les spectateurs s’engouffrent en courant, comme aspirés par une force invisible. Quelle sensation cela doit-il procurer d’être attendu par des milliers de personnes ? D’être le centre de leur univers pour quelques heures ? Cela me semble vertigineux, presque effrayant. Je préfère l’anonymat de ma fonction, l’ombre rassurante de mon uniforme. Être invisible a ses avantages ; on peut observer sans être vu, comprendre sans avoir à s’expliquer. Je ne voudrais pas de sa place, pas pour tout l’or du monde. La lumière brûle, je le sais trop bien.

Une heure passe, intense, physique. Mes bras commencent à peser lourdement, mes épaules se tendent sous l’effort répétitif. Le flot commence enfin à se tarir alors que l’heure du début du concert approche. La salle est presque pleine, je le devine au changement d’ambiance sonore, un bourdonnement sourd qui fait vibrer les murs. De l’extérieur, on entend maintenant les premières parties, des basses lourdes et des voix scandées qui chauffent la salle comme une cocotte-minute. Laura s’étire à côté de moi, retirant un instant ses gants pour s’éponger le front luisant de sueur.

— Pfiou, c’était intense. Plus que la semaine dernière pour le groupe de rock. Eux, ils sont passionnés, ils ne lâchent rien, lance-t-elle en soufflant.

— Ils sont surtout nombreux, je rectifie en massant discrètement mes lombaires douloureuses.

Marcello passe près de nous, sa démarche lourde faisant crisser le gravier, son talkie-walkie crachotant des codes incompréhensibles pour les non-initiés.

— Bon boulot à l’entrée, les filles. Mayari, Laura, vous restez en poste extérieur pour le moment. Sécurisation du périmètre et gestion des retardataires. Ensuite, on verra pour vous faire entrer en renfort salle si besoin vers la fin.

— Reçu, je réponds sobrement, soulagée de ne pas avoir à entrer dans la fournaise tout de suite.

Le calme relatif revient sur le parvis. La rue, débarrassée de la longue file, semble soudain immense et vide, un no man’s land urbain jonché de quelques détritus, canettes vides et papiers gras que le service de nettoyage ramassera plus tard. Je m’appuie contre une barrière, soulageant enfin mes pieds endoloris. Le contraste est saisissant. À quelques mètres de moi, derrière les murs épais de la salle de spectacle, c’est l’effervescence, la chaleur, la lumière aveuglante. Ici, c’est la nuit urbaine, fraîche et silencieuse, seulement troublée par le passage occasionnel d’une voiture ou d’un bus nocturne qui trace sa route.

Je lève les yeux vers les appartements qui surplombent la rue. Des fenêtres allumées, des ombres chinoises qui bougent derrière les rideaux, des vies qui se déroulent en parallèle, indifférentes à l’événement musical qui se joue en bas. Je me demande ce que je ferais si je n’étais pas là. Probablement en train d’étudier dans ma petite chambre de bonne sous les toits, ou peut-être en train d’appeler Camila pour refaire le monde. Camila Ortega, ma meilleure amie, la sœur que je me suis choisie. Camila m’avait proposé de sortir boire un verre ce soir, mais j’ai dû refuser. Le travail passe avant tout. Toujours. C’est la discipline que je m’impose, l’héritage d’une éducation où rien n’est gratuit, où chaque privilège se gagne à la sueur du front.

— Tu penses à quoi ? demande Laura, brisant le silence confortable qui s’était installé entre nous.

Je sursaute légèrement, revenant à la réalité du trottoir parisien.

— À rien de spécial. À mon lit, je crois.

— Tu m’étonnes. Moi je pense à aller voir le concert. J’espère que Marcello va nous laisser entrer pour la fin. J’ai trop envie de voir Sleyko en vrai. On dit qu’il a une présence scénique incroyable. Un charisme de dingue.

— Si tu le dis, je souris, amusée par l’obsession de ma collègue.

C’est alors que la musique change radicalement à l’intérieur. Une introduction instrumentale, plus mélodique, plus grandiose, traverse les murs épais du Zénith. La foule hurla, un cri à l’unisson qui fait vibrer l’air même à l’extérieur, me donnant la chair de poule malgré moi. C’est lui. Sleyko entre en scène.

Je tends l’oreille, curieuse. Ce n’est pas le bruit agressif auquel je m’attendais. Il y a une mélodie au piano, sombre et mélancolique, sur laquelle se pose un rythme lourd, urbain, lancinant. Puis une voix s’élève. Grave, un peu éraillée, mais puissante. Je ne comprends pas toutes les paroles, le débit est rapide et l’argot français m’échappe parfois encore, surtout dans ce contexte musical, mais je saisis des bribes. Il parle de la nuit, de la solitude au milieu de la foule, de promesses brisées.

« Les promesses comme des ombres, s’effacent dans la nuit... »

La voix a une texture particulière, une sincérité brute qui traverse mon mur de scepticisme habituel. Ce n’est pas juste du bruit, ce n’est pas juste du marketing. Il y a de l’émotion là-dedans, une fêlure audible. Je me surprends à hocher légèrement la tête en rythme, fixant le sol pavé.

— Tu vois ! s’exclame Laura, triomphante, me donnant un petit coup de coude. C’est lourd, hein ?

— C’est... pas mal, je concède. Il a une belle voix.

Je me détache de la barrière et fais quelques pas pour me dégourdir les jambes, longeant la façade de la salle. Je passe devant l’entrée des artistes, gardée par deux colosses en costume que je ne connais pas, des agents de sécurité privée bien plus gradés que moi. Une grosse berline noire aux vitres teintées est garée là, moteur éteint, attendant probablement la fin du show pour exfiltrer la star. Tout un monde de logistique et de protection pour un seul homme. Je me demande ce que cela fait de vivre ainsi, protégé, isolé, vénéré comme une idole païenne. Est-ce qu’on se sent plus fort ? Ou est-ce qu’on se sent prisonnier de sa propre image ?

Je repense aux paroles que je viens d’entendre, qui résonnent encore. « J’ai fait le tour du monde, mais je reviens à moi... » Il y a une lassitude dans ce texte qui résonne étrangement avec ma propre fatigue. Peut-être que ce Sleyko n’est pas si différent des autres, après tout. Peut-être que sous les chaînes en or, les tatouages et l’attitude de voyou, il y a juste un autre être humain qui essaie de trouver sa place, de gérer ses propres démons.

Une porte latérale s’entrouvre soudainement, laissant s’échapper une bouffée de chaleur intense et un volume sonore assourdissant qui me frappe de plein fouet. Un technicien en sort pour fumer une cigarette, l’air harassé, les yeux cernés. Je croise son regard et nous échangeons un signe de tête solidaire, un code muet entre travailleurs de l’ombre. La confrérie de ceux qui travaillent pendant que les autres s’amusent.

— Tout se passe bien dedans ? je demande pour rompre la monotonie de l’attente.

Le technicien exhale une longue volute de fumée grise vers le ciel noir.

— C’est le feu. Le public est déchaîné. Lui, il est en forme, mais on sent qu’il est sur les nerfs. Il a failli balancer son micro sur l’ingé son au début parce que le retour n’était pas bon. Les artistes... tous les mêmes, des grands enfants capricieux.

Il écrase son mégot avec la pointe de sa chaussure de sécurité.

— Bon courage pour la sortie. Ça va être sportif.

Il disparaît à nouveau à l’intérieur, refermant la porte sur le fracas de la musique. Je reste seule un instant, contemplant la rue déserte. Dans deux heures, cette artère sera à nouveau inondée de monde. Il faudra gérer la dispersion, les retrouvailles, les appels de taxis, l’ivresse, l’euphorie qui retombe, les malaises. Ce sera le moment le plus critique de la soirée, celui où la vigilance doit être maximale.

Je prends une grande inspiration, remplissant mes poumons de l’air frais de la nuit, essayant de stocker un peu de calme avant la tempête. Je ne sais pas encore que cette soirée va dérailler, que ma routine bien huilée va se gripper. Pour l’instant, je ne suis que Mayari Càrdenas, agent de sécurité numéro 42, surveillant une porte fermée, rêvant de mon lit et de jours meilleurs, ignorant totalement que l’homme qui chante sa douleur de l’autre côté du mur va bientôt percuter ma vie avec la force d’un astéroïde.

Je reviens vers Laura, qui chantonne les refrains en se dandinant sur place, perdue dans sa bulle de fan.

— Tu sais, je dis en remettant une mèche rebelle derrière mon oreille, peut-être que je vais écouter un peu plus attentivement ce qu’il raconte, ce Sleyko. Juste pour comprendre pourquoi tout le monde devient fou.

Laura me fait un grand sourire, ravie de sa petite victoire.

— C’est le début de la fin pour toi, ma belle. Une fois que tu commences, tu ne peux plus t’arrêter. C’est addictif.

Je souris en retour, un sourire énigmatique. J’en doute fort. J’ai d’autres priorités, d’autres combats bien plus réels à mener. Mais pour les quelques heures qui restent, j’accepte de me laisser porter par la vibration du sol, par l’écho lointain de cette voix inconnue qui semble, malgré tout, raconter une histoire universelle. La nuit ne fait que commencer, et je suis prête à tenir mon poste, sentinelle silencieuse au bord d’un monde qui n’est pas le mien.