Prologue
La nuit n'existait plus, elle avait été éventrée.
Le ciel brûlait au-dessus du sanctuaire, strié d'éclairs écarlates et de volutes de fumée noire, la terre elle-même semblait hurler sous les pas des combattants. Le sol était détrempé de sang, trop sombre pour être humain et trop épais pour être oublié.
Kaelios avançait. Chaque pas qu'il faisait était une condamnation.
Prince des vampires. Héritier d'un trône bâti sur des siècles de terreur. Il ne se battait pas pour survivre, il se battait pour les brisées une par une.
Sa fureur n'était pas explosive : elle était contenue, froide, méthodique. Une colère ancienne, polie par le temps, aiguisée par la certitude de sa supériorité.
Son épée chantait.
Elle traversait les corps comme si la chair n'était qu'un voile fragile, les sorcières tombaient, sectionnées, empalées, vidées de leur souffle avant même de finir leur incantation, leurs cris se noyaient dans le vacarme du combat, étouffés par le rire bref et cruel qui s'échappait parfois de la gorge du prince.
- Tuez-les.
Sa voix n'était ni forte ni pressée. C'était pire.
Sa garde répondit sans hésiter, ils formaient un cercle parfait autour de lui, des ombres armées, des monstres façonnés par son règne, chacun portait sur lui la marque de Kaelios : obéissance absolue, violence sans remords, ensemble, ils avançaient comme une lame unique.
Puis la magie frappa.
Une onde lumineuse explosa au milieu de la garde, un vampire fut arraché au sol, son torse se tordant dans un craquement ignoble avant de s'effondrer, inerte. Kaelios tourna la tête.
Ses yeux rouges s'embrasèrent.
- Debout.
Mais il était trop tard. Un autre garde fut consumé de l'intérieur, sa peau se fissurant sous une chaleur surnaturelle, puis un troisième, cloué au sol par des lances de lumière, transpercé jusqu'à ce que son cri se brise.
Un par un. Ils tombaient. Et sa fureur se déchaîna.
Il se projeta au cœur des sorcières, abandonnant toute retenue, sa vitesse devint inhumaine, ses coups plus sauvages, il attrapa une sorcière par la gorge, la souleva sans effort et planta ses crocs dans sa chair, la vidant jusqu à ce que son corps ne soit plus qu'une enveloppe flasque qu'il jeta à terre avec mépris.
- Vous osez lever la main contre moi ? Rugit-il.
La réponse fut un chœur.
- Et ça Kaelios c'est pour nos mortes et pour la fin de ton règne !
Les runes gravées dans la pierre s'illuminèrent et le prince sentit la magie avant de la voir. Des chaînes de lumière jaillirent du sol et s'enroulèrent autour de ses bras, de ses jambes, de sa poitrine. Elles brûlaient sa peau, s'enfonçaient dans sa chair comme des crocs inversés. Il hurla, un cri de rage pure qui fit vibrer les murs du sanctuaire.
Il força.
Une chaîne céda dans un éclat aveuglant mais sa victoire fut brève.
Une douleur inimaginable explosa dans sa poitrine, quelque chose cherchait à atteindre son cœur, ce cœur qui était mort depuis des siècles et ses genoux heurtèrent la pierre avec violence.
Il releva la tête, autour de lui, il n'y avait plus personne debout. Sa garde gisait au sol.
Brisée. Silencieuse.
Un instant, le monde sembla se figer, la rage se mua en quelque chose de plus sombre encore.
- Vous allez payer. Souffla Kaelios, sa voix tremblante de haine. Même si je dois attendre mille ans je reviendrai !
Alors elle apparut. La sorcière qui menait le cercle.
Ses traits étaient tirés, son corps couvert de blessures, mais son regard... son regard était inébranlable. Elle s'approcha lentement et s'agenouilla devant lui, ignorant le sang qui maculait sa robe.
- Non, Kaelios. Murmura-t-elle. Tu ne reviendras pas.
Il tenta de rire.
Ses lèvres refusèrent de bouger, alors elle posa sa main sur son front. Une magie ancienne, interdite, se déversa en lui, froide, écrasante, implacable. La fatigue l'envahit comme une marée noire.
- Regarde-moi.
Il obéit malgré lui et leurs regards se croisèrent.
Dans les siens, il ne vit ni triomphe ni pitié.
Seulement la certitude.
- Dors, prince des ténèbres, dit-elle d'une voix brisée. Que ta fureur se fige. Que ton cœur de glace soit réduit au silence. Que ton esprit se souvienne à jamais d'Irène Warren.
Ses paupières devinrent lourdes. La rage se noya dans l'obscurité.
La dernière image qui brûla dans l'esprit de Kaelios fut le reflet de sa propre monstruosité dans les yeux d'Irène.
Puis le monde s'éteignit et le prince fut livré à un sommeil sans fin.
Pour cinq cents ans.